samedi 22 décembre 2007

25-26-27

25

Ils ont passé le seuil.
Darius devant, Louis le tenant par le bord de la veste derrière lui.
La porte du côté jardin est ouverte, et la lumière s’engouffre dans la cuisine sans complexe. La porte du couloir, où se trouvent les escaliers qui montent à l’étage, est, elle aussi, grande ouverte. Darius avance à pas comptés, les battements de l’horloge qui l’inquièteront tant, plus tard, font vibrer intégralement tous ses membres, et jamais sa vie ne lui a semblé autant palpable. Il retient sa respiration, conscient de son essoufflement anormal, et sa mâchoire commence à le faire souffrir tant les dents se serrent les unes aux autres. La cuisine n’a rien d’anormal, tout semble rangé à une place logique, la vaisselle propre de la veille au soir empilée sur la pile, attendant d’être rangée, les chaises sagement alignées autour de la table ronde dont les deux battants sont relevés. Le poêle est éteint, et le seul bruit perceptible est celui de la grande horloge, dans la salle à manger, à côté des escaliers.
C’est là qu’il se dirige, et quand Louis comprend qu’il va falloir monter, la prise sur la veste se raidit, freinant sans conséquence la progression prudente de son ami.
Sans quitter des yeux le bas des escaliers, Darius bifurque vers la salle à manger, dont la porte est –bien sûr- elle aussi ouverte.
Louis a recommencé à claquer des dents, il tente de les maîtriser en serrant la mâchoire, mais le stupide bruit continue. Il a du mal à mettre une jambe devant l’autre, et la main qui serre la veste qui avance devant lui ne semble plus lui appartenir tant elle lui parait lointaine, détachée de son corps.
Ils n’entrent pas dans la salle à manger, tout est trop sombre, mais malgré tout Darius est rassuré. Il ne voit rien mais il sent bien qu’il n’y a rien à voir là-dedans. Il en est convaincu. Absolument convaincu.
La lumière du jour qui traverse la pièce vient mourir sur la quatrième marche, au bas des escaliers. La seule autre source de lumière est le petit fenestron, à l’endroit où l’escalier tourne. Il éclaire faiblement l’alternance des carreaux rouges, des contremarches sombres et des planches de bois foncé qui terminent chaque marche. La rampe est en noyer, brillante, et elle forme un fil brillant jusqu’en haut. Malgré la réticence physique évidente de Louis, qui le tire maintenant de plus en plus fermement vers l’arrière, il s’avance vers les premières marches en scrutant le sol, surveillant les recoins et les zones sombres qui se dessinent dans les angles de mur.
Il goûte presque avec plaisir à tous ses sens en éveil, dans la peau de celui qui voit. Darius ne sait pas comment, mais il voit clairement ce qu’il doit faire, très précisément. Ce qu’il est important de faire. Il doit monter. Il sait qu’il va trouver là-haut le même carnage, l’étrange atroce tableau barbare, nature morte raide et froide crée par quelque chose de monstrueux. Mais il doit monter parce que quelque part, là haut, quelqu’un est en vie. Encore en vie. Et il sait que s’il ne monte pas, quand les autres arriveront, ce sera trop tard. Il a eu la sensation dans la cour que ce n’était pas la peine de rentrer dans les autres maisons. Ce bien triste pas la peine l’avait raidi, parce qu’il ne l’avait pas vraiment pensé. C’est comme s’il l’avait entendu. Mais là, il y avait un air, une bulle chaude dans la maison. Oui, c’est cela, une bulle chaude, une respiration embuée dans un réduit étroit, une respiration qui se retenait de faire son habituel souffle, répétant inlassablement la même comptine, silencieusement, se réconfortant par le chant qui tournait dans sa tête.
Soudain, à la sixième marche, Louis pousse un cri en le lâchant si vivement que Darius en est déséquilibré vers l’avant. Il se retient des deux mains à la rampe, regardant son ami par dessus son épaule. Il tremble de la tête aux pieds, secoué, la tête tressautant au rythme saugrenu du reste du corps. L’instant d’après, il est dehors. Darius a tout juste le temps d’ouvrir la bouche que l’autre est déjà dehors, il l’entent hoqueter et sangloter, accompagné d’un bruit sourd. Le choc l’a fait tomber, assis sur les marches, cramponné à la rampe, il respire profondément. Penser à ce qui est important. Rester concentré. Il s’est relevé, une longue inspiration, oui c’est cela. Rester concentré.
Marche après marche, il gravit l’escalier, plus lentement que tout à l’heure, distrait par le bruit qui parvient de la cour, les pleurs de son ami qu’il a laissé seul, et ce bruit sourd qu’il n’identifie pas. La comptine qu’il a commencé à entendre tout à l’heure dans sa tête lui est soudain moins proche. En prenant appui sur la rampe, il s’élance vers le haut, avalant les marches deux à deux.
Il bute sur un premier corps à l’étage. Il l’identifie machinalement sans s’attarder sur la courbure inversée du dos, ni sur la bouche et les yeux ouverts. C’est la mère Alembert, étalant sa cinquantaine florissante et généreuse sur le sol qu’elle avait dû elle même cirer soigneusement. Il l’enjambe le plus rapidement possible, évitant de poser les yeux sur la chemise de nuit froissée et sale. Les deux portes à gauches sont ouvertes, et il n’a pas besoin d’approcher pour deviner. Le père doit être dans la première, et dans la seconde, c’est Antonin, leur huitième. La porte à droite est fermée, la pièce est vide, elle sert de rangement depuis que les grands habitent les maisons autour. La mère Alembert y fait sa couture, il le sait car il est déjà venu ici, une fois. Antonin était malade, il était resté au lit pendant presque un mois et il avait bien failli ne pas en ressortir, d’après les conversations que Darius avait entendu, mais lorsqu’il était allé mieux, ses camarades de classe étaient venus lui porter de petits cadeaux que madame Areneau leur avait fait fabriquer en classe. C’est vers cette pièce vide que Darius se dirige, moins prudemment que tout à l’heure parce qu’il n’entend plus du tout la comptine.
Lorsqu’il tend la main vers la poignée, il voit son ombre projetée sur la porte.

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Darius grimace. Il tend la main vers la bouteille de blanche, mais Stéphane s’en saisit et leur sert une bonne rasade chacun.
-- Et ?
-- Et c’est tout. Je suis redescendu aussi vite que j’ai pu, et j’ai trouvé Louis dehors, le front en sang parce qu’il s’était tapé la tête contre le mur tout le temps où je suis resté en haut.
-- Et ce que tu devait faire ? la comptine ? la bulle ?
-- Il n’y avait plus de bulle. J’ai vu l’ombre, Steph, c’était trop tard.
Stéphane le regarde, un peu surpris, la main toujours pendue au goulot de la bouteille.
-- Il n’y avait pas de lumière à l’étage. J’ai pourtant vu cette foutue ombre sous la poignée. J’ai eu l’impression que toute la peur que je gardait dans un coin de ma tête en ressortait d’un seul coup, et j’ai dévalé l’escalier comme un gari prit dans les phares d’une voiture.
-- Une ombre… papé, tu as enjambé un cadavre et tu as eu peur.. d’une ombre ?
-- Ce n’était pas une ombre. C’était l’ombre.
Il vide son verre d’un trait, de nouveau, et essuie sa bouche du revers de la main.
-- les gars du village sont arrivés un moment après, je sais pas, peut être une demi heure, peut être cinq minutes. Louis et moi, on est restés contre le mur de la maison. Marie Andrieu – c’était une des filles, la troisième je crois- avait eu un bébé l’été d’avant, son deuxième, et elle fait mettre un anneau dans le mur, et un autre un peu plus loin, dans le sol. Quand il faisait beau et qu’elle était dans la cour, elle y accrochait un drap, comme une voile de bateau, tu vois ? et elle mettait le petit et sa plus grande qui devait pas avoir deux ans en dessous, pour les protéger du soleil. On s’est mit exactement là, assis par terre, et on a attendu. Pendant tout le temps, Louis s’accrochait à l’anneau en se balançant d’avant en arrière et en pleurant. Il n’a pas lâché un mot. Sauf à un moment, quand je lui ai demandé ce qui l’avait fait crier dans l’escalier.
-- qu’est ce qu’il t’a répondu ?
-- qu’il n’était pas venu avec moi dans l’escalier.
Darius se tait un instant. :
-- Mais ce n’est pas surprenant, et maintenant que j’y suis retourné, je suis pas sur qu’il ait menti, à ce moment là.
-- qu’est ce qui s’est passé quand tu y est allé ?


