mardi 15 septembre 2009

la suite...


La cuisine est encore plongée dans la pénombre. Tout à l’heure, elle n’a pas prit le temps d’ouvrir les volets. Le frigo ouvert devant elle, elle saisit les ingrédients les plus simples pour leur confectionner des sandwiches consistant. Jambon, beurre, cornichons, camembert. Elle hésite un instant puis sort également une bouteille de vin. Après tout, cela ne leur fera pas de mal avec ce qu’ils viennent d’entendre.
Et ce qu’ils s’apprêtent à vivre.
Saute bel ange,
Saute dans mes bras

Elle a fait volte face. La fillette brune est là. assise sur le canapé. Elle sourit de la façon la plus charmante du monde.
Si tu ne sautes pas
-- Tais-toi. Tu n’as rien à faire ici. Va-t-en.
Le diable te pren-dra !
-- va-t-en.
-- Maintenant tu as peur.
-- Non. Tu m’as surprise, encore une fois.
-- cela peut marcher une fois, mais pas chaque fois.
-- penses ce que tu veux, tu n’existes pas.
-- pourquoi avaler ceci, alors ?
Julie aperçoit dans sa main un petit tube vert. Sa boîte de Lexomyl.
-- ce sont des médicaments pour dormir, rien à voir avec toi.
-- vraiment ?
La petite fille coule sur le canapé, se dématérialisant en une flaque sombre. La flaque glisse sans mouiller, se déplace sur le canapé, coule sur le sol, passe sous la table basse et se matérialise devant elle. Elle a prit la forme de Stéphane.
-- Je saurai de quoi tu as peur.
Julie respire lentement et saisi le couteau sur le plan de travail devant elle.
-- tu n’es pas là.
Elle commence à préparer les sandwiches, saisissant le pain placé dans une boite en bois sous l’établi.
Elle se concentre sur ses gestes, très précisément, inspectant la mie tranchée proprement par la lame, détaillant mentalement les sensations reçues, ignorant le Stéphane qui lui parle encore, mais d’une voix de plus en plus basse et enrouée. Il répète, inlassablement.
-- je saurai de quoi tu as peur. Tu auras peur. Tu auras peur.
Puis la voix se dématérialise, et n’en reste plus que le son étrange et vide.
Tu auras peur. Tu auras peur. Tu auras peur. Tu auras peur. Tu auras peur. Tu auras peur. Tu auras peur. Tu auras peur. Tu auras peur. Tu auras peur. Tu auras peur. Tu auras peur.
Enfin, la voix disparaît. Elle finit de préparer les sandwiches en prenant soin de conserver sa concentration. Une fois prêts, elle les glisse dans un sachet plastique, et le dépose à côté de la bouteille de vin sur la table basse sous laquelle l’ombre s’est glissé tout à l’heure.

Elle grimpe à l’étage sans précipitation, se concentrant sur les sensations de sa main sur la rampe, respirant lentement. Toujours dans la même bulle, elle se dirige vers la salle de bain, ouvre la porte et entre en refermant soigneusement la porte derrière elle. Le tiroir du petit meuble en pin gît au sol, ses morceaux éparpillés sur le carrelage fendu. Les boites de médicaments forment un dessin abstrait et coloré sur sol. Pas de trace de somnifères ou d’antidépresseurs. Les trois types de médicaments qui lui avaient été prescrit pour lutter contre les insomnies survenues après l’accident ont disparus.
La fillette est maligne, bien plus maligne qu’elle ne l’aurai cru. Elle refoule instantanément cette idée qui la glace. Elle regarde son visage dans le miroir et pense très fort à sa petite Léa. Elle sort de la pièce au bout de quelques instants, sans ramasser ce qui jonche le sol…plus tard…
Au moment où elle s’apprête à descendre l’escalier un mouvement derrière-elle lui fait détourner le regard. Une ombre grande et large d’épaules lève le bras, au bout duquel est brandie une longue barre effilée.
- Bonjour !
Vlan !
Chapitre 32

Il y a des charrettes entières pleines de corps qu’on amène, un immense brasier qui ne cesse de lancer ses flammes vers le ciel. Tapie dans le noir, à l’abri des ombres mouvantes des arbustes et des genets, elle observe. Il y a des hommes là-bas, qui brûlent les morts. Les corps s’entassent, enchevêtrés, énormes masses molles et lourdes qu’ils jettent dans les grands trous de flammes. Elle ne doit pas se faire attraper, elle ne sait pas trop pourquoi, pas encore, mais elle le sait, ressentant une terreur puissante, brûlante. Elle sent cette énorme boule sombre dans son torse qui grandi, s’élargi, se répand dans son corps. L’envahissement ne cesse pas, la peur irradie sans cesse, en cercles concentrique jamais éteints. Son corps entier tremble nerveusement, à l’affût du bruis, du mouvement, de la moindre information qui joindra son cerveau, prête à bondir, courir, fuir dans tous les cas, surtout sans montrer sa face. Pourquoi ? Pourquoi ne doit-elle pas se retourner ? La frayeur augmente encore, là. Plus qu’être vue, elle ne doit pas être reconnue. Elle cherche, se concentre, fronçant le sourcil, t^te baissée sr ses genoux accroupis. Pourquoi ?
Elle regarde ses mains, attirée par une sensation étrange. Ses doigts ne sont pas tous là. Le pouce est épais, un peu court. Son ongle forme une griffe, très recourbée. L’index et le majeur sont collés l’un à l’autre, clairement. La base de cet étrange doigt est très large, il s’affine sur la longueur jusqu’à une autre griffe. Sa main est une sorte de pince complétée par deux embryons de doigts pas plus longs de deux ou trois centimètres, qui sont comme amputés à la première phalange. Deux ridicules pointes les terminent. La vision lui arrache un gémissement mi-surpris si-effaré. Par réflexe, elle secoue ses mains, comme lorsqu’on découvre dessus un insecte qui ne devrait pas y être…
Elle regarde ses jambes, ses bras, remue les pieds dans ses chaussures. C’est là qu’elle réalise. Elle porte une robe longue taillée dans une toile grossière, ajustée à la talle par une ceinture, le haut est garni de volants en dentelle noire de mauvaise qualité, assorti à la robe, Elle a un jupon en dessous et encore, des pantalons de flanelle. Ses chaussures sont des bottines en cuir, lacées serrées jusqu’au haut de la cheville. Elles sont visiblement usées, mais soigneusement entretenues. Comme ces objets que l’on sait rare et dont, en conséquence, on prend particulièrement soin.
Mais qu’est-ce que je fous-là ? C’est un délire. Une illusion de plus. Il faut juste que je lutte contre, et tout va rentrer dans l’ordre. Mais ce qui lui arrive est profondément, extraordinairement réel.
Son cœur s’est emballé il y a longtemps, mais il bat si fort qu’il la secoue, jusqu’au mal au cœur qui naît au bord des lèvres. Elle va vomir, c’est sur. L’acidité est là, au fond de la gorge, ce relent bien connu, aigre, qui semble ronger la chair, et ces vagues chaudes qui remontent le long de l’œsophage, accompagnées de bulles d’air vicié. En un rot sonore et particulièrement puant, son dernier repas est projeté au sol, dans un vif geyser glaireux et blanchâtre. L’odeur est la plus nauséabonde qu’il lui ait jamais été donné de sentir. Ça pu plus encore qu’au fin fond d’un égout qui recevrait les déjections de l’humanité toute entière. Une odeur qui dépasse l’humain.
Je suis malade, se convainc-t-elle, ça peut être que ça…
Elle s’éloigne de son poste d’observation avec mille précautions. Elle essaie de se dire qu’elle rêve et qu’il faut qu’elle se réveille mais non, rien à faire. Elle ressent la chose, elle les vis, vraiment. Elle n’est pas à côté, elle est bien dedans. Et si elle maintiens un quelconque doute, elle n’a qu’à se souvenir des relents qu’elle a exhalé, ou encore rebrousser chemin pour aller admirer la toile d’araignée de bave et de vomi qu’elle a projeté sur les cades qui l’entouraient.
Elle suspend son pas. C’étaient des Cades ? Comment peut-elle savoir cela ? Elle ne connaît pas cet arbre…Une fois éloignée de l’endroit, elle se retrouve rapidement sur un chemin de boue sèche, deux ornières creusées profondes dans le sol entre deux talus, et par dessus tout ça, de l’herbe jaune. Elle traverse le chemin et choisit de marcher en bordure du bois. La direction s’impose sans qu’elle en décide. Elle se laisse guider, intriguée. Elle ne sait pas ou elle va, mais comme pour le cade, elle doit savoir.
Elle est surprise de la sûreté de son pas, de la rapidité de son allure. Les arbres défilent autour d’elle et elle a la sensation de regarder un film de l’intérieur. Oui, c’est bien cela. Elle est comme assise dans une salle de cinéma, et elle assiste à un film. Une sorte de super jeu interactif, « vivez des aventures inédites dans un corps virtuel ». Elle pourrait en dessiner l’affiche, avec un corps lumineux, dessiné juste aux contours, qui se détacherait sur un fond sombre avec des résonances de vert. Et peut-être aussi rajouterait-elle des taches sur le sol, blanchâtres et glaireuses…
Les arbres défilent toujours à une vitesse étonnante. Le sous-bois s’est épaissi au fur et à mesure de sa course mais elle avance toujours aussi vite, slalomant entre les tiges courtes des arbres bas quelle nomme à chaque fois, étonnée de sa science, se baissant sous les ramures trop lourdes qui penchent vers le sol pour l’empêcher de passer, sautant au dessus des repousses déjà hautes des petits chênes. Elle ne glisse pas sur les tapis de feuilles, évite les ornières creusées pas l’eau, ne tombe pas en enjambant les tas de bois mort, les souches et les rochers, se griffe malgré tout aux petites branches, aux fines ronces qui dépassent. L’odeur de terre du sous-bois, le bruit rythmé de chacun de ses pas dans les feuilles … tchac, tchac, tchac.
Tout est familier, tout résonne en souvenirs dans sa tête embrumée. Comment est-ce possible ? Elle ralenti à l’orée ; après une pente ardue, le bois fait place au vide. Soudain, la protection des enchevêtrements des arbres du sous bois s’efface pour laisser une longue étendue au raz du sol, un champ moissonné, rasé de près, le blé coupé qui ne laisse que la paille et quelques gerbes oubliées. Et la plaine, à perte de vue. Droit devant elle, une bicoque mal foutue, bizarrement familière, extrêmement rassurante. « C’est ma maison. »
Oui, c’est bien cela. Ce qu’elle a pu être à l’origine.
Elle s’apprête à s’élancer, mais se fige sur place, glacée par la silhouette qui se détache de la masse sombre, se déplace, ce n’est pas une illusion. Puis une autre, et encore une autre. Trois hommes. Elle cherche des yeux autre chose, mais quoi ? Ses yeux s’arrêtent près de l’arbre, à cent mètres de la maison. Trois chevaux.
Pourquoi a-t-elle peur des hommes ? Parce que bon sang, elle en a peur, ça oui. Elle a rarement eu peur dans sa vie. Vraiment peur. Du genre de ce qu’on doit ressentir quand les enjeux nous dépassent, quand ils sont vitaux. Une arme dans le dos, un couteau sur la jugulaire, une menace indicible et terrifiante, recroquevillée dans un trou, cachée au fin fond du plus obscur, entendant approcher des pas lents qui nous glacent. Non, jamais elle n’avait éprouvé cette peur issue des entrailles, qui fige, cette peur qui déraisonne le plus censé des cerveaux.
Une peur immense.
C’est ce que lui inspirent les hommes.
Dans la masse des chevaux, soudain quelque chose cloche.
Une quatrième tête vient d’apparaître soudain, au dessus de l’encolure d’un autre. Quatre, ils sont quatre. C’est à ce moment seulement qu’elle perçoit la présence, pourtant évidente, à l’instant. L’homme est à quelques dizaines de mètres. Il ne l’a pas encore vue, il scrute le bord du bois en amont de sa place. Elle recule sans le quitter des yeux. Un pas en arrière, deux pas en arrière, une branche à éviter, elle lève le pied plus haut, troisième pas en arrière. L’homme tourne brusquement la tête. Il est laid, avec un nez énorme, et surtout deux yeux profondément sombres sous une broussaille de poil qui lui fait comme une tache en travers du visage, deux points brillants au milieu du noir.
Elle s’est retournée et court. De nouveau. Mais ce coup-ci sa course n’a plus rien d’assuré. Sa trouille est telle qu’elle fuit sans stratégie, sans réflexion, comme un animal. Ses pas ne trouvent plus l’exacte place sur le sol, celle qui lui a permis de traverser le sous-bois d’une traite. Elle trébuche, saute, tord ses chevilles et rebondi. Maladroitement, elle soulève ses lourdes masses de tissus pour ne pas s’entraver, maudissant ce siècle, maudissant ces hommes. Elle voudrait imposer sa propre volonté à ce corps. Elle n’est pas de trempe à fuir. Ce n’est pas elle, ça. Mais elle ne fait qu’assister impuissante à sa propre débâcle, sa propre indicible panique qui l’entraîne à toute vitesse vers une chute assurée.
L’homme la rattrape, indéniablement. Elle entend son pas lourd qui fait rugir la terre derrière elle, qui écrase violemment les herbes sèches, incrustant dans le sol les cailloux délavés blanchis par le soleil sec de la fin de l’été. Sa terreur est à présent totalement désespérée, toutes ses forces, toutes les ressources cachées de son corps tordu et bizarre sont à sa fuite, en peine perdue. Le sol se dérobe, disparaît. Elle sombre. Sa salive a un goût salé, soudain.
Elle se retourne, allongée sur le sol, pour voir arriver le corps sur elle.
Entre temps il a crié. Les autres arrivent en quelques minutes. Le type la regarde au sol, elle ne comprend rien de ce qu’il dit, mais ses paroles l’apaisent, comme si quelque part au fond d’elle elle reconnaissait les mots.
Il lui fait signe de se lever, sans s’approcher. Il recule quand elle esquisse un geste. Aurait-il peur, aussi peur que moi ?
« -- t’approches pas, Brémont !
Un des types qui arrivent en courant a crié.
-- y a des morts là-haut ?
-- non, tout à l’air normal.

Elle repense aux corps que l’on brûle.
C’est une épidémie.
Il a peur qu’elle ait cette saloperie de maladie, voilà pourquoi il ne s’approche pas. Tout est beaucoup plus clair.
La peste.
Sa tenue, les bûchers, sa peur viscérale, la crainte visible des hommes… Elle ne se souvient plus l’année, mais quelqu’un lui en a parlé il y a peu. Comme ses autres souvenirs, celui-là encore est voilé. Elle n’a pas vraiment le temps de creuser l’idée, c’était il y a très longtemps, ça oui.
1830.
La date explose, elle est stupéfaite.
« -- qu’est-ce qu’il y a, la laide, qu’est-ce que j’ai ?
Ses yeux sont écarquillés, elle reste stupide, collée au sol, tous les membres figés. 1830. Elle est en 1830. Comment peut-on sauter en arrière de deux siècles comme ça, sans se souvenir ?
-- t’as perdu ta langue, la laide ?
-- elle ne parle pas ?
-- peut-être qu’elle sait pas !

Elle comprend les phrases de façon instinctive, même si les mots lui sont pour beaucoup étrangers. C’est du français mêlé de patois, un magma de syllabes familières et de mots mal prononcés. Celle qu’elle est comprend tout, mais ne répond pas.
Elle est dans un rêve. Particulièrement étrange, particulièrement réaliste, et particulièrement effrayant. Mais rien qu’un rêve. Cette sensation d’être elle, et à la fois quelqu’un d’autre, comme si elle partageait ce corps, à quelques détails près, avec une autre personne, mais les sensations sont communes, les souvenirs se chevauchent, la science de chacune entre en collision avec celle de l’autre dans l’esprit trop étroit. Un esprit trop étroit, c’est cela. C’est cela qui l’empêche de raisonner, de réfléchir correctement. L’esprit de l’autre est toujours là, qui occupe de la place, et même si cette place est infiniment moindre par rapport à celle qu’il lui faudrait pour se souvenir de tout, elle est de trop pour la petite taille de ce qui les contient toutes les deux. C’est cela qui fait qu’elle assiste en spectatrice. Elle est colocataire d’un cerveau déjà trop plein, faiblard, et dont les rouages rouillés ont du mal à s’enclencher pour autre chose que l’inné.
A travers l’autre, elle comprend les hommes, connaît les bois, s’oriente, marche et respire. A travers l’autre, elle vit, voit, sent et ressent. Elle peut agir, aussi, comme quand elle a regardé ses mains. Mais sa personnalité, c’est celle de l’autre. Les évènements sont ceux de la vie de l’autre. Elle ne peut pas les changer ou réagir en fonction de sa connaissance propre. Alors elle ne peut qu’être une spectatrice impliquée, à la fois témoin et victime du drame qui se noue. Elle est dans l’autre, mais l’autre ignore sa présence, l’autre est seule.
Les hommes se sont groupés autour d’elle.
Ils sont immenses, vus d’en bas.
Elle est percluse de terreur.
Elle veut sortir de là. Sortir d’elle, sortir de la situation, sortir de ce siècle.
Les hommes se penchent sur elle, la mine dégoûtée. Ils l’observent, la scrutent. L’un deux s’enhardi, s’approche et la bouscule du bout de son fusil.
« --lèves-toi.
-- elle comprend rien
-- lève-toi, allez !
La fille semble comprendre. Elle se dresse maladroitement. Une douleur vive monte de sa cheville et éclate dans le tibia. Elle gémit, les hommes ricanent.
--c’t’animal là, l’ira pu ben loin, hein !
Celui qui parle a une bouche laide, un trou noir puant peuplé à l’envie de chicots gris et jaunes tordus qui viennent soulever les bords de peau, retroussant de formidables lèvres qui le bordent et l’étendent presque au reste du visage. Le ton est stupidement satisfait. La fille garde toujours le visage baissé, de côté, mais ne parvient pas à masquer son visage.
-- Bon sang que t’es laide…
-- laisse, c’est un monstre !
Les types ne sont pas vraiment effrayés, plutôt impressionnés. Impressionnés, oui c’est bien ça. Ils sont saisis…
-- Remontez-la a la maison, la vieille est pas là.
-- Remonte la toi-même, moi je la touche pas.
-- Elle a pas l’air malade !
-- le vieux de tout à l’heure non plus, juste avant que ça commence !
-- Ouais, ben malade ou pas, moi, je l’approche pas, cette chose !
Cette chose. Le mot résonne douloureusement dans son hôte. Julie comprend l’air des hommes, oui, ils sont impressionnés. Non, ils ne la toucheront pas, non pas par peur de la contagion, mais par peur tout court. A quoi ressemble-t-elle donc, cette pauvre fille au point que des hommes qui traquent les moribonds et les cadavres s’en écartent de la sorte ? Julie sent bien le malaise du corps, rien ne semble a sa place, les membres s’empêtrent, tout autant que les idées. Elle n’est pas si jeune, non, elle est débile. Cet esprit étroit, la confusion de la compréhension, la difficulté à réagir… Julie voudrait prendre le dessus, mais que faire ? Suivre les hommes jusqu’à la maison ? Et là quoi ? Qu’allaient-ils faire ? S’enfuir en courant vers le bois ? Entre la cheville abimée et la coordination approximative de ses mouvements, elle n’ira pas bien loin. Et quand bien même elle parviendrait à s’éloigner, leurs fusils ne lui laisseraient aucune chance. Tuer une femme peut-être pas, mais la tuer elle, ils en seraient bien capables. En ces temps de peurs et de folies, qui pourrait savoir ?
De toute façon, elle ne parvient pas à imprimer sa volonté à l’esprit de l’autre, tout entier a sa peur.
L’homme le plus proche s’adresse a elle, et d’un geste du fusil, lui montre le chemin ;
-- Avance !
Elle marche vers la maison, les hommes l’entourent à bonne distance, sauf celui qui est derrière, Brémont, un peu plus près. Leurs pas crissent sur le sol, écrasant à présent du blé mal coupé, qui écorche le bas des chevilles. C’est bien ça, la fin de l’été… les moissons ont commencé, mais ceux qui moissonnent ici ne sont pas bien vaillants. L’évidence se fait. C’est la fille qui a coupé le blé. Le sentiment de familiarité, le regard rivé au sol, elle scrute le champ, ses brins, et la vision du blé la rassure, comme si l’élément familier prenait toute la place dans son esprit malade. La couleur du blé, le bruit que font ses pas en l’écrasant, le rythme sonore qu’il crée résonne dans sa tête. La fille perd la notion de l’instant. Julie ressent le bien être qui s’installe à travers la vision agréable du blé, la détente extrême qui s’empare du corps. La fille boîte péniblement, la douleur sans cesse remonte jusqu’à la cuisse, rayonne, assourdissante. Mais la fille semble l’ignorer, contemplant les blés coupé, les tiges rigides et irrégulières qui s’écrasent, s’écartent, éclatent sous ses chaussures montantes. Les jupes de plus en plus relevées, la fille se courbe, se penche, concentrée sur ce qui se passe en dessous d’elle, le résultat de l’action de ses pieds.
Julie observe les pieds, elle aussi.
Mais elle entend toujours le pas des hommes.
L’autre les oublie, lentement, derrière l’invasion du blé.
Julie a senti la terreur s’en aller, remplacée par le bruit du blé.
Elle sent la légèreté qui fait son chemin, doucement, qui l’enrobe. La douleur de la cheville devient lointaine, comme si elle ne devenait plus qu’un bruit qu’on entend très loin dans son sommeil. Comme un petit enfant qui oublie qu’il vient de se cogner, attiré par le vol d’un papillon, l’autre commence à fredonner intérieurement le rythme de ses propres pas.

lundi 12 mai 2008

Chapitres 30 et 31...

30


Lorsqu'ils arrivent devant la maison il est dix heure vingt. Le volet de la porte d'entrée est fermé.
Stéphane s'est garé sur le chemin, comme convenu, il lance un coup de klaxon.
Pas de réponse. La porte reste close.
--elle dort encore. Je l'ai quittée tard hier soir.
Deuxième coup de klaxon, prolongé celui-ci, et répété trois fois.
Ils attendent, le doute s'insinuant insidieusement dans leurs esprits. Le temps semble immobile, rien ne bouge. Ils évitent de se regarder, hypnotisés par la porte de bois fermée. De longues minutes s'écoulent. Stéphane, presque dans un bond, saisi la poignée de la porte en tournant un regard inquiet vers son grand-père.
--]'y vais.
Le ton est péremptoire, mais le vieux ne le regarde pas. Il fixe toujours la porte et pose brusquement sa main sur le bras qui s'apprête à suivre le corps dehors.
--Pas la peine. Elle est là.
Le vieux sourit, incroyablement doux.
Stéphane regarde la porte qui vient de s'ouvrir et la jeune femme en peignoir qui leur fait signe. Elle disparaît de nouveau dans la maison. Deux doigts levés et une main qui s'oppose. Attendez-moi deux minutes.
--on lui a offert un réveil en fanfare!
Stéphane se détends aussi. Le stress éprouvé à disparu. Son corps se vide un instant et il s'effondre au fond de son siège.
--c'est pas humain, décidément. Les histoires fantastiques sont amusantes à lire, mais pas à vivre.
--c'est comme les grandes fresques amoureuses. Ta grand-mère a vu « Autant en emporte le vent » une bonne dizaine de fois, tu sais. Et pourtant, elle me disait toujours que pour rien au monde elle n’aura voulu la place de Scarlett O'Hara. C'est ce qui fait la force d'une fiction, ça permet d'y être sans rIsque.
--ouais. C'est moi qui lui avais offert la cassette pour son anniversaire. C'était en quatre-vingt sept, Je crois. »
Au bout de quelques minutes, Julie reparu à la porte, vêtue de pied en cap en jogging et basquets. Le vieux apprécia le pragmatisme de la démarche. Cette fille du hasard lui semblait bien réaliste, un rien trop, peut-être. Il n'avait pas de doute sur le fait du hasard, mais comme son petit fils, il s'interrogeait sur ce qu'elle pouvait bien cacher de si étrange pour que la maison les réunisse.
Elle arrive d'un pas vif à la voiture pendant qu'ils en descendent. Stéphane va au devant d'elle et la serre un peu gauchement dans ses bras. Il n'a aucune raison de le faire, leur relation n'est pas au stade des marques avérées de tendresse, mais la situation particulière qui les lit n'a aucun précédent, et il ne se réfrène pas. Il se retourne vers Darius qui s'est approché tranquillement.
--papet, je te présente Julie. Julie, Darius, mon grand-père.
--j'aurais aimé faire votre connaissance en d'autres circonstances, mais je suis contente de vous rencontrer.
--nous ne nous serions peut-être pas rencontré, sans ces circonstances.
Julie apprécie le regard vif du vieillard. Il correspond en tout point à l'image que la description de Stéphane avait suscitée en elle. Elle les regarde tour à tour l'un et l'autre, et note une ressemblance flagrante. On pourrait en regardant le vieux, imaginer presque ce à quoi ressemblera Stéphane au même age.
--il y a du nouveau.
Les regards interrogatifs l'invitent à poursuivre.
--J'ai vu la fillette, hier soir, et j'ai bien cru que la salle de bain aller de nouveau avoir besoin d'un coup de fraicheur.
Elle raconte l'épisode de la douche jusqu'aux médicaments qui avaient fait disparaître la gamine, leur donnant au passage son « petit truc » pour éviter les visites nocturnes.
Le vieux n'a pas pipé mot. Il s'est assis dans la voiture, côté passager, la portière ouverte pendant qu'eux sont installés en face de lui, sur le sol du talus qui borde le chemin de terre.
A la fin du récit, il prend enfin la parole.
--Julie, ce que vous me dites là confirme ce que je pensais déjà. Il y a un lien entre vous et ce
Phénomène. Je ne sais pas lequel, mais il y en a un. Est-ce que je me trompe ?
--manifestement pas, Darius.
--Je pense que ce n'est pas la première fois que vous êtes confronté à quelque chose dans le genre, et qu'il va falloir que vous nous racontiez tout pour que nous puissions tous les trois trouver une solution à cette histoire.
Le visage de Julie s'est assombri.
--vous êtes perspicace Et bien, je crois que vous avez raison, même si c'est loin de me réjouir.
Elle s'est tournée vers Stéphane.
-- je suis veuve. Depuis deux ans. Nous nous sommes rencontrés sur les bancs du lycée et nous ne nous sommes plus jamais quittés. Nous nous sommes mariés à l’age de vingt ans, et la même année, j’ai eu une petite fille qui s’appelle Léa. Elle a neuf ans et je lui ai promis d’aller la chercher la semaine prochaine pour la ramener ici.
Mon mari s’appelait Paul, il est mort dans un accident de la route suivit de l’épisode le plus étrange que j’ai vécu j’jusqu’a…ici. C’était le début des vacances de Février, et nous avions décidé de partir en vacance dès que l’école serait terminée. Je suis écrivain, donc je prends mes congés quand je veux. Lui, il était scientifique, il travaillait au CNRS, dans un laboratoire spécialisé et quasi secret qui traite des phénomènes étranges inexpliqués. Ce laboratoire, la plupart du temps, sert à démasquer les imposteurs qui font pleurer des statues, bouger les crucifix dans les églises ou qui font croire à des châteaux hantés. C’était toute sa vie. Il était persuadé qu’un jour, ses collègues et lui se trouveraient devant une colle sans explication. Il rêvait de travailler sur le saint suaire, ou sur les objets mystiques reconnus par l’église. Il était complètement athée.
Le jour de sa mort, nous sommes partis tôt de la maison. Nous avions laissée Léa chez mes parents, où elle est encore aujourd’hui – Paul était brouillé avec les siens, et seule sa mère est venue aux obsèques- et nous avions rendez-vous à six heures trente à l’aéroport pour le fret de la voiture – nous partions toujours avec notre voiture, et ce coup-ci c’était pour le Mexique ! Mes parents devaient nous amener Léa plus tard dans la matinée parce que notre avion ne décollait qu’à treize heures. Nous avons prit l’autoroute, ….