27


Au bout du récit, qui se termine aux cauchemars de la nuit dernière, le vieux évite de le regarder. Le silence s’appesantit pendant quelques instants, puis Stéphane pose le paquet de tabac qu’il n’a cessé de tourner et retourner entre ses mains pendant durant le monologue de son grand-père, fixant obstinément le dessin marron sous le papier plastifié.
-- C’était presque devenu juste une frayeur d’enfant, comme si c’était pas réel. Mais c’est bien réel.
-- J’y pensé toute la journée. Finalement, je me suis dis que puisque tu y étais allé, je pouvais t’en parler. En fait, je devais t’en parler, parce que, visiblement, ce n’est pas fini.
Il a eu un petit regard par en dessous pour son petit fils. Il sait qu’il le croit, mais il se demande dans quelle mesure il le croit. Et surtout, maintenant qu’il sait, il va vouloir faire quelque chose. Lui aussi, dans la même situation… mais il est trop vieux, à présent, trop fragile.
-- Dès demain matin, j’irai voir Julie. Il faut qu’elle sache. Y a pas a tortiller, hein ?
-- Tu ne dois pas entrer là-bas. C’est stupide, après ce que je t’ai raconté. Tu sais que cela agit aussi sur toi, tu sais ce que tu risques.
-- Oui, et c’est pour ça que je peux y aller. Je ne resterai pas longtemps, mais il faut que je m’y confronte. Il faut que je vérifie, puisque hier rien ne s’est passé.

Le vieux ne répond pas, il hausse les épaules. Ce pourrait être un geste d’indifférence, mais Stéphane le décode mieux que ça. Il signifie que le vieux est loin d’acquiescer, mais que devant l’absence de solution, il s’en remet à celui qui entrevoit une porte.

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Ils ont passé le seuil.
Darius devant, Louis le tenant par le bord de la veste derrière lui.
La porte du côté jardin est ouverte, et la lumière s’engouffre dans la cuisine sans complexe. La porte du couloir, où se trouvent les escaliers qui montent à l’étage, est, elle aussi, grande ouverte. Darius avance à pas comptés, les battements de l’horloge qui l’inquièteront tant, plus tard, font vibrer intégralement tous ses membres, et jamais sa vie ne lui a semblé autant palpable. Il retient sa respiration, conscient de son essoufflement anormal, et sa mâchoire commence à le faire souffrir tant les dents se serrent les unes aux autres. La cuisine n’a rien d’anormal, tout semble rangé à une place logique, la vaisselle propre de la veille au soir empilée sur la pile, attendant d’être rangée, les chaises sagement alignées autour de la table ronde dont les deux battants sont relevés. Le poêle est éteint, et le seul bruit perceptible est celui de la grande horloge, dans la salle à manger, à côté des escaliers.
C’est là qu’il se dirige, et quand Louis comprend qu’il va falloir monter, la prise sur la veste se raidit, freinant sans conséquence la progression prudente de son ami.
Sans quitter des yeux le bas des escaliers, Darius bifurque vers la salle à manger, dont la porte est –bien sûr- elle aussi ouverte.
Louis a recommencé à claquer des dents, il tente de les maîtriser en serrant la mâchoire, mais le stupide bruit continue. Il a du mal à mettre une jambe devant l’autre, et la main qui serre la veste qui avance devant lui ne semble plus lui appartenir tant elle lui parait lointaine, détachée de son corps.
Ils n’entrent pas dans la salle à manger, tout est trop sombre, mais malgré tout Darius est rassuré. Il ne voit rien mais il sent bien qu’il n’y a rien à voir là-dedans. Il en est convaincu. Absolument convaincu.
La lumière du jour qui traverse la pièce vient mourir sur la quatrième marche, au bas des escaliers. La seule autre source de lumière est le petit fenestron, à l’endroit où l’escalier tourne. Il éclaire faiblement l’alternance des carreaux rouges, des contremarches sombres et des planches de bois foncé qui terminent chaque marche. La rampe est en noyer, brillante, et elle forme un fil brillant jusqu’en haut. Malgré la réticence physique évidente de Louis, qui le tire maintenant de plus en plus fermement vers l’arrière, il s’avance vers les premières marches en scrutant le sol, surveillant les recoins et les zones sombres qui se dessinent dans les angles de mur.
Il goûte presque avec plaisir à tous ses sens en éveil, dans la peau de celui qui voit. Darius ne sait pas comment, mais il voit clairement ce qu’il doit faire, très précisément. Ce qu’il est important de faire. Il doit monter. Il sait qu’il va trouver là-haut le même carnage, l’étrange atroce tableau barbare, nature morte raide et froide crée par quelque chose de monstrueux. Mais il doit monter parce que quelque part, là haut, quelqu’un est en vie. Encore en vie. Et il sait que s’il ne monte pas, quand les autres arriveront, ce sera trop tard. Il a eu la sensation dans la cour que ce n’était pas la peine de rentrer dans les autres maisons. Ce bien triste pas la peine l’avait raidi, parce qu’il ne l’avait pas vraiment pensé. C’est comme s’il l’avait entendu. Mais là, il y avait un air, une bulle chaude dans la maison. Oui, c’est cela, une bulle chaude, une respiration embuée dans un réduit étroit, une respiration qui se retenait de faire son habituel souffle, répétant inlassablement la même comptine, silencieusement, se réconfortant par le chant qui tournait dans sa tête.
Soudain, à la sixième marche, Louis pousse un cri en le lâchant si vivement que Darius en est déséquilibré vers l’avant. Il se retient des deux mains à la rampe, regardant son ami par dessus son épaule. Il tremble de la tête aux pieds, secoué, la tête tressautant au rythme saugrenu du reste du corps. L’instant d’après, il est dehors. Darius a tout juste le temps d’ouvrir la bouche que l’autre est déjà dehors, il l’entent hoqueter et sangloter, accompagné d’un bruit sourd. Le choc l’a fait tomber, assis sur les marches, cramponné à la rampe, il respire profondément. Penser à ce qui est important. Rester concentré. Il s’est relevé, une longue inspiration, oui c’est cela. Rester concentré.
Marche après marche, il gravit l’escalier, plus lentement que tout à l’heure, distrait par le bruit qui parvient de la cour, les pleurs de son ami qu’il a laissé seul, et ce bruit sourd qu’il n’identifie pas. La comptine qu’il a commencé à entendre tout à l’heure dans sa tête lui est soudain moins proche. En prenant appui sur la rampe, il s’élance vers le haut, avalant les marches deux à deux.
Il bute sur un premier corps à l’étage. Il l’identifie machinalement sans s’attarder sur la courbure inversée du dos, ni sur la bouche et les yeux ouverts. C’est la mère Alembert, étalant sa cinquantaine florissante et généreuse sur le sol qu’elle avait dû elle même cirer soigneusement. Il l’enjambe le plus rapidement possible, évitant de poser les yeux sur la chemise de nuit froissée et sale. Les deux portes à gauches sont ouvertes, et il n’a pas besoin d’approcher pour deviner. Le père doit être dans la première, et dans la seconde, c’est Antonin, leur huitième. La porte à droite est fermée, la pièce est vide, elle sert de rangement depuis que les grands habitent les maisons autour. La mère Alembert y fait sa couture, il le sait car il est déjà venu ici, une fois. Antonin était malade, il était resté au lit pendant presque un mois et il avait bien failli ne pas en ressortir, d’après les conversations que Darius avait entendu, mais lorsqu’il était allé mieux, ses camarades de classe étaient venus lui porter de petits cadeaux que madame Areneau leur avait fait fabriquer en classe. C’est vers cette pièce vide que Darius se dirige, moins prudemment que tout à l’heure parce qu’il n’entend plus du tout la comptine.
Lorsqu’il tend la main vers la poignée, il voit son ombre projetée sur la porte.