31

La circulation est fluide. Paul roule un peu vite, mais il conduit bien. Il est très prudent, il a conduit cette même bagnole dans plein de pays différents et il l’a réparée avec des bouts de ficelles des centaines de fois. C’est devenu un bon mécano, et il l’a connaît par cœur, c’est pour ça qu’il veut toujours partir avec, parce qu’en cas de pépin, il sait quoi faire. Julie, elle n’y voit pas d’inconvénient, elle est copilote de leur équipage, et elle adore l’aventure. Ils ont le cœur léger et plein d’allégresse, comme à chaque départ. Ils ont préparé leur itinéraire et il s vont faire découvrir le Yucatan à la petite. Paul parle parfaitement l’espagnol, et ils ont la tête pleine des recommandations de sécurité que donne quotidiennement le ministère des affaires étrangères sur son site. A cette heure là, il n’y a guère que des camions sur l’autoroute. Du gros fret qui demain ne pourra pas circuler, départs en vacances oblige. Ils sont derrière un gros camion citerne, suivit de prés par un semi bâché. Au moment où ils s’engagent sur la bretelle de bifurcation vers l’aéroport et la zone industrielle qui l’entoure, le camion citerne fait un brusque écart vers la droite. Julie se dit en un éclair que ce con à raté sa sortie. Le mouvement du chauffeur est trop brusque. Le rapport de police conclura à une fatigue excessive. La citerne oscille un instant et se couche. Le camion qui le suit fait à son tour un écart, se tord dans un long crissement et vient s’abattre devant eux. Paul roule trop vite pour l’éviter. Son coup de volant sur la droite les envoie dans la rambarde de sécurité qui les projette à son tour vers l’avant du camion.
L’instant d’après, Julie, dans un brouillard intense, ouvre douloureusement les yeux. Les deux airs bag pendent devant eux, dégonflés, l’avant de la voiture est défoncé sur le côté gauche, et la voiture est sur le toit. L’expertise de l’assurance parlera de plusieurs tonneaux, sans préciser le nombre, et d’un impact violent entre le côté gauche du véhicule de tourisme et le côté avant droit du camion. La voiture a ensuite pivoté sur elle-même, entraînée par la vitesse et le mouvement généré par la violence du choc, venant s’encastrer sous le moteur hydraulique commandant la remorque, à l’arrière de la cabine. Tout c’est passé si vie que Julie n’en gardera que le souvenir flou et discontinu d’une terreur sans nom.
Paul est inanimé à ses côté. Des flammes commencent à s’échapper du tableau de bord et à gagner l’habitacle. Elle déboucle sa ceinture et tombe sur le toit. Elle se redresse, ignorant les milliers de particules du pare-brise qui la recouvrent et dégrafe les scratches qui maintiennent l’extincteur sous le siège passager, petit système bricolé par Paul qui trouve toujours idiot d’avoir un tel appareil si loin dans le coffre. Elle asperge le tableau de bord, sur sa gauche, le volant qui a commencé à s’enflammer, la tête de son époux, qui n’a pas bougé. Elle crie, l’appelle, se retenant de le secouer.
-- Paul, réveille-toi ! Paul !
Il faut sortir de là. Consigne de sécurité élémentaire. Il ne faut pas bouger un blessé, deuxième consigne de sécurité élémentaire. Elle regarde, à sa droite, le capot défoncé à travers le pare-brise éclaté et sa vue brouillée de larmes. Pas d’autre signe d’incendie.
Elle appelle encore.
Rien.
Sa jambe gauche la fait horriblement souffrir, elle est couverte de minuscules coupures, et son corps tout entier résonne de douleurs. Plus tard, il sera bardé d’ecchymoses bleues et jaunâtres, de vilaines couleurs de mort. Elle rampe et escalade à travers la voiture, grimpant sur leurs sacs de voyages renversés à l’arrière, se faufilant jusqu’au haillon tordu dont la vitre aussi a explosée. Elle s’expulse de la voiture à bout de forces.
Au secours
Au secours
Puis le noir le plus sombre qu’elle ai jamais connu.
Mais elle n’est pas toute seule, dans ce noir intense. Le visage de Paul se dessine. Son visage mangé par les flammes, les yeux délavés, presque blancs, le visage boursouflé, les paupières, ou ce qu’il en reste, gonflées, suintantes, comme le reste. La peau du visage a presque fondue, laissant les traits à vif, ses cheveux, du milieu du crâne au front et sur tout le côté gauche, ont brûlé et le peu qu’il en reste ressemble à un champ de brindilles racornies sur un sol de sang.
La tête de son mari ressemble à une figurine vaudou de cérémonie funèbre, à un masque indécent et grimaçant, une version rapide et bâclée de Paul.
Et cette tête, sur ce corps sanglant, lui parle. Il parle à voix basse, d’une voix mécanique et sans intonations, un peu comme ces opérés des cordes vocales qui n’ont plus de gorge et transmettent leurs vibrations à un appareil électronique.
N’aie pas peur jolie Julie, tout va bien, regarde, je n’ai rien. Allez, lèves-toi. Ne perds pas de vue ce qui est important. Lèves-toi ma douce.
Il lui tend la main, une main rouge et molle lorsqu’elle s’en saisit.
Voilà, viens a douce suis moi.
Ils sont soudain dans la cabine du camion qui les précédaient. Le chauffeur s’est écrasé sur le pare-brise. Son nez a éclaté sur le volant, son visage est couvert de sang. Ses yeux son grand ouvert et fixent bêtement le fond de la cabine. A travers sa peau et les cartilages, Julie voit alors clairement calé contre le larynx, une forme indéterminée et jaunâtre. Un morceau de pomme. Le morceau de pomme coincé dans sa gorge qui l’a étouffé.
Il mangeait, tu vois ? Et l’accident l’a fait avaler de travers. C’est idiot, complètement idiot. Il n’aurait sans doute pas dû mourir aujourd’hui, en tout cas pas à cause de l’accident, mais c’est comme ça. Une coïncidence idiote.
Il n’y a pas de coïncidence.
La preuve que si.
Elle le suit encore, deuxième camion, deuxième chauffeur. Celui qui aurait dû se reposer, celui qui a raté la sortie qu’il devait prendre et qui a eu le pire geste inconsidéré de sa vie.
Il a la joue écrasée contre la vitre conducteur, au fond de l’habitacle renversé. Un sachet marron trône drôlement sur son épaule encore coincée par la ceinture de sécurité. C’est un sac Mac Donald. Cet abruti s’était même pas arrêté pour déjeuner. La cabine sent le café, et le type a le jean plein de jus d’orange.
Paul l’a entraînée dans l’habitacle, elle voit les chaussures du type, des grosses Cat, bien solides et viriles, harnachées par d’énormes lacets à ses chevilles. Son jean est un peu retroussé sur la jambe gauche, elle aperçoit des chaussettes grises, sans motif, et un filet de liquide rouge qui descend le long de la jambe. Il y a un gros pull de laine épaisse qui masque une partie de son visage, et un instant Julie doute qu’il soit entier. Elle est persuadée que si elle soulève le pull, elle va découvrir qu’il ne reste du visage que ce qui en dépasse.
Non, il est encore en vie.
Il porte encore une grosse veste imperméable avec de grands rabats. Elle est couverte de miettes et de petits points blancs. Ce con
Il s’appelle Arsène
s’est arrêté deux kilomètres avant, c’est bien cela, à l’entrée de l’autoroute, le petit drive de Mac Do qui ne sert que les voitures, à la sortie de la zone commerciale nord. Il est sorti de l’autoroute, s’est acheté son sachet –le drive n’ouvre qu’à 6 heures pétantes, il doit le connaître aussi- et il est reparti en mangeant son putain de burger à l’œuf et au bacon, tout en conduisant, histoire de rater la bifurcation et de tuer son mari.
Regarde, là.
Sur le tableau de bord, une photo a résisté au choc. Elle pendouille encore au bout de son cordon de plastique, le même genre de cordon auquel on attache les étiquettes des forfaits de ski. Deux gamins dans la dizaine entourent une femme qui n’est plus très jeune à l’air très doux. Ils sourient tous en tenant chacun le collier du roquet sans race qu’ils entourent. Joli portrait de famille.
Julie voit au travers de la photo et au travers de l’homme.
Elle revoit sa journée en surimpression, il s’appelle Arsène, il a quarante sept ans et une charpente solide. Il est parti très tôt hier matin, vers cinq heures, du Portugal pour amener sa cargaison jusqu'à la frontière allemande. Il aurait du s’arrêter plus souvent, mais son patron lui donnera une prime, au noir, bien sûr, si la marchandise arrive avant midi. Il est marié à une femme très douce, Julie l’a voit assise à côté de lui qui pleure doucement. Et ils ont deux enfants bâtis comme leur père. Le plus jeune va avoir douze ans et rêve de la PS 2 que tous ses copains ont déjà. Il en est fana. Son argent de poche passe tout entier dans ces magazines spécialisés ou des journalistes expérimentés analysent et critiquent les derniers jeux sorti pour savoir s’ils seront ou non à la mode. Le petit est bon élève, le seul petit soucis qu’il cause à ses parents est une insuffisance respiratoire qui l’empêche de faire le moindre sport. Et le moindre effort. Arsène aimerai bien lui payer sa console de jeux.
Ce n’est pas sa faute Julie, tu vois ?
Pas sa faute ? Mon cul, toi aussi tu as un enfant.
C’est la prime, pas l’enfant.
Julie a de nouveau envie de crier.
Pourquoi l’autre n’a pas tourné à gauche !
Peu importe, s’il avait tourné à gauche, la voiture aurait fait un tonneau de plus et se serait encastré du côté droit dans la citerne. Nous serions morts tous les deux.
Et ce n’est pas ça qui est important. Il y a dix minutes, un kilomètre après le dernier péage que nous avons passé, un autre camion s’est mit en travers de la chaussée. La circulation va rester bloquée environs quarante-cinq minutes. Aucune voiture ni camion ne nous suivait, et aucune voiture ni camion n’est non passé après notre accident. Il n’en passera pas avant au moins une demi-heure. Arsène a perdu connaissance, et il risque d’avoir une hémorragie interne parce qu’il est planté sur son levier de vitesse. L’autre chauffeur est déjà mort, et tu ne peux plus rien pour moi non plus. Mais tu es la seule à pouvoir sauver Arsène. Tu t’es évanouie mais tu peux revenir, si tu y arrives, il faut prévenir les secours. Tout de suite. Tu comprends ?
Julie s’effondre en larmes, sans forces, sur le bitume.
Je ne peux pas, je ne peux pas, je ne peux pas
Chut, regarde
Dans le petit lit en bois chez son papi et sa mamie, Léa est endormie sur le dos. Les draps font un fouillis de plis sur son ventre et une de ses jambes est posée dessus. Elle a encore eu trop chaud cette nuit, ses chevaux sont mouillés de sueur et font un écrin humide à son mignon petit visage. Son bras gauche est relevé et repose plus haut sur l’oreiller, au-delà de sa tête.
Il faut. Regarde. Il faut. Tu as tapé fort de la tête contre ta vitre tout à l’heur. Tu va prévenir les secours, la orne est à cinquante mètres, et puis tu te ré évanouira. Mais tu auras prévenu. Dans moins de cinq minutes ils seront là, et ils te transporteront à l’hôpital pour te soigner. Allez, Julie, courage. Tu dois le faire pour t’en sortir. Dépêche-toi, ma puce.
Julie avait lentement émergé, à l’arrière de la voiture, où elle s’était écroulée après en être sortie. Elle avait fait ce qu’avait dit Paul, était allée jusqu’à la borne, avait décroché l’appareil, avait demandé du secours d’une voix chevrotante et s’était de nouveau écroulée.
Paul était alors simplement resté auprès d’elle sans rien dire jusqu’à ce que les pompiers la raniment.
Le chauffeur du camion citerne n’avait pu être sauvé, mais celui du semi était bel et bien mort étouffé par sa pomme. Paul n’avait plus reparu.
-- On pourrait penser qu’il s’agit d’un contre coup de l’état de choc, qu’avant de tomber évanouie et d’appeler les secours j’ai moi même fait le tour des deux camions pour aller m’enquérir des chauffeurs, il se peut aussi que le détail de la pomme, je l’ai entendu lorsque les secours sont arrivés, et que j’ai entendu aussi le diagnostic du deuxième chauffeur.
-- Mais… ?
La voix de Darius est un peu étranglée, Stéphane lui jette un regard inquiet mais le vieux semble juste avoir atterri sur une planète inconnue, ce qui, au vu des circonstances, lui paraît une réaction tout à fait saine.
-- Mais il y a effectivement eu un autre accident, derrière nous, si je n’avais pas prévenu les secours, je serais morte, effectivement aussi, par le choc additionné au froid et à la commotion à la tête. Je n’avais pas conscience de m’être tapée mais j’avais un traumatisme crânien.
-- cela ne veut rien dire, mais il peut y avoir eu une annonce à la radio, pour l’accident derrière vous…
-- en l’occurrence, il n’y a eu aucune annonce sur aucune des radios que nous pouvions capter de notre voiture à cet endroit –là. L’accident n’a pas été signalé.
-- vous croyez vraiment que vous avez vu votre mari mort ?
-- je l’ai vu quand ils l’on sorti de la voiture. Il avait un morceau du volant fondu qui était resté collé sur sa pommette gauche. Il l’avait dans mon rêve.
Un long silence suivit le récit de Julie. Darius avait le regard perdu au loin sur les cimes des pins de son coin à champignons qui dépassaient du haut du vallon en face d’eux.
-- Je suis désolé, Julie.
Elle s’est levée et se tape les fesses pour enlever les brindilles et la terre qu’elles ont ramassé.
-- je vais nous chercher un casse-croûte, il faut que nous ayons le ventre plein pour réfléchir correctement.

samedi 26 janvier 2008

28-29

28

Installé sur le canapé, Stéphane fixe le tableau, posé au sol en face de lui, la toile peinte soigneusement tournée vers le mur. Julie est montée à l’étage, il entend le bruit de ses pas aller venir rapidement au dessus de sa tête. Elle a donc installé sa chambre là. Hier, elle ne lui a même pas proposé de visiter les aménagements. Après l’épisode du tableau, elle avait sans doute trouvé cela malvenu.
Il lui a téléphoné tout à l’heure, tard dans la matinée, et il ne lui a pas vraiment dit pourquoi il voulait la voir, mais elle n’a pas semblé se poser la question. La soirée qu’ils ont passé ensemble en appelait forcément une autre, ils étaient tous les deux sur la même longueur d’onde, et les regards échangés avaient laissé Stéphane très rêveur jusqu’à l’appel de son grand-père. Après son récit, d’ailleurs, la maison lui fait paradoxalement moins peur. Il sait en détails, maintenant, ce qui c’est déroulé ici, ce qui lui ôte la part de mythe qui amplifiait sa crainte. C’est comme s’il savait, à présent, à quoi s’attendre. Même si au fond, ce qu’il sait n’est pas rassurant. Mais il a une mission, et ce qui le préoccupe à présent, c’est la façon dont il va pouvoir lui en parler. Il a retourné la question dans tous les sens, sans trouver une solution simple et satisfaisante. En descendant de la voiture, tout à l’heure, il a eu l’impression de plonger dans le vide, sans savoir quand et comment il allait atteindre l’eau.
-- Voilà, j’ai fini. Excuse-moi, mais si je laisse ouvert, je vais me geler ce soir. Les soirées sont fraîches, hein ?
Elle se dirige vers le frigo. «-- Qu’est ce que tu boit ?
Elle est divinement belle, et Stéphane la voit flotter, aérienne. Il a la tête qui tourne, tourne, et
Ne va pas là-bas, c’est tout
Il y a son parfum, incroyablement puissant,
Saute bel ange,
Sa voix qu’il n’entend qu’à travers un filtre quand elle lui propose à boire,
Saute dans mes bras
Et sa question étrange soudain
Si tu ne saute pas,
Le diable te prendra
La comptine stupide roule, tourne, l’enveloppe, la vole à la réalité.
Soudain qui le ramène sur terre brutalement.
- Qu’est-ce que tu chantes ?
Ce n’est pas tant la question que la voix blanche qui lui fait reprendre pied.
Julie est debout, bras ballants, le rouge du blush ressortant de façon pathétique sur ses joues blafardes, le regard large comme un océan.
--Je ne chante pas. Pardon, je… j’étais ailleurs.
Elle s’écroule sur le fauteuil, face à lui.
-- tu chantais. Je t’assure que tu chantais.
Elle a perdu tout sourire.
-- Tu chantais une comptine. Une comptine que je n’avais jamais entendu avant cette après midi.
Saute bel ange,
Les murs tournent, bougent.
Saute dans mes bras,
Elle a disparu.
Si tu ne saute pas,
Le fauteuil laisse place à une chaise de bois.
Le diable te prendra.
Puis au vide et la poussière.
-- Steph, Steph, vite!
Il se lève au ralenti, une gamine brune fait irruption dans la pièce. Ce n’est pas celle qu’il a déjà vue, mais elle lui ressemble. Ce sont les mêmes yeux. Strictement.
Il s’est levée pour la suivre, spontanément.
-- Vite, vite, suis-moi !
Elle a ouvert la porte de la petite pièce qui donne sous l’escalier. « Vite, viens »
Il y a un petit réduit sous l’escalier, elle en ouvre la porte, lui fait signe.
-- là dessous, là dessous, ils arrivent ! »
Stéphane se plie en deux, se glisse dans le réduit, mais il n’a le temps de rien, le réduit est refermé brutalement. Il entend du bruit à l’extérieur, devant sa porte minuscule. La gamine crie. La porte disparaît, et Stéphane, terrorisé, se ratatine contre le mur jusqu’à le traverser. Il est en bas de l’escalier, il croise un gamin de neuf ans terrorisé qui descend l’escalier en volant presque tant il va vite. Son cri le suit, un peu comme le tonnerre arrive après la foudre.
Stéphane regarde en haut de l’escalier. La gamine est là. Elle est immobile, les yeux résignés, le visage grave. Elle a sept ans tout au plus. Elle secoue la tête, et elle répète inlassablement la même phrase :
-- c’est trop tard, regarde, c’est là, c’est dedans.
Et en tournant la tête il voit une lune grimaçante qui monte lentement l’escalier vers lui, entourée d’ombres dansantes qui glissent sur les murs.
- Il faut penser à ce qui est important. Il n’y a que ce qui est important qui compte. Si tu ne pense pas à ce qui est important, c’est foutu.

Julie l’a giflé tellement fort qu’elle s’est fait mal à la main. Elle a frappé haut sur le visage, sur la pommette. Il émerge brusquement, ses yeux, révulsés, reprennent leur place dans les orbites, le regard se repositionnant face à elle. Elle est blafarde, ses yeux sont immenses.
-- Il faut sortir d’ici.
Julie le suit sans un mot. Elle le suit jusque loin dans la cour, dans la fuite calme qu’il entame, puis jusqu’au chemin, hors de l’enceinte des murs. Il n’a pas lâché sa main, qu’il tient fermement dans son étau. Il parle sans la regarder, les yeux tournés vers la bâtisse.
-- je dois te parler de quelque chose, c’est un peu long, c’est complètement fou, mais il faut que je t’en parle.

Plus tard, dans la nuit tombée, assise en tailleurs comme tout au long du récit, Julie rassemble ses idées. Elle replace les pièces de son petit puzzle personnel.
-- tu m’as dit qu’elle avait été habitée…
-- oui, je sais mais je ne sais pas pourquoi rien ne s’est passé
-- elle était donc en sommeil.
-- En sommeil ?
-- Quelque chose l’a réveillée, puisque jusque là rien ne s’était plus passé.
-- j’ai quelque chose à vous raconter, moi aussi. Ce que ne n’ai pas voulu vous dire l’autre soir, à propos du tableau et de mon rêve.
Elle raconte le rêve, resté étonnement précis dans sa mémoire, en omettant les passages concernant Léa et son mari. Elle ne veut pas en parler, trop d’explications à donner, de détails sordides et inutiles, sans rapport avec ce qui les préoccupe pour le moment. Elle pense à la lettre qu’elle a envoyée à sa fille, sa promesse d’aller la chercher. Comment faire ?
Stéphane reste un peu silencieux, puis la regarde sombrement.
-- C’est le tableau, alors. Forcément. Elle a su quand je l’ai acheté pour toi. Et elle a commencé.
Elle n'a plus bougé. Pétrifiée par la dernière remarque de Stéphane.
Non, y a eu un truc, avant le tableau.
--Le maçon, monsieur machin, là, quand il a fait la salle de bain, il était prêt à galoper le travail pour la finir plus vite. Je n'avais pas compris pourquoi, vu qu'il restait pas mal de choses à faire, il ne gagnait quoi? Qu'une demi-journée. Un jour, ça me paraissait dérisoire.
--je veux voir ta salle de bain
-- il ne vaut mieux pas que tu rentres là-dedans, vu ce qui s'est passé tout à l'heure.
--non. Ça ne risque rien. Je t'assure. Et s'il y a un problème, tu n'auras qu'a me re-gifler...
--ton grand père ne serait pas d'accord. Et je crois bien qu'il aurait raison.
--peut être, mais je n'écoute pas toujours ce qu'il me dit --oui, mais tu as sans doute tort, dans ce cas précis. La gifle pourrait arriver trop tard. Tu y as pensé ?
Soudain, Julie sursaute, attrapant son bras avec force, le serrant les yeux plissés, concentrée.
--Ton grand-père, il est revenu... au début des travaux, c'est bien ça?
--oui, c'est ce qu'il m'a dit.
--c'était la première semaine de mars?
--je crois bien, enfin, c'est possible.
--et le massacre a eu lieu à quelle époque de l'année ?
Stéphane s'est levé d'un coup, comme poussé vers le haut par un ressors puissant.
--C'est ça ! C'est lui qui l'a réveillée!
--attend, attend, un peu de calme. Réveillé qui, réveillé quoi? Tu parles comme un illuminé. Il faut procéder calmement, ne pas se précipiter. D'abord, on doit être sûr qu'il n'est jamais revenu avant, parce que c'est par là que se trouve la clef Mais il faut être absolument certains.
Parce que s'il n'est jamais revenu, cela veut dire que toi aussi tu influe sur cette maison, et que, d'une façon ou d'une autre elle te reconnaît instinctivement. Cela veut dire aussi qu'elle cible ses victimes, et cela aussi il faut le vérifier. Les baux de locations, les certificats de conformité, tout, parce qu'il faut être sur à cent pour cent de tout ce qu'on avancera.
--mais tout cela rime à quoi?
--il se pourrait bien que j'en ai une idée, mais dans tous les cas elle ne me ferra rien.
--pourquoi en es-tu si sure ?
--parce que malgré tout, elle ne me fait pas peur. Elle ne peut pas me faire peur, et elle le sait.
--quoi? De quoi est-ce que tu parles?
--pas le temps maintenant, rentres, va chez ton grand-père à la première heure, raconte-lui et
reviens demain avec lui, tu klaxonneras d'ici. OK ?
--je ne suis pas sur qu'il voudra revenir.
--trouve un moyen de le convaincre. Mais d'après moi, si je ne me trompe pas sur lui, dès que tu lui auras raconté tout ça, il n'hésitera pas.
--D'accord, mais toi, il ne faut pas que tu restes ici, tu risque de ...
--je ne risque rien. Crois moi, je suis un peu barge, mais pas suicidaire, ça non.