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Darius grimace. Il tend la main vers la bouteille de blanche, mais Stéphane s’en saisit et leur sert une bonne rasade chacun.
-- Et ?
-- Et c’est tout. Je suis redescendu aussi vite que j’ai pu, et j’ai trouvé Louis dehors, le front en sang parce qu’il s’était tapé la tête contre le mur tout le temps où je suis resté en haut.
-- Et ce que tu devait faire ? la comptine ? la bulle ?
-- Il n’y avait plus de bulle. J’ai vu l’ombre, Steph, c’était trop tard.
Stéphane le regarde, un peu surpris, la main toujours pendue au goulot de la bouteille.
-- Il n’y avait pas de lumière à l’étage. J’ai pourtant vu cette foutue ombre sous la poignée. J’ai eu l’impression que toute la peur que je gardait dans un coin de ma tête en ressortait d’un seul coup, et j’ai dévalé l’escalier comme un gari prit dans les phares d’une voiture.
-- Une ombre… papé, tu as enjambé un cadavre et tu as eu peur.. d’une ombre ?
-- Ce n’était pas une ombre. C’était l’ombre.
Il vide son verre d’un trait, de nouveau, et essuie sa bouche du revers de la main.
-- les gars du village sont arrivés un moment après, je sais pas, peut être une demi heure, peut être cinq minutes. Louis et moi, on est restés contre le mur de la maison. Marie Andrieu – c’était une des filles, la troisième je crois- avait eu un bébé l’été d’avant, son deuxième, et elle fait mettre un anneau dans le mur, et un autre un peu plus loin, dans le sol. Quand il faisait beau et qu’elle était dans la cour, elle y accrochait un drap, comme une voile de bateau, tu vois ? et elle mettait le petit et sa plus grande qui devait pas avoir deux ans en dessous, pour les protéger du soleil. On s’est mit exactement là, assis par terre, et on a attendu. Pendant tout le temps, Louis s’accrochait à l’anneau en se balançant d’avant en arrière et en pleurant. Il n’a pas lâché un mot. Sauf à un moment, quand je lui ai demandé ce qui l’avait fait crier dans l’escalier.
-- qu’est ce qu’il t’a répondu ?
-- qu’il n’était pas venu avec moi dans l’escalier.
Darius se tait un instant. :
-- Mais ce n’est pas surprenant, et maintenant que j’y suis retourné, je suis pas sur qu’il ait menti, à ce moment là.
-- qu’est ce qui s’est passé quand tu y est allé ?


27


Au bout du récit, qui se termine aux cauchemars de la nuit dernière, le vieux évite de le regarder. Le silence s’appesantit pendant quelques instants, puis Stéphane pose le paquet de tabac qu’il n’a cessé de tourner et retourner entre ses mains pendant durant le monologue de son grand-père, fixant obstinément le dessin marron sous le papier plastifié.
-- C’était presque devenu juste une frayeur d’enfant, comme si c’était pas réel. Mais c’est bien réel.
-- J’y pensé toute la journée. Finalement, je me suis dis que puisque tu y étais allé, je pouvais t’en parler. En fait, je devais t’en parler, parce que, visiblement, ce n’est pas fini.
Il a eu un petit regard par en dessous pour son petit fils. Il sait qu’il le croit, mais il se demande dans quelle mesure il le croit. Et surtout, maintenant qu’il sait, il va vouloir faire quelque chose. Lui aussi, dans la même situation… mais il est trop vieux, à présent, trop fragile.
-- Dès demain matin, j’irai voir Julie. Il faut qu’elle sache. Y a pas a tortiller, hein ?
-- Tu ne dois pas entrer là-bas. C’est stupide, après ce que je t’ai raconté. Tu sais que cela agit aussi sur toi, tu sais ce que tu risques.
-- Oui, et c’est pour ça que je peux y aller. Je ne resterai pas longtemps, mais il faut que je m’y confronte. Il faut que je vérifie, puisque hier rien ne s’est passé.

Le vieux ne répond pas, il hausse les épaules. Ce pourrait être un geste d’indifférence, mais Stéphane le décode mieux que ça. Il signifie que le vieux est loin d’acquiescer, mais que devant l’absence de solution, il s’en remet à celui qui entrevoit une porte.

jeudi 20 décembre 2007

Chapitre 21,22,23,24....

Darius s’est arrêté. Ils s’est levé pour prendre un verre dans le placard. Le même petit verre qui est toujours plein, devant Stéphane. Revenu à sa place, il se ressert une rasade, la bouteille tremblant un peu entre ses mains.
Le garçon ne fait aucun commentaire. Il s’inquiète de sentir le vieux peiner à parler. Il fait de grandes pauses, entre deux phrases, il s’attarde avant d’arriver au cœur de l’histoire, et Stéphane se doute que ce n’est pas pour ménager le suspense. Il en a encore la trouille.
Il vide son verre, le regarde enfin droit dans les yeux, avant de fixer le verre vide devant lui.
« -- Personne n’a répondu, tu t’en doutes. Y avait pas un bruit. Pas un seul. On entendait juste le craquement de nos pas sur les cailloux, devant la porte. Joseph s’est rapproché des filles, il faisait plus le mariolle, ça c’est sûr. On savait pas ce qu’y c’était passé, bien sur, mais tu sais, on avait sacrément la trouille. Louis m’a regardé, on savait pas quoi faire, tu comprends. Je lui ai fait un signe de tête, et il a haussé les épaules avant de

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passer le pas de la porte. Darius est derrière lui, tout près. Ils jettent d’abord un œil, à droite, dans la cuisine, puis à gauche, essayant de voir plus loin par le chambranle sans porte qui donne sur le couloir. Rien. Juste les reflets rares de la lumière sur les casseroles de la batterie de cuisine. Louis appelle encore, en avançant un peu, interrogatif. Un peu plus fort. Il pousse carrément la porte, et ils entrent dans la cuisine. Albertine est collée à Simone qui la tient par les épaules, et lorsque louis se retourne, il lui parle doucement.
« -- Tu restes là avec Simone, d’accord ?
Elle hoche tout juste de la tête. Elle a vraiment l’air effrayée.
Joseph s’est avancé, il a les yeux un peu plus larges que d’habitude, et Simone l’attrape par le bras :
« -- non, coco, toi aussi tu restes là. Ca suffira bien que Joseph et Louis les réveillent, je crois. » Darius regarde sa sœur, pleine de sang froid alors qu’il voit bien dans ses yeux brillant qu’elle en montre plus qu’elle n’en ressent. « allez-y, vous, on va pas tous aller taper à leur porte, non ? »
Louis avance vers le couloir, il zieute en y passant juste la tête, mais il fait très sombre parce que là, il n’y a même pas une fenêtre par laquelle le jour pourrait un peu passer. Darius le suit tout près, la main contre le mur, se guidant comme un aveugle dans le couloir interminable. Toujours aucun bruit sauf celui de leurs chaussures.
Louis appelle encore. Encore un coup pour rien.
Ils aperçoivent la porte de la chambre. Elle aussi est ouverte, ils s’en rendent compte en arrivant presque devant, parce que les volets laissent passer un peu de lumière. Louis s’est arrêté, et dans le noir, il se tourne vers son ami.
« -- on peut pas rentrer !
sa voix n’est qu’un souffle tant il parle bas. Darius est d’accord avec lui, comme jamais il ne l’a été, mais
« -- faudra bien, Albertine meurt de trouille. Elle va se mettre à pleurer si elle voit qu’on a peur.
-- j’ai pas peur !
-- ben vas-y alors !
-- Ca se fait pas.
-- oui, mais maintenant on est rentrés, et ça non plus ça se fait pas. »
Darius passe vivement devant lui, donne deux coup secs à la porte et entre dans la chambre. Louis le voit s’immobiliser brusquement avant de sauter en arrière. La porte ne s’est pas ouverte en plein, elle a buté sur quelque chose qui la bloque. Quand il s’approche, il voit que le quelque chose est une jambe. Une jambe dans une chemise de nuit de femme, comme en porte sa mère. Une jambe de femme, qui surgit de derrière la porte. Ses yeux restent fascinés par l’apparition un moment interminable, avant qu’ils ne soient attirés par autre chose. Sans doute Darius a vu la même chose, car il s’avance, et louis n’a pas le temps de réagir qu’il entre dans la pièce, par la porte ouverte aux trois quart. Paul est assis sur une chaise, au fond de la pièce, face au lit de ses parents. Il est en chemise de nuit, lui aussi, assis bien droit, les mains sur le giron, et il les regarde. Les yeux écarquillés de Darius ne s’arrêtent pas sur lui, ils font le douloureux panorama de la pièce. Derrière la porte, donc, à côté du lit, gît leur institutrice, une jambe tendue, l’autre prise dans les draps, coincée en l’air, tordue, les bras écartés, ses cheveux nattés traçant une virgule sur le sol rouge, ses beaux yeux verts et doux grands ouverts fixant le plafond d’un air effaré.
De l’autre côté du lit, le maître, en caleçons longs, est par terre, adossé au mur, dans l’angle. Les jambes étendues devant lui, le dos calé, le buste penché sur le côté, la joue colée au papier peint verdâtre, les yeux fixés sur un quelconque motif, quelques centimètres devant lui.
La petite sœur de Paul est juste au pied du lit, à plat ventre, Dieu merci. Ses petits bras potelés sont rouge sombre, tout son corps, est rouge sombre. Et Paul les regarde toujours. Il n’a pas bougé. Il est cloué au mur par un gros bout de ferraille qui dépasse de son torse.
Les deux garçons sont plantés au milieu de la pièce, au pied du lit. Louis a les deux mains sur la tête, les doigts enfouis dans les cheveux, ses yeux, si grands ouverts qu’ils lui font mal, tournent autour de la pièce, allant de l’un à l’autre dans un ballet fou, ne s’arrêtant sur rien mais voyant tout. Darius est à côté, il fixe Paul et la tache sombre derrière sa tête. Il ne peut en détacher les yeux. Dans l’obscurité partielle de la pièce, elle semble mouvante. Sans la lâcher des yeux, il cherche derrière lui, le bras de son ami, attrape un bout de sa veste et le force à reculer avec lui. La tache a encore bougé. Il en est sûr.
Ce qu’il y a d’important, ici, ce ne sont pas les corps, ce ne sont pas son maître, sa femme, ni la petite fille de quatre ans qui baigne dans son sang. Ce n’est pas non plus son ami qui reste fixé au mur par son gros clou. Ce qui est important dans cette pièce, c’est Louis, son ami vivant, lui-même, et cette tache qui bouge sur le mur. Ce n’est peut-être qu’un reflet. Mais un reflet de quelque chose qui a de l’importance. Parce que s’ils sont morts, c’est que quelque chose s’est passé ici. Et Darius n’est pas totalement sûr que ce soit fini. Il tire doucement louis en arrière, le poussant derrière lui.
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Darius se tait un moment. Il remarque sans sourire le verre de blanche que son petit-fils à vidé en cour de route.
« -- je ne sais pas ce qui m’a permis de garder mon calme, de ne pas rouler des yeux comme Louis, et de ne pas m’affoler. Mais j’ai vu cette chose sur le mur. Ce n’était pas une ombre, ou un reflet, c’était quelque chose qui bougeait. J’avais très peur, mais je me concentrais aussi fort que possible sur ce qui était important. »
Il regarde Stéphane :
-- C’est ce qui compte dans la vie : ne pas perdre de vue ce qui est important.
-- tu me l’as dit, ça, quand je suis revenu d’Aix. Tu m’as dis de ne pas perdre de vue ce qui était important pour moi. Et quand j’était gamin, aussi…
-- c’est toujours valable. Quelle que soit la situation. C’est ce que j’ai compris ce jour là. Avec le fait que je ne dormirait plus jamais de la même façon.
-- que s’est-il passé après ?
-- je l’ai poussé dans le couloir, à reculons, j’ai tiré la porte en même temps. Je n’ai pas tourné le dos, je suis resté face à la porte jusqu’à la cuisine, tenant toujours louis de la même façon. Il respirait fort, et je l’entendais respirer fort, il claquait des dents. Quand on est arrivés dans la cuisine, joseph Albertine et Simone étaient blottis près de la porte. Simone les a tirés dehors dès que nous sommes arrivés.