29


Stéphane a encore négocié, mais il n'est pas un très bon négociateur face à elle. Il a l'impression qu'elle connaît des choses qu'il ignore. Elle n'a pas peur, ne trouve pas cela insensé, presque naturel, comme si le fait qu'une maison puisse provoquer des hallucinations était monnaie courante. Il se demande ce que peut cacher cette facilité à accepter l'incroyable, cette propension à ne pas buter sur le pragmatisme, à ne pas réfuter la thèse qui semble la moins probable. Il aurait cru devoir argumenter, son grand-père pourrait être fou, lui-même, qu'elle connaît finalement depuis si peu, pourrait bien être dérangé. Il lui a tout de même vendu une maison qui fut le théâtre d'événements plus que dramatiques, et cela sans l'en informer, elle devrait se méfier, avoir des doutes, au moins des réticences. Mais non, elle fonçait à leur suite dans ce délire fantasmagorique, s'engouffrant sans hésitation dans une histoire qui frisait le ridicule, si l'on mettait de côté le fait qu'il n'était pas seulement convaincu que quelque chose se passait, mais qu'il savait, qu'il se passait quelque chose.
Elle prenait même les rênes de leur petite bande, s'instaurant presque en spécialiste sans qu'il puisse savoir pourquoi. Se pourrait-il que le hasard ne soit pas vraiment responsable de leur rencontre ?
Elle avait voulu la maison tout de suite, sans même visiter l'intérieur, sans même vraiment négocier le prix, comme ça, en cinq minutes. Elle avait de l'argent, visiblement suffisamment pour ne pas s'enquérir de plus de détails que sa propre envie mais tout de même, cela ne l'avait pas choqué sur le moment, mais aujourd'hui qu'ils se trouvaient embarqués ensemble, il s'interrogeait sérieusement sur le mystérieux passé de la jolie Julie. Elle n'avait pas fuit au récit de l'histoire, elle avait même ironisé sur les fantômes, ce jour-là. Et lui, il avait simplement trouvé ça terriblement pragmatique et plutôt charmant, finalement, cette insouciance qu'elle semblait avoir. Mais ce n'était peut-être pas de l'insouciance, au fond. De l'inconscience, peut-être, à moins que ce ne soit, précisément au contraire, une pleine conscience.
Il est arrivé devant la maison du papet, le volet de bois est ouvert et il voit la lumière mouvante de la télé qui éclaire l'intérieur de la cuisine. Il se demande ce que le papet va penser de tout ça. Après tout, il avait bien signalé qu'il ne se sentait pas de taille.
Julie est rentrée lentement après le départ de stéphane. Les idées bouillonnent dans sa tête. Non, effectivement, elle n'a pas peur du tout. Elle jubile plutôt sur ce hasard étrange qui met en présence des personnes et qui les confronte à des circonstances surprenantes. Son attirance pour Stéphane est claire, elle l'a trouvé séduisant dès leur toute première rencontre, qui fut suivit aussitôt de sa toute première rencontre avec la maison. Même jour, à trente minutes près. Il faudrait qu'elle étudie la composition du ciel ce jour-là, tant ces coïncidences, aujourd'hui plus que tout autre jour, lui paraissent douteuses. Elle se rend compte que Stéphane doit s'interroger sur elle, sur le fait qu'elle adhère sans broncher à cette histoire somme toute hallucinante. Mais, effectivement, elle ne pouvait décernent pas aborder la question de son passé au cours d'un repas au restaurant, même si elle savait qu'elle aurait à raconter, tôt ou tard.
Elle est allée directement dans la salle de bain, après avoir soigneusement fermé la porte d'entrée.
Après avoir fermé le verrou, elle s'est retournée vers sa cuisine salon, croisant les bras pour regarder l'espace vide devant elle, les chaises familières, les meubles qu'elle avait choisit avec ce petit plaisir du renouveau. Cette maison lui ressemblait. Et de toute façon, elle aussi était hantée.
L’eau de la douche brûlante frappant son cuir chevelu, elle vide sa tête, évitant de penser qu'elle est dans le ventre de l'ennemi. Ce n'est pas son ennemi à elle, c'est le leur à aux, les deux hommes, et peut être d'autres encore, qui sait? Mais elle, elle n'est pas intruse, ici, et s'il faut le prouver à la maison, elle lui prouvera. Elle sourit en pensant à l'absurdité de ses réflexions si elle tentait de les partager avec n'importe qu'elle personne normalement constituée. Y aurait-il une chance pour qu'elle ne finisse pas internée? Tous les gens qui croient vraiment que le monde procède vraiment de bizarreries matérielles et immatérielles, qu'il s'agisse de fantômes, d'esprits frappeurs d'extra-terrestres ou de père Noël passent au mieux pour des idiots ou des névrosés, au pire pour des mytho maniaques extrêmes qu'il faut enfermer parce qu'ils installent sur leur toit des dispositifs tarabiscotés pour capter les ondes venues de l'espace. Elle en savait quelque chose.
Elle arrête le jet, ouvre la porte de la douche pour se saisir de la grande serviette de bain qui l'attend sur le chauffage-sèche serviette qu'elle n'atteint pas, laissant le bras nu mouillé et soyeux s'égoutter sur le caillebotis de bois posé au sol. En face d'elle, dos au mur, une petite fille brune assise par terre la regarde par en dessous une frange nette de cheveux épais.
--qu'est ce que tu fais là ? Je ne te connais pas et tu ne me connais pas. Alors va-t-en
Malgré elle, les battements de son cœur se sont accélérés.
--tu as peur.
La petite fille a une voix rauque, comme si elle souffrait d'une grosse angine ou d'une rhino-
Pharyngite mal soignée. Julie fini son geste et attrape la serviette. Tout en commençant à se sécher le corps, toujours à l'intérieur de la douche, elle penche la tête, observatrice. Le ton est plus calme, mesuré.
--non, tu m'as surprise, ce qui crée forcement une tension momentanée, mais ce n'est absolument pas de la peur.
--Tu auras peur, toi aussi
--Tu n'es pas réelle.
--RIEN n'a JAMAIS été plus réel que moi!
Ju1ie ne bronche pas au rugissement. L'enfant est furieuse, elle s'est dressée d'un bond, les yeux noirs fulminent, les poings serrés au bout de bras raides et tendus vers le bas. Ju1ie s'enrou1e dans la serviette et demande:
--Comment t'appelles-tu ?
--je ne m'appelle pas.
--qui es-tu, alors?
--tu n'as pas besoin de le savoir.
--que veux-tu ?
--moi? Elle a l'air presque étonnée. Moi, mais je ne veux rien. Rien du tout.
--alors pourquoi es-tu là ?
--pour que tu me suives.
--ou ?
--là où on doit aller.
--et ou doit-on aller?
La petite fille se détend d'un coup, elle sourit et elle est presque jolie dans sa robe noire.
--tu verras bien, suis moi.
--non, tu n'es pas réelle.
Ju1ie sort de la douche, commence à sécher ses cheveux avec une nouvelle serviette, ignorant la petite fille et se concentrant sur les actes qu'elle accomplit. La discussion est terminée, elle le sait. La gamine va tenter à présent de l'emmener, par les pensées, en lui volant son esprit, comme elle l'a fait avec Stéphane tout à l'heure. Elle est maligne, la petite. Elle sait s'y prendre. Ju1ie est forte, elle ne risque rien, pas même en dormant. Elle n'a pas de lien avec cette maison, elle lui appartient, c'est tout. Elle s'en veut un peu de cette rencontre. En y pensant trop, elle l'a provoquée, sans doute. Elle se regarde dans le miroir, tournant ostensiblement le dos à la petite fille. Son reflet s'efface progressivement, comme un fondu au noir, et le mur décrépi d'avant les travaux apparaît lentement au delà de son reflet. Les mains posées sur le rebord du lavabo, elle se concentre sur son image qui ne transparaît plus qu'en filigrane. Elle fixe ses propres yeux, calmement, évaluant la puissance de l'effet. Le miroir réapparaît, le mur blanc et propre aussi. Dans le tiroir supérieur du petit meuble dans lequel elle range les médicaments, elle prend une petite boîte verte. Lexomyl. Elle sort de l'étui le tube vert tendre, l'ouvre, coupe un cachet en deux et l'avale avec une grande rasade d'eau.
Un sommeil loin des rêves, c'est ce qu'il lui faut. Peu importe si la gamine revient pendant la nuit, elle ne peut pas jouer avec sa conscience ou son inconscience. Pendant qu'elle dort, elle est protégée, ses peurs ne sont pas fixées ici, donc ici il ne peut rien lui arriver. Mais il est impératif qu'elle n'emmène pas au matin ses cauchemars de la: nuit. C'est cela qui la rendrait vulnérable. Le cachet prit, elle sort de la salle de bain. La fillette brune a disparue, et la maison a repris son calme souverain. Julie se couche avec un bon bouquin, une histoire à faire peur, histoire d'orienter un peu ses pensées avant le sommeil. Rien de mieux qu'une bonne histoire de vampires pour s'endormir sur ses deux oreilles.
Stéphane est de nouveau assis à sa place dans la cuisine du grand-père. Il est huit heure trente. Le café chaud coule de la petite casserole où le grand-père l'a fait réchauffer. Sa main tremble un peu, mais pour un homme de son âge, s'en serait presque rassurant.
Stéphane commence par lui raconter dans le détail ce qui s'est passé dans la maison. Ses
mésaventures avec la gamine, la gifle salvatrice, la discussion avec Julie, sa surprenante réaction.
Il y a longuement pensé en rentrant, dans la nuit il a poursuivit ses doutes, ses peurs. Le papet
partage ses positions dubitatives. Mais il suit malgré tout le raisonnement de la jeune fille.
--écoute, nous lui poserons la question, et nous verrons bien. Malgré tout cela, c'est tout de même un atout qu'elle ne panique pas et qu'elle soit avec nous. Je pense que votre rencontre et son installation dans la maison compose effectivement une étrange équation, mais il va falloir jouer la partie avec cette donne là. C'est pas un hasard si c'est elle, toi et moi. Il faut juste trouver ce qui fait que ce hasard là nous a réunis tous les trois. Il faut qu'elle nous raconte son histoire de toute façon, pour qu'on puisse comprendre ce qui a fait que cette maison l'a choisie.
--Bon sang, papet, tu t'entends? C'est du délire!
Le vieux pose calmement ses deux mains sur la table, penchant le torse au dessus de la table, à demi levé.
--toute cette histoire est un long délire, Steph, c'est justement ça qu'on ne doit pas oublier.
Il se rassoit, les mains toujours calées sur la table. Tout ça ne peut pas être réel, tu comprends? C'est cela qui doit nous guider. Cette histoire n'existe pas, on ne peut pas rationaliser. Tu sais ce que tu as vécu dans cette maison, moi aussi. Nous n'avons pas rêvé, et nous ne sommes pas fous. Alors nous allons décortiquer ce qui s'est passé jusqu'à comprendre et déjouer ce qui s'y passe.
--je croyais que tu ne te sentais pas d'attaque?
--je croyais que j'étais fou. Mais ta Julie a un rôle à jouer, donc je ne le suis pas. Je suis vieux et fatigué, mais cette histoire pourrai bien me tuer de l'intérieur avant l'heure, et tu sais quoi? Elle ne m'a pas eu à l'époque, c'est pas pour que je cède aujourd'hui.
--je comprends, papet, mais là, c'est plus qu'une simple frousse. Je... Cette fille débarque, achète la maison... j'en suis raide, et je me demande maintenant ce quelle cache.
--tu as toujours confiance en elle?
--Et toi?
--Elle est la seule qui puisse nous aider, justement, et je crois vraiment qu'elle n'y est pour rien. Il y a quelque chose en elle qui l'a préfigurée pour nous aider. Il s'agit peut-être d'une simple coïncidence ou bien d'autre chose, mais dans tous les cas nous ne pouvons ignorer ce fait. Nous allons partir là-bas essayer de régler au moins ce problème là. D'ac ?
Le ton était presque léger pour leur petit mot à eux seuls. Stéphane esquisse un sourire tout juste dessiné.
--D'ac papet, d'ac.