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Une fois dehors, elle a attendu, en nous regardant tour à tour, Louis et moi. Il était dans ce qu’on appelle maintenant un état de choc. Il claquait des dents, tremblant comme une feuille, les yeux écarquillés pleins de larmes. J’ai fait signe à Simone de partir, pour lever les petits de là, parce que je ne voulais plus qu’ils voient Louis dans cet état. Albertine a renâclé, elle voulait pas partir, elle appelait son frère, et je croit que c’est ça qui l’a sorti de cet état. Elle l’a secoué par la manche en l’appelant, trois ou quatre fois, peut-être cinq. Et ça l’a secoué pour de bon. Parce que, on peut dire ce qu’on veut, mais Albertine a toujours eu un pouvoir sur son frère. Il ne l’a jamais laissée tomber. Alors, là, ça l’a réveillée. Il s’est secoué, comme un cheval qui se lève de la paille, tu vois ? et il a souri. Il a souri a sa petite sœur et il l’a attrapée par la taille en s’accroupissant. Il s’est tenu bien en face d’elle, la regardant la tête en arrière et …
Il parle d’une voix claire, sans accrocs d’émotion.
-- Tu va aller avec Simone, d’accord ? j’ai des choses à faire avec Darius, alors tu vas retourner sur le chemin, vous allez traverser le vallon, et vous allez aller dire au village que monsieur et madame Areneau ont eu un problème et qu’il faudrait que du monde vienne, d’accord ?
- un problème ?
Sa voix est toute petite, comme prête à casser.
- oui, ils sont malades, alors il faut que le docteur vienne, mais aussi les autres.
Et disant cela, il lève les yeux vers Simone. Ses Yeux à elle sont trop grand aussi, mais elle hoche la tête simplement.
-- Quels autres ?
-- du monde pour s’occuper d’eux.
Simone s’est avancée et tend la main à la petite.
-- Viens, Albertine, tu va m’aider à rien oublier, hein ?
la main qu’elle lui tend tremble un peu, mais la petite hoche la tête, opinant en souriant presque.
-- moi, je reste.
Joseph se dandine d’un pied sur l’autre, le visage blafard.
--Non.
Le ton de Darius est péremptoire. Le gamin n’essaie même pas de protester. Il regarde son frère, qui lui, garde les yeux fixés sur Simone. Ils ne se parlent pas, mais dans l’air devenu presque immobile, leur regard à la mine d’une conversation sérieuse.
-- faîtes vite.
Louis a un ton ferme aussi, mais la supplique déborde des mots.
Louis et Darius ne se sont pas dit un mot depuis qu’ils sont sortis de la maison, mais ils ont tous les deux conclu la même chose. Ce qui c’est passé là a pu se passer dans les autres maisons, et de toute façon les petits ne peuvent pas rester là. La réaction de Louis faisait peur à voir, et si Albertine n’avait pas été là, Darius se dit qu’il aurait fallu qu’il le frappe pour le calmer.
Ils se retrouvent seuls dans la cour, s’avançant sérés vers la maison principale, celle du vieux Alembert. Ils ignorent les autres sans en discuter, peut être parce qu’elles sont trop près de l’école et qu’ils voudraient bien s’en éloigner le plus possible.
La porte est fermée, et ils se regardent un instant, avant que Darius lève une main pour frapper sur le volet.
-- Je pourrai pas rentrer, je crois
Darius frappe un coup sec et fort. Le battant cogne contre l’huisserie de métal, puis recule. Un peu trop. Il est simplement poussé, et sous la résistance des arrêts, s’ouvre d’un centimètre à peine. Louis s’est remis à claquer des dents, et ce n’est pas le froid qui l’atteint. De toute façon, il ne sent pas grand chose, à part cette boule énorme dans la gorge et la pression des côtes sur ses poumons. Il transpire, et sous les pulls de laine, la sueur refroidi progressivement, rendant le contact du tricot de corps atrocement désagréable.
-- J’y vais.
La voix de Darius chevrote un peu, mais le ton est résolu.
-- pourquoi on attend pas les autres ? ils vont arriver, ça sert à rien d’y aller.
Darius a un instant de doute, ou sa main, qui frôle déjà la poignée de la porte vitrée, reste suspendue dans l’air. Après tout, que fera-t-il de plus, si tous sont aussi morts que dans l’école ? A-t-il tellement envie de voir d’atroces cadavres tordus et sanglants ? mais quelque chose, dans sa tête, une sorte d’obsession….
-- Il faut que j’y aille. Il faut aller voir.
-- mais il faut aller voir quoi ?
louis s’est mit à crier, à présent. Sa voix frôle dangereusement les accents féminins de l’hystérie.
-- Voir des morts ? Tu vois bien que c’est pas normal. Y a pas un bruit. Normalement, tout est ouvert, quand on arrive, et ils sont tous partout ! Ils sont où, là, hein ? Ils sont où ? Par terre, dans leur chambre ? Avec plein de sang partout ? C’est ça que tu veux voir ? Moi pas !
Darius le regarde craquer sans un geste. Louis part en morceaux, se dit-il. Il s’est reprit pour Albertine tout à l’heure, mais là, il devient fou.
Il fait sa voix la plus douce possible.
-- J’y vais, t’as qu’a rester là. Je reviens tout de suite. Juste pour jeter un coup d’œil… je… je crois qu’il y a quelqu’un qui a besoin de nous, là-dedans.
Louis écarquille plus encore les yeux, si c’est possible. Il regarde son ami avec une telle stupéfaction qu’il paraît pétrifié, bouche ouverte.
-- quoi ? tu.. t’as.. N’importe quoi ! Comment …
Darius s’impatiente.
--je sais pas, je sais que c’est con, mais faut que j’y aille, voilà. Toi, reste là.
-- Non !
Louis a alors le regard le plus désespéré qu’il serait jamais donné de voir à Darius, et ses yeux se noient instantanément, sans qu’aucune larme ne franchissent l’épaisse barrière de ses cils.
-- je veux pas rester tout seul.