samedi 22 décembre 2007

25-26-27

25

Ils ont passé le seuil.
Darius devant, Louis le tenant par le bord de la veste derrière lui.
La porte du côté jardin est ouverte, et la lumière s’engouffre dans la cuisine sans complexe. La porte du couloir, où se trouvent les escaliers qui montent à l’étage, est, elle aussi, grande ouverte. Darius avance à pas comptés, les battements de l’horloge qui l’inquièteront tant, plus tard, font vibrer intégralement tous ses membres, et jamais sa vie ne lui a semblé autant palpable. Il retient sa respiration, conscient de son essoufflement anormal, et sa mâchoire commence à le faire souffrir tant les dents se serrent les unes aux autres. La cuisine n’a rien d’anormal, tout semble rangé à une place logique, la vaisselle propre de la veille au soir empilée sur la pile, attendant d’être rangée, les chaises sagement alignées autour de la table ronde dont les deux battants sont relevés. Le poêle est éteint, et le seul bruit perceptible est celui de la grande horloge, dans la salle à manger, à côté des escaliers.
C’est là qu’il se dirige, et quand Louis comprend qu’il va falloir monter, la prise sur la veste se raidit, freinant sans conséquence la progression prudente de son ami.
Sans quitter des yeux le bas des escaliers, Darius bifurque vers la salle à manger, dont la porte est –bien sûr- elle aussi ouverte.
Louis a recommencé à claquer des dents, il tente de les maîtriser en serrant la mâchoire, mais le stupide bruit continue. Il a du mal à mettre une jambe devant l’autre, et la main qui serre la veste qui avance devant lui ne semble plus lui appartenir tant elle lui parait lointaine, détachée de son corps.
Ils n’entrent pas dans la salle à manger, tout est trop sombre, mais malgré tout Darius est rassuré. Il ne voit rien mais il sent bien qu’il n’y a rien à voir là-dedans. Il en est convaincu. Absolument convaincu.
La lumière du jour qui traverse la pièce vient mourir sur la quatrième marche, au bas des escaliers. La seule autre source de lumière est le petit fenestron, à l’endroit où l’escalier tourne. Il éclaire faiblement l’alternance des carreaux rouges, des contremarches sombres et des planches de bois foncé qui terminent chaque marche. La rampe est en noyer, brillante, et elle forme un fil brillant jusqu’en haut. Malgré la réticence physique évidente de Louis, qui le tire maintenant de plus en plus fermement vers l’arrière, il s’avance vers les premières marches en scrutant le sol, surveillant les recoins et les zones sombres qui se dessinent dans les angles de mur.
Il goûte presque avec plaisir à tous ses sens en éveil, dans la peau de celui qui voit. Darius ne sait pas comment, mais il voit clairement ce qu’il doit faire, très précisément. Ce qu’il est important de faire. Il doit monter. Il sait qu’il va trouver là-haut le même carnage, l’étrange atroce tableau barbare, nature morte raide et froide crée par quelque chose de monstrueux. Mais il doit monter parce que quelque part, là haut, quelqu’un est en vie. Encore en vie. Et il sait que s’il ne monte pas, quand les autres arriveront, ce sera trop tard. Il a eu la sensation dans la cour que ce n’était pas la peine de rentrer dans les autres maisons. Ce bien triste pas la peine l’avait raidi, parce qu’il ne l’avait pas vraiment pensé. C’est comme s’il l’avait entendu. Mais là, il y avait un air, une bulle chaude dans la maison. Oui, c’est cela, une bulle chaude, une respiration embuée dans un réduit étroit, une respiration qui se retenait de faire son habituel souffle, répétant inlassablement la même comptine, silencieusement, se réconfortant par le chant qui tournait dans sa tête.
Soudain, à la sixième marche, Louis pousse un cri en le lâchant si vivement que Darius en est déséquilibré vers l’avant. Il se retient des deux mains à la rampe, regardant son ami par dessus son épaule. Il tremble de la tête aux pieds, secoué, la tête tressautant au rythme saugrenu du reste du corps. L’instant d’après, il est dehors. Darius a tout juste le temps d’ouvrir la bouche que l’autre est déjà dehors, il l’entent hoqueter et sangloter, accompagné d’un bruit sourd. Le choc l’a fait tomber, assis sur les marches, cramponné à la rampe, il respire profondément. Penser à ce qui est important. Rester concentré. Il s’est relevé, une longue inspiration, oui c’est cela. Rester concentré.
Marche après marche, il gravit l’escalier, plus lentement que tout à l’heure, distrait par le bruit qui parvient de la cour, les pleurs de son ami qu’il a laissé seul, et ce bruit sourd qu’il n’identifie pas. La comptine qu’il a commencé à entendre tout à l’heure dans sa tête lui est soudain moins proche. En prenant appui sur la rampe, il s’élance vers le haut, avalant les marches deux à deux.
Il bute sur un premier corps à l’étage. Il l’identifie machinalement sans s’attarder sur la courbure inversée du dos, ni sur la bouche et les yeux ouverts. C’est la mère Alembert, étalant sa cinquantaine florissante et généreuse sur le sol qu’elle avait dû elle même cirer soigneusement. Il l’enjambe le plus rapidement possible, évitant de poser les yeux sur la chemise de nuit froissée et sale. Les deux portes à gauches sont ouvertes, et il n’a pas besoin d’approcher pour deviner. Le père doit être dans la première, et dans la seconde, c’est Antonin, leur huitième. La porte à droite est fermée, la pièce est vide, elle sert de rangement depuis que les grands habitent les maisons autour. La mère Alembert y fait sa couture, il le sait car il est déjà venu ici, une fois. Antonin était malade, il était resté au lit pendant presque un mois et il avait bien failli ne pas en ressortir, d’après les conversations que Darius avait entendu, mais lorsqu’il était allé mieux, ses camarades de classe étaient venus lui porter de petits cadeaux que madame Areneau leur avait fait fabriquer en classe. C’est vers cette pièce vide que Darius se dirige, moins prudemment que tout à l’heure parce qu’il n’entend plus du tout la comptine.
Lorsqu’il tend la main vers la poignée, il voit son ombre projetée sur la porte.

26
Darius grimace. Il tend la main vers la bouteille de blanche, mais Stéphane s’en saisit et leur sert une bonne rasade chacun.
-- Et ?
-- Et c’est tout. Je suis redescendu aussi vite que j’ai pu, et j’ai trouvé Louis dehors, le front en sang parce qu’il s’était tapé la tête contre le mur tout le temps où je suis resté en haut.
-- Et ce que tu devait faire ? la comptine ? la bulle ?
-- Il n’y avait plus de bulle. J’ai vu l’ombre, Steph, c’était trop tard.
Stéphane le regarde, un peu surpris, la main toujours pendue au goulot de la bouteille.
-- Il n’y avait pas de lumière à l’étage. J’ai pourtant vu cette foutue ombre sous la poignée. J’ai eu l’impression que toute la peur que je gardait dans un coin de ma tête en ressortait d’un seul coup, et j’ai dévalé l’escalier comme un gari prit dans les phares d’une voiture.
-- Une ombre… papé, tu as enjambé un cadavre et tu as eu peur.. d’une ombre ?
-- Ce n’était pas une ombre. C’était l’ombre.
Il vide son verre d’un trait, de nouveau, et essuie sa bouche du revers de la main.
-- les gars du village sont arrivés un moment après, je sais pas, peut être une demi heure, peut être cinq minutes. Louis et moi, on est restés contre le mur de la maison. Marie Andrieu – c’était une des filles, la troisième je crois- avait eu un bébé l’été d’avant, son deuxième, et elle fait mettre un anneau dans le mur, et un autre un peu plus loin, dans le sol. Quand il faisait beau et qu’elle était dans la cour, elle y accrochait un drap, comme une voile de bateau, tu vois ? et elle mettait le petit et sa plus grande qui devait pas avoir deux ans en dessous, pour les protéger du soleil. On s’est mit exactement là, assis par terre, et on a attendu. Pendant tout le temps, Louis s’accrochait à l’anneau en se balançant d’avant en arrière et en pleurant. Il n’a pas lâché un mot. Sauf à un moment, quand je lui ai demandé ce qui l’avait fait crier dans l’escalier.
-- qu’est ce qu’il t’a répondu ?
-- qu’il n’était pas venu avec moi dans l’escalier.
Darius se tait un instant. :
-- Mais ce n’est pas surprenant, et maintenant que j’y suis retourné, je suis pas sur qu’il ait menti, à ce moment là.
-- qu’est ce qui s’est passé quand tu y est allé ?


27


Au bout du récit, qui se termine aux cauchemars de la nuit dernière, le vieux évite de le regarder. Le silence s’appesantit pendant quelques instants, puis Stéphane pose le paquet de tabac qu’il n’a cessé de tourner et retourner entre ses mains pendant durant le monologue de son grand-père, fixant obstinément le dessin marron sous le papier plastifié.
-- C’était presque devenu juste une frayeur d’enfant, comme si c’était pas réel. Mais c’est bien réel.
-- J’y pensé toute la journée. Finalement, je me suis dis que puisque tu y étais allé, je pouvais t’en parler. En fait, je devais t’en parler, parce que, visiblement, ce n’est pas fini.
Il a eu un petit regard par en dessous pour son petit fils. Il sait qu’il le croit, mais il se demande dans quelle mesure il le croit. Et surtout, maintenant qu’il sait, il va vouloir faire quelque chose. Lui aussi, dans la même situation… mais il est trop vieux, à présent, trop fragile.
-- Dès demain matin, j’irai voir Julie. Il faut qu’elle sache. Y a pas a tortiller, hein ?
-- Tu ne dois pas entrer là-bas. C’est stupide, après ce que je t’ai raconté. Tu sais que cela agit aussi sur toi, tu sais ce que tu risques.
-- Oui, et c’est pour ça que je peux y aller. Je ne resterai pas longtemps, mais il faut que je m’y confronte. Il faut que je vérifie, puisque hier rien ne s’est passé.

Le vieux ne répond pas, il hausse les épaules. Ce pourrait être un geste d’indifférence, mais Stéphane le décode mieux que ça. Il signifie que le vieux est loin d’acquiescer, mais que devant l’absence de solution, il s’en remet à celui qui entrevoit une porte.

25-26-27

25

Ils ont passé le seuil.
Darius devant, Louis le tenant par le bord de la veste derrière lui.
La porte du côté jardin est ouverte, et la lumière s’engouffre dans la cuisine sans complexe. La porte du couloir, où se trouvent les escaliers qui montent à l’étage, est, elle aussi, grande ouverte. Darius avance à pas comptés, les battements de l’horloge qui l’inquièteront tant, plus tard, font vibrer intégralement tous ses membres, et jamais sa vie ne lui a semblé autant palpable. Il retient sa respiration, conscient de son essoufflement anormal, et sa mâchoire commence à le faire souffrir tant les dents se serrent les unes aux autres. La cuisine n’a rien d’anormal, tout semble rangé à une place logique, la vaisselle propre de la veille au soir empilée sur la pile, attendant d’être rangée, les chaises sagement alignées autour de la table ronde dont les deux battants sont relevés. Le poêle est éteint, et le seul bruit perceptible est celui de la grande horloge, dans la salle à manger, à côté des escaliers.
C’est là qu’il se dirige, et quand Louis comprend qu’il va falloir monter, la prise sur la veste se raidit, freinant sans conséquence la progression prudente de son ami.
Sans quitter des yeux le bas des escaliers, Darius bifurque vers la salle à manger, dont la porte est –bien sûr- elle aussi ouverte.
Louis a recommencé à claquer des dents, il tente de les maîtriser en serrant la mâchoire, mais le stupide bruit continue. Il a du mal à mettre une jambe devant l’autre, et la main qui serre la veste qui avance devant lui ne semble plus lui appartenir tant elle lui parait lointaine, détachée de son corps.
Ils n’entrent pas dans la salle à manger, tout est trop sombre, mais malgré tout Darius est rassuré. Il ne voit rien mais il sent bien qu’il n’y a rien à voir là-dedans. Il en est convaincu. Absolument convaincu.
La lumière du jour qui traverse la pièce vient mourir sur la quatrième marche, au bas des escaliers. La seule autre source de lumière est le petit fenestron, à l’endroit où l’escalier tourne. Il éclaire faiblement l’alternance des carreaux rouges, des contremarches sombres et des planches de bois foncé qui terminent chaque marche. La rampe est en noyer, brillante, et elle forme un fil brillant jusqu’en haut. Malgré la réticence physique évidente de Louis, qui le tire maintenant de plus en plus fermement vers l’arrière, il s’avance vers les premières marches en scrutant le sol, surveillant les recoins et les zones sombres qui se dessinent dans les angles de mur.
Il goûte presque avec plaisir à tous ses sens en éveil, dans la peau de celui qui voit. Darius ne sait pas comment, mais il voit clairement ce qu’il doit faire, très précisément. Ce qu’il est important de faire. Il doit monter. Il sait qu’il va trouver là-haut le même carnage, l’étrange atroce tableau barbare, nature morte raide et froide crée par quelque chose de monstrueux. Mais il doit monter parce que quelque part, là haut, quelqu’un est en vie. Encore en vie. Et il sait que s’il ne monte pas, quand les autres arriveront, ce sera trop tard. Il a eu la sensation dans la cour que ce n’était pas la peine de rentrer dans les autres maisons. Ce bien triste pas la peine l’avait raidi, parce qu’il ne l’avait pas vraiment pensé. C’est comme s’il l’avait entendu. Mais là, il y avait un air, une bulle chaude dans la maison. Oui, c’est cela, une bulle chaude, une respiration embuée dans un réduit étroit, une respiration qui se retenait de faire son habituel souffle, répétant inlassablement la même comptine, silencieusement, se réconfortant par le chant qui tournait dans sa tête.
Soudain, à la sixième marche, Louis pousse un cri en le lâchant si vivement que Darius en est déséquilibré vers l’avant. Il se retient des deux mains à la rampe, regardant son ami par dessus son épaule. Il tremble de la tête aux pieds, secoué, la tête tressautant au rythme saugrenu du reste du corps. L’instant d’après, il est dehors. Darius a tout juste le temps d’ouvrir la bouche que l’autre est déjà dehors, il l’entent hoqueter et sangloter, accompagné d’un bruit sourd. Le choc l’a fait tomber, assis sur les marches, cramponné à la rampe, il respire profondément. Penser à ce qui est important. Rester concentré. Il s’est relevé, une longue inspiration, oui c’est cela. Rester concentré.
Marche après marche, il gravit l’escalier, plus lentement que tout à l’heure, distrait par le bruit qui parvient de la cour, les pleurs de son ami qu’il a laissé seul, et ce bruit sourd qu’il n’identifie pas. La comptine qu’il a commencé à entendre tout à l’heure dans sa tête lui est soudain moins proche. En prenant appui sur la rampe, il s’élance vers le haut, avalant les marches deux à deux.
Il bute sur un premier corps à l’étage. Il l’identifie machinalement sans s’attarder sur la courbure inversée du dos, ni sur la bouche et les yeux ouverts. C’est la mère Alembert, étalant sa cinquantaine florissante et généreuse sur le sol qu’elle avait dû elle même cirer soigneusement. Il l’enjambe le plus rapidement possible, évitant de poser les yeux sur la chemise de nuit froissée et sale. Les deux portes à gauches sont ouvertes, et il n’a pas besoin d’approcher pour deviner. Le père doit être dans la première, et dans la seconde, c’est Antonin, leur huitième. La porte à droite est fermée, la pièce est vide, elle sert de rangement depuis que les grands habitent les maisons autour. La mère Alembert y fait sa couture, il le sait car il est déjà venu ici, une fois. Antonin était malade, il était resté au lit pendant presque un mois et il avait bien failli ne pas en ressortir, d’après les conversations que Darius avait entendu, mais lorsqu’il était allé mieux, ses camarades de classe étaient venus lui porter de petits cadeaux que madame Areneau leur avait fait fabriquer en classe. C’est vers cette pièce vide que Darius se dirige, moins prudemment que tout à l’heure parce qu’il n’entend plus du tout la comptine.
Lorsqu’il tend la main vers la poignée, il voit son ombre projetée sur la porte.