jeudi 25 octobre 2007

chapitre XX

20 Tout est blanc. Tout est recouvert de cette pellicule cristalline qui fait briller la plaine sous le soleil naissant. Les garçons s’arrêtent régulièrement, pour se pencher sur les traces laissées par les animaux au petit jour dans le gel qui recouvre le chemin. Il fait froid, et leurs souffles font des petits nuages devant leurs bouches. Louis a attrapé une brindille bien droite et la tient entre ses doigts, mimant le geste du fumeur. Accroupis autour de la trace d’un lièvre – deux trous alignés dans le gel, deux autres à vingt cinq ou trente centimètres derrière, alignées perpendiculairement – ils se font des clins d’œils. Ils préparent un mauvais coup pour Albertine. Ils ont un secret. Louis coince sa fausse cigarette au coin des lèvres et explique : « Tu sais, ce n’est pas parce qu’il y en a un que c’est là. » -- quoi, qu’est ce qui est là ? -- Rien, tu es trop petite… -- mais quoi ? Je veux savoir ! La petite fille est très brune, avec de grands yeux noisette bordés de cils épais. Elle est chaudement vêtue d’une veste de laine serrée, épaisse, dont son gant bleu roi émergent du bout des doigts. Simone est plus grande, elle marche en général devant, avec les garçons, ou la tient rudement par la main pour l’inviter à avancer plus vite. Les garçons se donnent des coups de coude, ricanent, s’évitant du regard pour éviter le fou rire. Joseph se penche vers elle. « -- tu te souviens, l’animal dont on a parlé l’autre jour ? -- la bête méchante qui rôde la nuit et à cause de laquelle il ne faut pas sortir. -- Et bien là ce sont ces traces. -- Albertine, laisse, intervient Simone, il faut y aller. Albertine n’est pas seulement plus jeune, elle est aussi beaucoup plus naïve que la moyenne. Ce n’est pas qu’elle soit bête, ou simplement un peu retardée. Elle fait simplement confiance aux gens, spontanément, et les garçons ne cessent de jouer avec elle, d’autant qu’elle est peureuse et craintive comme un petit animal. Parfois Louis la défend, et donc Darius aussi. Mais cette fois, c’est lui qui l’entraîne dans sa plaisanterie. Ce n’est pas bien méchant, après tout. Et Louis dit parfois que ça lui montre qu’il faut pas tout croire… -- Louis, arrête, intime Simone. Le ton et péremptoire. Louis est déjà amoureux d’elle, et il esquisse un geste pour obtempérer quand il croise le regard goguenard de Joseph. Il regarde sa sœur, ses grands yeux se sont écarquillés, accroupie pour fixer le sol, trente centimètres devant elle. Elle fronce les sourcils, dubitative, et fini par lever les yeux vers lui, ses petits genoux faisant deux ronds clairs dans l’ensemble sombre qu’elle dessine dans le jour à peine naissant. Elle est si petite. -- Louis, on dirait un lièvre, non ? Les garçons pouffent de rire mais Louis se contente d’un sourire, un peu coupable. Sa robe traîne dans la terre en train de dégeler, et Simone qui les attendait plus loin a tout juste le temps d’esquisser un pas pour venir chercher la petite que son frère lui tend la main pour l’aider à se lever. -- oui, c’est vrai. Aller, viens. On t’a fait une blague. Elle lui sourit, gentiment, et dit : « je savais, quand même ! » Tout au long du chemin, Joseph se moque à voix basse de Louis, et Darius garde le silence. Il a froid aux pieds car ses chaussettes sont un peu mouillées – il a marché sur le pas de la porte pour mettre ses chaussures dehors, parce qu’il ne voulait pas faire de bruit avec ses grosses semelles - le bébé dormait encore et il avait vu les traits tirés de sa mère, au réveil. C’était un bon garçon, il ne voulait pas qu’elle se fatigue si le bébé se réveillait trop tôt, après la nuit qu’il lui avait faite passer. Il en veut un peu à Joseph qui se moque de Louis. Il est le plus grand de tous, il a dix ans passés, et c’est le meilleur ami de Darius. Son autre copain l’attend à l’école, c’est Paul, le fils de monsieur et madame Areneau. Il a neuf ans, comme lui. Joseph, lui, a sept ans. Il n’est pas bien méchant, mais ce n’est qu’un gamin, et il ne comprend pas toujours les réactions de Louis. Ce qu’il voit, c’est que quand sa grande sœur intervient, le garçon se range de son côté. Il murmure, rythmant chaque pas : -- Louis est amoureux, Louis est amoureux, Louis est amoureux La taloche le rate de quelques centimètres, et la main de Louis ratant la nuque, lui frappe l’épaule. Il s’éloigne en trottinant, la besace lui battant les jambes, riant de plus belle et rejoint les filles qui marchent à présent devant, et Darius et Louis se trouvent seuls, quatre mètres derrière les autres. La discussion tourne autour des grives, des corvées. Ils ne sont pas très bavards. Les pieds de Darius gèlent dans ses chaussures, il les sent un peu engourdis et pour une fois, il se languit d’arriver dans la pièce chaude, à côté du poêle, une bonne tartine beurrée dans la main. Ca, c’est le grand luxe. L’alignement de maison se profile sur la plaine, avec la longue traînée de fumée réconfortante qui s’échappe des quatre maisons principales. Il est pas loin de sept heures dix, peut être le quart passé. Ils ont moins traîné que d’habitude, ce matin, quand même, mais vu le froid qu’il fait, c’est pas plus mal. Quand ils arrivent devant l’alignement, ils font le tour, coupant par le petit sentier qu’ils ont tracé eux-mêmes, en passant entre l’école et la dernière maison, et ils pressent un peu le pas. « -- c’est bizarre, c’est éteint ! C’est Simone qui s’est arrêtée, la petite au bout du bras. « -- y sont pas encore levés, tu crois ? Ils sont tous les cinq bêtement plantés sur le sentier. Les fenêtres de l’appartement de l’instituteur et de sa femme sont fermées, aucune lumière ne filtre de l’intérieur. Celles de l’école ne sont pas ouvertes non plus, et le tuyau qui sort de la toiture au dessus de la salle de classe ne fume pas. Albertine se dandine d’un pied sur l’autre, regardant son frère, perturbée par le fait inhabituel. Simone a jeté un oeil à Louis, un peu inquiet, parce que cela n’est jamais arrivé. C’est Darius qui fini par avancer. « -- ben si y dorment encore, va bien falloir les réveiller. Moi, j’ai froid aux pieds ! » Les quelques mètres qui les séparent de l’entrée de la cuisine son toutefois lents, tous un peu gênés de prendre leurs instituteurs en plein sommeil, et mal à l’aise de les trouver en bras de chemise. Devant la porte, Louis passe devant pour taper, mais la porte est déjà entrebâillée. Il frappe quand même, poussant un peu plus la porte en arrière. Trois grands coups qui résonnent. « -- Monsieur ? Il recommence. « Monsieur Areneau?

chapitre XIX

19
-- bon, c’est un peu long, je vais essayer d’abréger parce que j’ai pas envie d’y passer la nuit, mais si tu veux des précisions, tu n’hésite pas. Da’c ? -- Dac. Stéphane se demande si l’utilisation de leurs vieux codes est un signe. Le vieux ne les utilise plus depuis longtemps, depuis que le langage de Stéphane a évolué pour se débarrasser de tout ces raccourci de mots ou onomatopées qui marquaient son appartenance à la secte des « peu poilus du menton à la voix chevrotante » - L’expression était de sa fille, et il devait lui reconnaître non sans quelque fierté, une dose certaine d’humour bien acide – Mais cela semble l’aider à recréer leur intimité, un souvenir commun qu’il place entre eux pour que chacun se souvienne bien à qui il a affaire. Le vieux s’est assis d’un côté de la table, le garçon en face. Devant lui, sa pipe et son paquet de tabac, le cure pipe, un petit verre à peine plus gros qu’un dé à coudre, et une bouteille anonyme, le verre légèrement flou, qui semble empli d’eau fraîche. Le vieux rempli copieusement le petit verre, puis le tend au garçon. -- non, merci. Alors, Darius le vide d’un trait sec, remontant vivement le coude et cassant le poignet. Puis il le pose, le rempli de nouveau, et le fait glisser sur la toile cirée, s’arrêtant sur le dernier setter avant que les motifs ne disparaissent sous les mains du garçon. -- Tu en aura besoin, tout à l’heure. Bon, je commence. Ca commence loin, bien loin avant que les Alambert s’y installent. Au début du siècle d’avant. Il y avait une vielle qui habitait une bicoque, à cet endroit. Une seule toute petite maison, à côté d’un puit, des lapins, des poules et quatre légumes dans un potager. Je ne sais pas grand chose sur elle, et de toute manière, personne ne devait savoir vraiment qui elle était, à l’époque. Elle vivait isolée, et elle descendait au village pour échanger des œufs les jours de marché. Elle avait une fille. Je n’ai pas trouvé grand chose sur elles, mais dans les archives du village, il y a des notes du curé qui officiait. Une sorte de journal. » Stéphane l’interrompt : -- quand as-tu cherché ? -- oh, il y a des années, quand on a pu commencer à les consulter librement. Tout ce que j’ai trouvé c’est que la fille était très laide, presque effrayante. Il n’y a pas grand chose, mais cela dénote l’effarement quelle suscitait. Je me souviens encore de la phrase notée. « Au quartier dit du baoù, j’ai vu une femme âgée et son enfant, que la miséricorde de Dieu s’attache à elles. Jamais je n’ai vu un être si répugnant qu’il n’inspira qu’il fut engendré par le démon. Son visage semble être celui d’un animal, elle semble n’avoir pas de nez, sa bouche est déformée de sorte qu’elle ne parvient que très mal à parler. Il est difficile de déterminer quel peut être son age, mais c’est encore une enfant. La mère la cache et n’a pas souhaité que le baptême lui soit donné. » Ça, c’était vers 1815, 1816. Plus loin, j’en ai retrouvé mention au moment où la peste a sévi dans la région, dans les années trente. Il est écrit qu’il s’est rendu dans la plupart des fermes et des exploitations éloignées avec deux moines bénédictins qui distribuaient pains et derniers sacrements, selon ce qu’ils trouvaient, vers la fin de l’épidémie. La population s’était réfugiée sur ordre du conseil dans des cabanes, des cahutes provisoires disséminées dans la campagne. Il a trouvée la vieille en bonne santé, mais elle ne l’a pas laissé approcher. Il n’y a plus de trace de cette femme après ça. Il ne parle pas de la fille très laide. Par contre, elle apparaît dans les registres de l’église, parmi les morts de l’année 1830, au début de l’épidémie. A côté de l’entrée 614, il est noté « la dite araignée, sans baptême, du quartier le baoù ». C’est tout. Ce n’est pas noté dans la colonne des morts dus à l’épidémie, mais on ne peut être sur de rien, le curé lui même étant mort dans la dernière saison de contagion, c’est le suivant –ou un des bénédictins, on ne sait pas, qui a poursuivit les notes, et il y a eu beaucoup de rajouts après-coup. Des gens dont on s’est aperçu qu’ils étaient morts quand tout le monde est revenu en ville. Ensuite plus rien, jusqu'à ce que Les Alambert s’y installent. Ils sont arrivés pendant les années mille neuf cent à mille neuf cent dix. Probablement au tout début de la décennie, puisque les premiers baptêmes célébrés dans la paroisse remontent à mille neuf cent neuf. Ils ont eu sept enfants. Deux sont morts en bas age, avant deux ans. En vint ans, leur ferme est devenue la plus grande exploitation de la plaine. Je sais pas si c’était une famille qui avait des sous, à l’origine, mais c’est ce qui se disait au village. Les gens sont jaloux, tu sais. Ils disaient que c’était pas naturel de réussir aussi bien aussi vite. Il descendait vendre à Marseille et à Manosque aussi. Il achetait des terres, les plantait, en rachetait d’autres l’année d’après… Tous les enfants se sont mis au travail, au fur et à mesure. Ils travaillaient dur et, en grandissant, ils sont devenus des fermiers aguerris. On disait qu’ils venaient de la ville, qu’ils n’y connaissaient rien… ils ont bien fait taire tous ces vieux becs. Chaque fois qu’un enfant s’est marié, le vieux a construit sa maison avec lui. Il avait été marin ou quelque chose dans le genre, enfin, il avait voyagé, et il avait de grandes idées. C’est pour ça qu’il a construit aussi l’école, parce qu’il croyait en l’éducation, pas comme ces culs terreux qui le critiquaient à longueur de temps, au village, et qui trouvaient qu’il en faisait trop. En fait, à chaque fois qu’il faisait quelque chose, on trouvait à y redire. Bon, c’est vrai que le vieux avait des idées vraiment farfelues et un peu trop modernes pour l’époque. C’est lui qui a construit la maison des André, sur le petit chemin qui descend à Saint Roc, et à l’époque, c’était ce qu’ils appelaient « la maison des amours », pour que les ouvriers ne ramènent pas les filles à la ferme, sous le nez des gamins, et qu’ils fassent tranquillement leurs petites affaires. Inutile de te dire que c’était plutôt mal vu, ils les débauchaient n’importe où, se les ramenaient là, tranquillement. Les gens trouvaient ça dangereux pour leurs filles, ils racontaient des horreurs, comme quoi le vieux ne se gênait pas pour se ramener des petites, qu’on y entendait de drôles de choses, des filles qui n’en sortaient pas… Bon, en même temps, les abrutis des villages se reproduisent à grande vitesse. Ils n’aiment toujours pas les étrangers, alors à l’époque, tu imagines ce qu’on a pu raconter sur eux ! Ils achètent une bicoque et une terre que d’autres, soit dit en passant, cultivaient sans droit, pour une bouchée de pain, ils cultivent et font plutôt fortune… ça passait plutôt mal au village. Ton arrière grand père y a travaillé un peu, pendant les grosses saisons, avant qu’il n’hérite de la ferme en plein –à l’époque, c’est son frère, le Félicien qui avait la ferme. Mais bon, il fallait choisir son camp, à l’époque, et le papet préférait aller là ou il y a de quoi faire et une bonne paye. Ca lui a causé des soucis, parce qu’au village, des gens ont commencé à parler, à lui poser des questions bizarres, à ne plus le saluer… Enfin, t’imagines, y avait une école, un bordel, et pas d’église ! Même pas une petite chapelle. Alors ça, c’était le summum ! Toujours est-il qu’en mille neuf cent vingt, quand c’est arrivé, j’avais neuf ans. J’allais à l’école là parce que ça faisait moins loin que celle du village, en venant de la ferme. En Hiver, quand ça gèle à pierre fendre, crois-moi, tu fais vite ton calcul. On était bien content d’économiser une demi-heure de marche. Le jour où c’est arrivé, c’était le dix-sept février. La plupart des hommes s’occupaient plus des bêtes que des champs, tu vois. Je me languissais le printemps, parce qu’au printemps, j’allais aider mon père et j’allais plus à l’école. C’est pas que j’aimais pas ça, l’école, mais disons que c’était pas ce que je préférais. Enfin, je suis arrivé, avec Albertine, Simone, Louis et Joseph. On arrivait toujours les premiers parce que le père de Louis arrivait à la maison à six heures avec lui. Alors on était levés avant, et on partait de suite parce qu’il fallait pas trop traîner non plus. Y avait quand même le vallon de Beaucouère à descendre et remonter, alors…. Et puis, les premiers, ils avaient droit aux tartines. C’est madame Areneau –l’institutrice- qui les faisait. C’était juste pour les premiers, les tartines, et les derniers arrivés avaient la place près du poêle. Nous, on s’en foutait, du poêle, de toute façon, je trouvait toujours qu’il faisait trop chaud, alors ! Bref, pour arriver à l’école, après le vallon, on coupait à travers les lavandes qui remontent sur la plaine, enfin, quand il pleuvait pas sinon on pouvait pas, et on prenait le chemin normal arrivé là-haut. On arrivait toujours par la plaine, devant l’école, mais on faisait le tour pour passer par l’appartement, pour dire qu’on était là et pour récupérer les tartines, et puis les instituteurs n’étaient pas dans les classes avant sept heures et quart, sept heures et demie. Ce matin là aussi, on a traversé le vallon et on est remontés sur la plaine et

chapitre XVIII

18

Bonjour ma chérie !
J’ai appelé mamie tout à l’heure, elle m’a dit que tu va bien. Normalement, je viendrai te chercher la semaine prochaine, et on viendra ici toutes es deux, enfin !!!!
Je me languis de te serrer dans mes bras ma sauterelle, je t’embrasse fort.
Maman.