26
Darius grimace. Il tend la main vers la bouteille de blanche, mais Stéphane s’en saisit et leur sert une bonne rasade chacun.
-- Et ?
-- Et c’est tout. Je suis redescendu aussi vite que j’ai pu, et j’ai trouvé Louis dehors, le front en sang parce qu’il s’était tapé la tête contre le mur tout le temps où je suis resté en haut.
-- Et ce que tu devait faire ? la comptine ? la bulle ?
-- Il n’y avait plus de bulle. J’ai vu l’ombre, Steph, c’était trop tard.
Stéphane le regarde, un peu surpris, la main toujours pendue au goulot de la bouteille.
-- Il n’y avait pas de lumière à l’étage. J’ai pourtant vu cette foutue ombre sous la poignée. J’ai eu l’impression que toute la peur que je gardait dans un coin de ma tête en ressortait d’un seul coup, et j’ai dévalé l’escalier comme un gari prit dans les phares d’une voiture.
-- Une ombre… papé, tu as enjambé un cadavre et tu as eu peur.. d’une ombre ?
-- Ce n’était pas une ombre. C’était l’ombre.
Il vide son verre d’un trait, de nouveau, et essuie sa bouche du revers de la main.
-- les gars du village sont arrivés un moment après, je sais pas, peut être une demi heure, peut être cinq minutes. Louis et moi, on est restés contre le mur de la maison. Marie Andrieu – c’était une des filles, la troisième je crois- avait eu un bébé l’été d’avant, son deuxième, et elle fait mettre un anneau dans le mur, et un autre un peu plus loin, dans le sol. Quand il faisait beau et qu’elle était dans la cour, elle y accrochait un drap, comme une voile de bateau, tu vois ? et elle mettait le petit et sa plus grande qui devait pas avoir deux ans en dessous, pour les protéger du soleil. On s’est mit exactement là, assis par terre, et on a attendu. Pendant tout le temps, Louis s’accrochait à l’anneau en se balançant d’avant en arrière et en pleurant. Il n’a pas lâché un mot. Sauf à un moment, quand je lui ai demandé ce qui l’avait fait crier dans l’escalier.
-- qu’est ce qu’il t’a répondu ?
-- qu’il n’était pas venu avec moi dans l’escalier.
Darius se tait un instant. :
-- Mais ce n’est pas surprenant, et maintenant que j’y suis retourné, je suis pas sur qu’il ait menti, à ce moment là.
-- qu’est ce qui s’est passé quand tu y est allé ?


27


Au bout du récit, qui se termine aux cauchemars de la nuit dernière, le vieux évite de le regarder. Le silence s’appesantit pendant quelques instants, puis Stéphane pose le paquet de tabac qu’il n’a cessé de tourner et retourner entre ses mains pendant durant le monologue de son grand-père, fixant obstinément le dessin marron sous le papier plastifié.
-- C’était presque devenu juste une frayeur d’enfant, comme si c’était pas réel. Mais c’est bien réel.
-- J’y pensé toute la journée. Finalement, je me suis dis que puisque tu y étais allé, je pouvais t’en parler. En fait, je devais t’en parler, parce que, visiblement, ce n’est pas fini.
Il a eu un petit regard par en dessous pour son petit fils. Il sait qu’il le croit, mais il se demande dans quelle mesure il le croit. Et surtout, maintenant qu’il sait, il va vouloir faire quelque chose. Lui aussi, dans la même situation… mais il est trop vieux, à présent, trop fragile.
-- Dès demain matin, j’irai voir Julie. Il faut qu’elle sache. Y a pas a tortiller, hein ?
-- Tu ne dois pas entrer là-bas. C’est stupide, après ce que je t’ai raconté. Tu sais que cela agit aussi sur toi, tu sais ce que tu risques.
-- Oui, et c’est pour ça que je peux y aller. Je ne resterai pas longtemps, mais il faut que je m’y confronte. Il faut que je vérifie, puisque hier rien ne s’est passé.

Le vieux ne répond pas, il hausse les épaules. Ce pourrait être un geste d’indifférence, mais Stéphane le décode mieux que ça. Il signifie que le vieux est loin d’acquiescer, mais que devant l’absence de solution, il s’en remet à celui qui entrevoit une porte.

jeudi 20 décembre 2007

Chapitre 21,22,23,24....

Darius s’est arrêté. Ils s’est levé pour prendre un verre dans le placard. Le même petit verre qui est toujours plein, devant Stéphane. Revenu à sa place, il se ressert une rasade, la bouteille tremblant un peu entre ses mains.
Le garçon ne fait aucun commentaire. Il s’inquiète de sentir le vieux peiner à parler. Il fait de grandes pauses, entre deux phrases, il s’attarde avant d’arriver au cœur de l’histoire, et Stéphane se doute que ce n’est pas pour ménager le suspense. Il en a encore la trouille.
Il vide son verre, le regarde enfin droit dans les yeux, avant de fixer le verre vide devant lui.
« -- Personne n’a répondu, tu t’en doutes. Y avait pas un bruit. Pas un seul. On entendait juste le craquement de nos pas sur les cailloux, devant la porte. Joseph s’est rapproché des filles, il faisait plus le mariolle, ça c’est sûr. On savait pas ce qu’y c’était passé, bien sur, mais tu sais, on avait sacrément la trouille. Louis m’a regardé, on savait pas quoi faire, tu comprends. Je lui ai fait un signe de tête, et il a haussé les épaules avant de

22
passer le pas de la porte. Darius est derrière lui, tout près. Ils jettent d’abord un œil, à droite, dans la cuisine, puis à gauche, essayant de voir plus loin par le chambranle sans porte qui donne sur le couloir. Rien. Juste les reflets rares de la lumière sur les casseroles de la batterie de cuisine. Louis appelle encore, en avançant un peu, interrogatif. Un peu plus fort. Il pousse carrément la porte, et ils entrent dans la cuisine. Albertine est collée à Simone qui la tient par les épaules, et lorsque louis se retourne, il lui parle doucement.
« -- Tu restes là avec Simone, d’accord ?
Elle hoche tout juste de la tête. Elle a vraiment l’air effrayée.
Joseph s’est avancé, il a les yeux un peu plus larges que d’habitude, et Simone l’attrape par le bras :
« -- non, coco, toi aussi tu restes là. Ca suffira bien que Joseph et Louis les réveillent, je crois. » Darius regarde sa sœur, pleine de sang froid alors qu’il voit bien dans ses yeux brillant qu’elle en montre plus qu’elle n’en ressent. « allez-y, vous, on va pas tous aller taper à leur porte, non ? »
Louis avance vers le couloir, il zieute en y passant juste la tête, mais il fait très sombre parce que là, il n’y a même pas une fenêtre par laquelle le jour pourrait un peu passer. Darius le suit tout près, la main contre le mur, se guidant comme un aveugle dans le couloir interminable. Toujours aucun bruit sauf celui de leurs chaussures.
Louis appelle encore. Encore un coup pour rien.
Ils aperçoivent la porte de la chambre. Elle aussi est ouverte, ils s’en rendent compte en arrivant presque devant, parce que les volets laissent passer un peu de lumière. Louis s’est arrêté, et dans le noir, il se tourne vers son ami.
« -- on peut pas rentrer !
sa voix n’est qu’un souffle tant il parle bas. Darius est d’accord avec lui, comme jamais il ne l’a été, mais
« -- faudra bien, Albertine meurt de trouille. Elle va se mettre à pleurer si elle voit qu’on a peur.
-- j’ai pas peur !
-- ben vas-y alors !
-- Ca se fait pas.
-- oui, mais maintenant on est rentrés, et ça non plus ça se fait pas. »
Darius passe vivement devant lui, donne deux coup secs à la porte et entre dans la chambre. Louis le voit s’immobiliser brusquement avant de sauter en arrière. La porte ne s’est pas ouverte en plein, elle a buté sur quelque chose qui la bloque. Quand il s’approche, il voit que le quelque chose est une jambe. Une jambe dans une chemise de nuit de femme, comme en porte sa mère. Une jambe de femme, qui surgit de derrière la porte. Ses yeux restent fascinés par l’apparition un moment interminable, avant qu’ils ne soient attirés par autre chose. Sans doute Darius a vu la même chose, car il s’avance, et louis n’a pas le temps de réagir qu’il entre dans la pièce, par la porte ouverte aux trois quart. Paul est assis sur une chaise, au fond de la pièce, face au lit de ses parents. Il est en chemise de nuit, lui aussi, assis bien droit, les mains sur le giron, et il les regarde. Les yeux écarquillés de Darius ne s’arrêtent pas sur lui, ils font le douloureux panorama de la pièce. Derrière la porte, donc, à côté du lit, gît leur institutrice, une jambe tendue, l’autre prise dans les draps, coincée en l’air, tordue, les bras écartés, ses cheveux nattés traçant une virgule sur le sol rouge, ses beaux yeux verts et doux grands ouverts fixant le plafond d’un air effaré.
De l’autre côté du lit, le maître, en caleçons longs, est par terre, adossé au mur, dans l’angle. Les jambes étendues devant lui, le dos calé, le buste penché sur le côté, la joue colée au papier peint verdâtre, les yeux fixés sur un quelconque motif, quelques centimètres devant lui.
La petite sœur de Paul est juste au pied du lit, à plat ventre, Dieu merci. Ses petits bras potelés sont rouge sombre, tout son corps, est rouge sombre. Et Paul les regarde toujours. Il n’a pas bougé. Il est cloué au mur par un gros bout de ferraille qui dépasse de son torse.
Les deux garçons sont plantés au milieu de la pièce, au pied du lit. Louis a les deux mains sur la tête, les doigts enfouis dans les cheveux, ses yeux, si grands ouverts qu’ils lui font mal, tournent autour de la pièce, allant de l’un à l’autre dans un ballet fou, ne s’arrêtant sur rien mais voyant tout. Darius est à côté, il fixe Paul et la tache sombre derrière sa tête. Il ne peut en détacher les yeux. Dans l’obscurité partielle de la pièce, elle semble mouvante. Sans la lâcher des yeux, il cherche derrière lui, le bras de son ami, attrape un bout de sa veste et le force à reculer avec lui. La tache a encore bougé. Il en est sûr.
Ce qu’il y a d’important, ici, ce ne sont pas les corps, ce ne sont pas son maître, sa femme, ni la petite fille de quatre ans qui baigne dans son sang. Ce n’est pas non plus son ami qui reste fixé au mur par son gros clou. Ce qui est important dans cette pièce, c’est Louis, son ami vivant, lui-même, et cette tache qui bouge sur le mur. Ce n’est peut-être qu’un reflet. Mais un reflet de quelque chose qui a de l’importance. Parce que s’ils sont morts, c’est que quelque chose s’est passé ici. Et Darius n’est pas totalement sûr que ce soit fini. Il tire doucement louis en arrière, le poussant derrière lui.
23
Darius se tait un moment. Il remarque sans sourire le verre de blanche que son petit-fils à vidé en cour de route.
« -- je ne sais pas ce qui m’a permis de garder mon calme, de ne pas rouler des yeux comme Louis, et de ne pas m’affoler. Mais j’ai vu cette chose sur le mur. Ce n’était pas une ombre, ou un reflet, c’était quelque chose qui bougeait. J’avais très peur, mais je me concentrais aussi fort que possible sur ce qui était important. »
Il regarde Stéphane :
-- C’est ce qui compte dans la vie : ne pas perdre de vue ce qui est important.
-- tu me l’as dit, ça, quand je suis revenu d’Aix. Tu m’as dis de ne pas perdre de vue ce qui était important pour moi. Et quand j’était gamin, aussi…
-- c’est toujours valable. Quelle que soit la situation. C’est ce que j’ai compris ce jour là. Avec le fait que je ne dormirait plus jamais de la même façon.
-- que s’est-il passé après ?
-- je l’ai poussé dans le couloir, à reculons, j’ai tiré la porte en même temps. Je n’ai pas tourné le dos, je suis resté face à la porte jusqu’à la cuisine, tenant toujours louis de la même façon. Il respirait fort, et je l’entendais respirer fort, il claquait des dents. Quand on est arrivés dans la cuisine, joseph Albertine et Simone étaient blottis près de la porte. Simone les a tirés dehors dès que nous sommes arrivés.