vendredi 12 octobre 2007

chapitre XVII

17
rentrée à la maison, elle s’est mise au travail, pendant quatre heures elle rédige, reprend ses premiers jets, plongée dans son texte comme elle sait le faire. Elle en a oublié de manger, prise qu’elle est par ses histoires, qui ont l’avantage de lui faire oublier ce que la vielle lui a dit.
-- elle est bien, cette maison, mais y rester toute seule, c’est pas une bonne idée.
Julie a répondu q’elle savait ce qui s’y était passé, que ce ne la gênait pas. La vieille avait alors secoué la tête.
-- personne ne sait vraiment ce qui s’y est passé, vous savez.
Julie procède comme toujours face a une inquiétude, elle se plonge dans le travail, reprenant le leitmotiv de Scarlett O’Hara, « Demain est un autre jour. » C’est lorsque Paul est mort qu’elle a écrit le plus et qu’elle a commencé à illustrer elle-même ses histoires. La douleur avait été si fulgurante qu’elle s’y serait noyée. Elle avait une petite fille à consoler, et sa vie à elle a poursuivre pour pouvoir continuer à lui sourire. Elle avait donc écrit, jusqu’à l’épuisement de l’envie, des idées, des jolies phrases. Alors, elle avait confié la puce à ses parents, et cherché un autre port d’attache, où le regard de ses parents ne pèserait plus sur ses épaules, lui rappelant chaque jour son difficile statut.
Vers quinze heures, elle s’était accordé un café, sur le pas de la porte du jardin, le regard perdu sur la plaine. Ce paysage sans fin l’apaisait infiniment, et les caresses du soleil d’octobre l’avaient poussée dans une douce torpeur. Elle s’était endormie, blottie dans son plaid, contre le montant de la porte. Elle s’était éveillée au bas des escaliers, après sa toute première crise de somnambulisme.
Son rêve avait commencé tout en douceur, avec le joli sourire de Stéphane. Il était assis sur le comptoir, dans la cuisine et
Les murs sont tels qu’avant les travaux. Une grosse fissure lézarde derrière le visage du garçons, et la fente apparaît à travers lui. Il chante une comptine à voix basse, en triturant entre ses doigts un ruban noir. Léa bondi à travers la pièce.
-- Mahan, je suis là !
-- qu’est ce que tu fais là ?
Sa petite puce tenait un papier à la main, de la taille d’une carte à jouer.
-- j’ai eu une image, Mahan. Je suis sage comme une image. Elle tendait fièrement devant elle sa récompense. Julie s’en saisi, et une fois dans ses mains la carte s’agrandi progressivement jusqu’a atteindre le format éditorial de ses livres pour enfants. Léa a disparu, mais elle l’entend chanter en canon avec Stéphane la comptine obsédante qu’elle ne connaît pas.
Saute bel ange
L’image est brouillée, et elle se transforme encore devant ses yeux. C’est une image baroque, ou une femme à- demi allongée sur une stèle lève les bras au ciels dans un geste horrifié, les yeux écarquillés, fixés sur l’homme en costume moyenâgeux qui se traîne à ses pieds, pendant qu’un groupes de vieux barbus se précipitent dans la crypte sombre.
-- Ô Roméo mon Roméo
Une très vielle femme se trouve a côté d’elle. Elle ressemblerait presque à la vielle du magasin, si ce n’est la laideur extrême de ses traits. Elle est blanche et irradie comme un clair de lune.
--Tu es chez moi, tu es Juliette. Où donc est Roméo ?
Elle se met à chanter le couplet stupide de la comptine, et soudain Paul est là, tel qu’elle l’a vu la dernière fois. Le visage à moitié mangé par le rouge du feu, les yeux blancs aux paupières noires et boursouflées. Il ouvre la bouche, chante .Il est vêtu comme l’homme du tableau. Julie regarde de nouveau l’image, et c’est elle qu’elle voit à présent sur la stèle. C’est Stéphane qui est allongé sur le sol et qui se tord à ses pieds. La crypte aussi est différente, c’est à présent la pièce du haut, là ou elle a installé la salle de bain. Elle se tourne vers la porte des escaliers, Léa s’y trouve, toute souriante.
-- je vais avoir un nouveau papa ?
le ton n’est pas enjoué, sa voix n’est plus la sienne. Elle lui fait un signe de la main. Julie s’apprête à la suivre quand la sonnerie qui résonne comme dans une caserne de pompier envahit la pièce. Léa se fait insistante, pressante. Les sourcils froncés, ses jolis yeux bleus tournant au noir, ses cheveux aussi.
-- Viens, Mahan, viens tout de suite. Ce n’est pas important, allez !
Mais le téléphone gagne du terrain dans la tête de Julie, repoussant l’image de la petite fille qu’est devenue Léa.
-- Non ! Salope ! Suis moi, n’écoute pas !
Au pied de l’escalier,
Julie se réveille enfin, interloquée. Le téléphone résonne encore, mais elle ne parvient pas à sortir de sa torpeur suffisamment tôt pour y répondre. La sonnerie s’éteint et le silence règne de nouveau.

Huit heure trente.
Stéphane gare sa voiture dans la cour. Pile à l’heure. Il s’est dit que ça ferait meilleur effet, après leur conversation du matin. Il ne fallait pas qu’elle s’imagine qu’il traînait encore la patte. La jeune femme ouvre la porte, elle a entendu le crépitement des feuilles et des pierres suis sous les pneus de l’AX, et le grincement du frein à main lorsqu’il l’a enclenché. Derrière la porte d’entrée, elle compte jusqu’à dix. 1 – la portière claque – 2 – puis elle a entendu les pas du jeune homme– 5 – écraser des escargots qui se baladaient malencontreusement à la fraîche – 8 – puis le haillon de la voiture se soulever dans le sifflement – 10 – des pistons relâchés, et alors qu’il sort un paquet plat et volumineux de son coffre, elle dit :
-- Bonsoir !
-- Vous me gâchez ma surprise, fermez cette porte !
-- C’est trop tard ! qu’est ce que c’est ?
-- C’est bien votre crémaillère, non ? Entre gens civilisés on se fait des cadeaux, dans ces cas-là.
En s’approchant, il ne voit que les yeux brillants qui l’accueillent sur le pas de la porte. Il entrent dans la grande cuisine, dont le style n’a pas changé. Elle y a installé un comptoir, avec de hauts tabouret de métal forgé assortis au canapé sur lequel il est s’assoit. Il aimerai l’ambiance qui règne là, si ce n’était qu’à chaque fois qu’il regarde vers la porte qui donne sur le jardin, il se revoit au même endroit, dans la poussière, le souffle coupé, face aux autres, juste avant qu’ils ne détalent. Les pistaches et des chips attendent, à côté de la bouteille de Pastis, le bol de glaçons et le broc d’eau qui vont avec sur la table basse devant le canapé. A peine rentrée, la jeune femme déchire le papier kraft d’un geste vif qui se pétrifie en chemin. Julie découvre un cadre doré, un peu passé, un peu abîmé, et sous la vitre, la scène finale de Roméo et Juliette, où l’héroïne effarée lève les bras au ciel devant sont amant se poignardant en plein cœur. Un long frisson hérisse son corps tout entier, et un courant d’air froid l’enveloppe une seconde. Elle se reprend rapidement, dégluti, inspire.
-- c’est…surprenant.
Stéphane, jusque là absorbé par le tableau, est déstabilisé par l’accueil tiède accordé à sa surprise.
-- Je l’ai trouvé chez un antiquaire de Manosque, il était ici, il y a longtemps.. le vendeur me l’a garanti, il a été vendu aux enchères à l’époque, et c’est son père qui l’avait acheté. Depuis, il l’a gardé au… J’ai pensé que cela vous plairait mais…
-- Ça me plait ! elle sourit un peu plus qu’il ne faudrait, ravalant le mais qui voulait poursuivre sa phrase, et Stéphane le voit bien.
-- Quelque chose ne va pas ?
-- Ce n’est rien » elle secoue la tête, « je m’émeus de pas grand chose, vous savez.
-- Je ne comprends pas.
-- Et bien, J’ai rêvé de ce tableau cette après-midi même.
Stéphane a oublié toutes les jolies choses qu’il avait prévu de lui dire sur sa tenue et sa coiffure. Et encore plus sur la maison.
-- Julie, » il l’a regarde à présent droit dans les yeux, comme rarement il a regardé une femme, surtout aussi jolie que celle-là , « vous allez me raconter tout ce qui c’est passé dans ce rêve et dans le détail, et surtout, vous n’oublierez rien, d’accord ?
-- Vous allez encore me tanner avec vos histoires de maison hantée ? » mais son ton est moins ironique que la première fois, et elle a cillé. « Je ne crois pas à ces sornettes, alors nous allons oublier tout ça, prendre tranquillement notre petit apéritif, et partir dîner dans ce sympathique petit resto que vous m’avez promis.
-- je ne plaisante pas…
-- écoutez, j’ai eu mon lot de bizarrerie aujourd’hui, alors nous en parlerons plus tard, si vous voulez bien. Et je me vois mal vous raconter mon rêve, là, comme ça. » et elle poursuit sur le ton de la boutade « c’est très intime, vous savez, un rêve ! »
Stéphane se dit qu’il va finir par vraiment lui faire peur, et quelque chose lui dit que ce n’est pas la maison qui va la faire fuir, s’il continue ainsi.
-- excusez-moi, je suis désolé. Mais il y a quelque chose entre cette maison et moi, et il faudra que je vous en parle, je crois.