24
Une fois dehors, elle a attendu, en nous regardant tour à tour, Louis et moi. Il était dans ce qu’on appelle maintenant un état de choc. Il claquait des dents, tremblant comme une feuille, les yeux écarquillés pleins de larmes. J’ai fait signe à Simone de partir, pour lever les petits de là, parce que je ne voulais plus qu’ils voient Louis dans cet état. Albertine a renâclé, elle voulait pas partir, elle appelait son frère, et je croit que c’est ça qui l’a sorti de cet état. Elle l’a secoué par la manche en l’appelant, trois ou quatre fois, peut-être cinq. Et ça l’a secoué pour de bon. Parce que, on peut dire ce qu’on veut, mais Albertine a toujours eu un pouvoir sur son frère. Il ne l’a jamais laissée tomber. Alors, là, ça l’a réveillée. Il s’est secoué, comme un cheval qui se lève de la paille, tu vois ? et il a souri. Il a souri a sa petite sœur et il l’a attrapée par la taille en s’accroupissant. Il s’est tenu bien en face d’elle, la regardant la tête en arrière et …
Il parle d’une voix claire, sans accrocs d’émotion.
-- Tu va aller avec Simone, d’accord ? j’ai des choses à faire avec Darius, alors tu vas retourner sur le chemin, vous allez traverser le vallon, et vous allez aller dire au village que monsieur et madame Areneau ont eu un problème et qu’il faudrait que du monde vienne, d’accord ?
- un problème ?
Sa voix est toute petite, comme prête à casser.
- oui, ils sont malades, alors il faut que le docteur vienne, mais aussi les autres.
Et disant cela, il lève les yeux vers Simone. Ses Yeux à elle sont trop grand aussi, mais elle hoche la tête simplement.
-- Quels autres ?
-- du monde pour s’occuper d’eux.
Simone s’est avancée et tend la main à la petite.
-- Viens, Albertine, tu va m’aider à rien oublier, hein ?
la main qu’elle lui tend tremble un peu, mais la petite hoche la tête, opinant en souriant presque.
-- moi, je reste.
Joseph se dandine d’un pied sur l’autre, le visage blafard.
--Non.
Le ton de Darius est péremptoire. Le gamin n’essaie même pas de protester. Il regarde son frère, qui lui, garde les yeux fixés sur Simone. Ils ne se parlent pas, mais dans l’air devenu presque immobile, leur regard à la mine d’une conversation sérieuse.
-- faîtes vite.
Louis a un ton ferme aussi, mais la supplique déborde des mots.
Louis et Darius ne se sont pas dit un mot depuis qu’ils sont sortis de la maison, mais ils ont tous les deux conclu la même chose. Ce qui c’est passé là a pu se passer dans les autres maisons, et de toute façon les petits ne peuvent pas rester là. La réaction de Louis faisait peur à voir, et si Albertine n’avait pas été là, Darius se dit qu’il aurait fallu qu’il le frappe pour le calmer.
Ils se retrouvent seuls dans la cour, s’avançant sérés vers la maison principale, celle du vieux Alembert. Ils ignorent les autres sans en discuter, peut être parce qu’elles sont trop près de l’école et qu’ils voudraient bien s’en éloigner le plus possible.
La porte est fermée, et ils se regardent un instant, avant que Darius lève une main pour frapper sur le volet.
-- Je pourrai pas rentrer, je crois
Darius frappe un coup sec et fort. Le battant cogne contre l’huisserie de métal, puis recule. Un peu trop. Il est simplement poussé, et sous la résistance des arrêts, s’ouvre d’un centimètre à peine. Louis s’est remis à claquer des dents, et ce n’est pas le froid qui l’atteint. De toute façon, il ne sent pas grand chose, à part cette boule énorme dans la gorge et la pression des côtes sur ses poumons. Il transpire, et sous les pulls de laine, la sueur refroidi progressivement, rendant le contact du tricot de corps atrocement désagréable.
-- J’y vais.
La voix de Darius chevrote un peu, mais le ton est résolu.
-- pourquoi on attend pas les autres ? ils vont arriver, ça sert à rien d’y aller.
Darius a un instant de doute, ou sa main, qui frôle déjà la poignée de la porte vitrée, reste suspendue dans l’air. Après tout, que fera-t-il de plus, si tous sont aussi morts que dans l’école ? A-t-il tellement envie de voir d’atroces cadavres tordus et sanglants ? mais quelque chose, dans sa tête, une sorte d’obsession….
-- Il faut que j’y aille. Il faut aller voir.
-- mais il faut aller voir quoi ?
louis s’est mit à crier, à présent. Sa voix frôle dangereusement les accents féminins de l’hystérie.
-- Voir des morts ? Tu vois bien que c’est pas normal. Y a pas un bruit. Normalement, tout est ouvert, quand on arrive, et ils sont tous partout ! Ils sont où, là, hein ? Ils sont où ? Par terre, dans leur chambre ? Avec plein de sang partout ? C’est ça que tu veux voir ? Moi pas !
Darius le regarde craquer sans un geste. Louis part en morceaux, se dit-il. Il s’est reprit pour Albertine tout à l’heure, mais là, il devient fou.
Il fait sa voix la plus douce possible.
-- J’y vais, t’as qu’a rester là. Je reviens tout de suite. Juste pour jeter un coup d’œil… je… je crois qu’il y a quelqu’un qui a besoin de nous, là-dedans.
Louis écarquille plus encore les yeux, si c’est possible. Il regarde son ami avec une telle stupéfaction qu’il paraît pétrifié, bouche ouverte.
-- quoi ? tu.. t’as.. N’importe quoi ! Comment …
Darius s’impatiente.
--je sais pas, je sais que c’est con, mais faut que j’y aille, voilà. Toi, reste là.
-- Non !
Louis a alors le regard le plus désespéré qu’il serait jamais donné de voir à Darius, et ses yeux se noient instantanément, sans qu’aucune larme ne franchissent l’épaisse barrière de ses cils.
-- je veux pas rester tout seul.

jeudi 25 octobre 2007

chapitre XX

20 Tout est blanc. Tout est recouvert de cette pellicule cristalline qui fait briller la plaine sous le soleil naissant. Les garçons s’arrêtent régulièrement, pour se pencher sur les traces laissées par les animaux au petit jour dans le gel qui recouvre le chemin. Il fait froid, et leurs souffles font des petits nuages devant leurs bouches. Louis a attrapé une brindille bien droite et la tient entre ses doigts, mimant le geste du fumeur. Accroupis autour de la trace d’un lièvre – deux trous alignés dans le gel, deux autres à vingt cinq ou trente centimètres derrière, alignées perpendiculairement – ils se font des clins d’œils. Ils préparent un mauvais coup pour Albertine. Ils ont un secret. Louis coince sa fausse cigarette au coin des lèvres et explique : « Tu sais, ce n’est pas parce qu’il y en a un que c’est là. » -- quoi, qu’est ce qui est là ? -- Rien, tu es trop petite… -- mais quoi ? Je veux savoir ! La petite fille est très brune, avec de grands yeux noisette bordés de cils épais. Elle est chaudement vêtue d’une veste de laine serrée, épaisse, dont son gant bleu roi émergent du bout des doigts. Simone est plus grande, elle marche en général devant, avec les garçons, ou la tient rudement par la main pour l’inviter à avancer plus vite. Les garçons se donnent des coups de coude, ricanent, s’évitant du regard pour éviter le fou rire. Joseph se penche vers elle. « -- tu te souviens, l’animal dont on a parlé l’autre jour ? -- la bête méchante qui rôde la nuit et à cause de laquelle il ne faut pas sortir. -- Et bien là ce sont ces traces. -- Albertine, laisse, intervient Simone, il faut y aller. Albertine n’est pas seulement plus jeune, elle est aussi beaucoup plus naïve que la moyenne. Ce n’est pas qu’elle soit bête, ou simplement un peu retardée. Elle fait simplement confiance aux gens, spontanément, et les garçons ne cessent de jouer avec elle, d’autant qu’elle est peureuse et craintive comme un petit animal. Parfois Louis la défend, et donc Darius aussi. Mais cette fois, c’est lui qui l’entraîne dans sa plaisanterie. Ce n’est pas bien méchant, après tout. Et Louis dit parfois que ça lui montre qu’il faut pas tout croire… -- Louis, arrête, intime Simone. Le ton et péremptoire. Louis est déjà amoureux d’elle, et il esquisse un geste pour obtempérer quand il croise le regard goguenard de Joseph. Il regarde sa sœur, ses grands yeux se sont écarquillés, accroupie pour fixer le sol, trente centimètres devant elle. Elle fronce les sourcils, dubitative, et fini par lever les yeux vers lui, ses petits genoux faisant deux ronds clairs dans l’ensemble sombre qu’elle dessine dans le jour à peine naissant. Elle est si petite. -- Louis, on dirait un lièvre, non ? Les garçons pouffent de rire mais Louis se contente d’un sourire, un peu coupable. Sa robe traîne dans la terre en train de dégeler, et Simone qui les attendait plus loin a tout juste le temps d’esquisser un pas pour venir chercher la petite que son frère lui tend la main pour l’aider à se lever. -- oui, c’est vrai. Aller, viens. On t’a fait une blague. Elle lui sourit, gentiment, et dit : « je savais, quand même ! » Tout au long du chemin, Joseph se moque à voix basse de Louis, et Darius garde le silence. Il a froid aux pieds car ses chaussettes sont un peu mouillées – il a marché sur le pas de la porte pour mettre ses chaussures dehors, parce qu’il ne voulait pas faire de bruit avec ses grosses semelles - le bébé dormait encore et il avait vu les traits tirés de sa mère, au réveil. C’était un bon garçon, il ne voulait pas qu’elle se fatigue si le bébé se réveillait trop tôt, après la nuit qu’il lui avait faite passer. Il en veut un peu à Joseph qui se moque de Louis. Il est le plus grand de tous, il a dix ans passés, et c’est le meilleur ami de Darius. Son autre copain l’attend à l’école, c’est Paul, le fils de monsieur et madame Areneau. Il a neuf ans, comme lui. Joseph, lui, a sept ans. Il n’est pas bien méchant, mais ce n’est qu’un gamin, et il ne comprend pas toujours les réactions de Louis. Ce qu’il voit, c’est que quand sa grande sœur intervient, le garçon se range de son côté. Il murmure, rythmant chaque pas : -- Louis est amoureux, Louis est amoureux, Louis est amoureux La taloche le rate de quelques centimètres, et la main de Louis ratant la nuque, lui frappe l’épaule. Il s’éloigne en trottinant, la besace lui battant les jambes, riant de plus belle et rejoint les filles qui marchent à présent devant, et Darius et Louis se trouvent seuls, quatre mètres derrière les autres. La discussion tourne autour des grives, des corvées. Ils ne sont pas très bavards. Les pieds de Darius gèlent dans ses chaussures, il les sent un peu engourdis et pour une fois, il se languit d’arriver dans la pièce chaude, à côté du poêle, une bonne tartine beurrée dans la main. Ca, c’est le grand luxe. L’alignement de maison se profile sur la plaine, avec la longue traînée de fumée réconfortante qui s’échappe des quatre maisons principales. Il est pas loin de sept heures dix, peut être le quart passé. Ils ont moins traîné que d’habitude, ce matin, quand même, mais vu le froid qu’il fait, c’est pas plus mal. Quand ils arrivent devant l’alignement, ils font le tour, coupant par le petit sentier qu’ils ont tracé eux-mêmes, en passant entre l’école et la dernière maison, et ils pressent un peu le pas. « -- c’est bizarre, c’est éteint ! C’est Simone qui s’est arrêtée, la petite au bout du bras. « -- y sont pas encore levés, tu crois ? Ils sont tous les cinq bêtement plantés sur le sentier. Les fenêtres de l’appartement de l’instituteur et de sa femme sont fermées, aucune lumière ne filtre de l’intérieur. Celles de l’école ne sont pas ouvertes non plus, et le tuyau qui sort de la toiture au dessus de la salle de classe ne fume pas. Albertine se dandine d’un pied sur l’autre, regardant son frère, perturbée par le fait inhabituel. Simone a jeté un oeil à Louis, un peu inquiet, parce que cela n’est jamais arrivé. C’est Darius qui fini par avancer. « -- ben si y dorment encore, va bien falloir les réveiller. Moi, j’ai froid aux pieds ! » Les quelques mètres qui les séparent de l’entrée de la cuisine son toutefois lents, tous un peu gênés de prendre leurs instituteurs en plein sommeil, et mal à l’aise de les trouver en bras de chemise. Devant la porte, Louis passe devant pour taper, mais la porte est déjà entrebâillée. Il frappe quand même, poussant un peu plus la porte en arrière. Trois grands coups qui résonnent. « -- Monsieur ? Il recommence. « Monsieur Areneau?