chapitre XVI

16
Elle a fait quelques courses à la petite épicerie, la seule qui face encore concurrence aux magasins d’enseignes nationales qui se sont ouverts dans le haut du village, là où la nationale le traverse, et dont les gérants se succèdent tous les deux ans, la vie au village ne leur convenant finalement pas. Elle aime bien l’ambiance du petit magasin, elle y est déjà venue plusieurs fois pour acheter diverses petites choses. Les étagères sont incroyablement surchargées, rangées avec une logique un peu particulière, sans doute unique au monde, qui fait voisiner des paquets de galettes et des recharges de réchaud à gaz, des joints en caoutchouc oranges et des pots de confiture. Tout pend, les murs semblent fait de provisions empilées, le plafond de guirlandes surprenantes de fils et de paquets emballés suspendus à leurs bouts.
La vielle qui le tiens a quitté son journal, sortant de derrière la banque en bois et ses pots de bonbons derrières lesquels elle semble se cacher, uniquement repérable par la petite lampe qui éclaire son coin. Elle aussi, semble faire partie des murs, comme si elle n’était jamais sortie de ce lieu étrange. C’est une face ratatinée, ridée comme une de ces péruviennes sans age dont on voit parfois des photographies dans Géo. Ses petites lunettes rondes cachent mal les yeux vifs, et son sourire est toujours sincère lorsque Julie pousse la porte vitrée en bois. Elle grince en râpant le sol, et cogne le carillon usé qui pend trop bas au plafond. La vielle se déplace lentement, le corps saccadé et tordu, accueillant la nouvelle venue en se pressant vers elle, posant des questions sans en attendre la réponse.
- voilà ma petite citadine, comment va-t-elle aujourd’hui ? De quoi donc avez vous besoin ? avez-vous vu ce temps incroyable ? J’ai encore des rhumatismes.
Lorsque Julie parvient enfin à parler, la vieille se met à aller et venir, attrapant au passage les provisions qu’elle lui énumère, et que, seule, la jeune femme n’aurait certainement pas trouvé sur les étagères. Quand pour finir elle demande une bouteille de Martini, des biscuits pour l’apéritif et une bouteille de vin rouge, la vielle lève des yeux malicieux.
- Vous avez un rendez-vous !
- oh, pas tout à fait, répond la jeune femme un peu gênée. Je viens tout juste de m’installer… A son habitude la vieille ne la laisse pas répondre.
- oh, mais où habitez-vous ? je croyais que vous étiez en congé ici ! C’est bien que des jeunes viennent ! Vous habitez dans le village ?
- non, j’ai acheté le Clos des mas.
La vielle s’est pétrifiée, les yeux agrandis.
- C’est vous ?
Sortie du magasin, Julie a le cœur qui cogne douloureusement. La vieille perd la tête.
Oui, la vielle perd la tête. C’est ça

chapitre XV

15
il a peur. Il le sait, il le sent au plus profond. Il la reconnaît.

-- Bonjour !
La main tendue vers la boite en fer peinte en jaune se suspend en l’air un instant avant de retomber sans avoir lâché l’enveloppe.
-- Oh, bonjour, comment allez-vous ?
Stéphane se tient devant elle. Elle tend maladroitement une main hésitante et empêtré de ses lunettes de soleil, de l’enveloppe à poster et de son sac à main qui glisse de son épaule.
-- Bien, très bien, et vous ?
Elle remonte le sac en y jetant les lunettes de soleil. Il ne se sont pas revus depuis leur apéritif de révélations, la semaine précédente, et Julie est troublée.
-- Ca va, merci.
Elle poste enfin sa lettre, ajoutant :
-- Je suis enfin installée. Monsieur Mazan a fait des merveilles, la maison est un petit bijou. Vous viendrez ? Elle le regarde et ajoute, l’air mutin, « nos amis cachés dans les murs ne se sont pas manifestés ! A moins qu’il se matérialisent par la poussière. C’est fou ce que cette maison est poussiéreuse, je suppose que ce sont les restes des travaux…
Stéphane sourit, ne sachant trop quoi dire. La silhouette de la petite Andrieu flotte dans sa tête et il ne sait comment refuser l’invitation aux jolis yeux bruns qui le fixent et qui paraissent de plus en plus grands.
-- oh, si ce n’est que ça, répond-il enfin avec un ricanement nerveux et, à son humble avis, profondément stupide.
-- venez prendre l’apéritif ce soir. Je vous ferai visiter, comme ça.
« Ne va pas la-bas, c’est tout !»
-- ce soir, je…, ça va être difficile, enfin. .., j’ai du travail.
Mais son regard fuyant n’échappe pas à la jeune femme, qui rougit soudain et bredouille une excuse.
-- oh, bien, je..je ne connais personne ici, alors je pensais que ma crémaillère allait être un peu triste, si je la pendais toute seule… mais, je trouve ça un peu idiot, en fait et..
Stéphane sent la légèreté forcée, la fausse note dans le ton et se rend compte qu’il vient, comme dirait son jeune cousin de quatorze ans, de lui « mettre le râteau de sa vie ».
-- ou peut-être vers neuf heures, si ça vous fait pas trop tard » et, voulant chasser l’ombre qui assombrit le joli brun, « j’ai vraiment du travail, Julie.
Le prénom résonne chaudement. La rougeur n’a pas disparu, mais s’estompe peu à peu.
-- très bien, parfait.
-- On pourrait se donner rendez-vous pour dîner, un peu plus tard. Il y a un resto à Manosque qui sert des spécialités du coin, c’est délicieux…
-- très bien. Vous passez me prendre à neuf heures, on prendra l’apéritif à la maison. Ca vous va ?
« Ne va pas la-bas, c’est tout !»
-- parfait, et j’essaierai d’être là vers huit heures et demi.
Elle a un immense sourire.
-- A ce soir, alors.
-- A ce soir.
Elle se détourne déjà, livrant un peu de sa nuque au regard du jeune homme, le dessin de l’oreille, et la courbe qui s’efface sous le col de la chemise.
Elle s’est retournée, au bout de la place. Stéphane rougit. Il n’est pas simplement attiré, c’est plus que ça. Il ne peut pas la laisser passer, cette fille-là. C’est tout.

lundi 24 septembre 2007

chapitre XIV

Darius ne trouve rien à dire.
-- C’est la maison, Papé. La maison. J’y pense encore plus depuis que Julie l’a achetée. Je m’en veux d’avoir vendu cette maison, sans avoir été capable depuis tout ce temps de remettre les pieds à l’intérieur. Tout ce qui m’inquiétait le jour ou elle l’a acheté, c’est qu’elle me demande d’y entrer ! Elle a un truc, cette maison, et ça n’a rien à voir avec les on-dit du village. Ou peut-être que si, mais alors il y a plein de choses qu’on oublie de raconter, non ?. Je suis sûr que tu sais tout, et moi, je veux tout savoir.
Le vieux le regarde sa ns expression. Il a l’air vide. Sa poitrine le serre un peu, mais pas plus que ça, et au fond, peu lui importe que ce soit juste un peu ou un peu trop.
-- Je ne peux pas.
-- Mais bon sang, pourquoi ? C’est si grave que ça ? Qu’est-ci qu’il y a, enfin ! Je ne t’en ai pas assez dit pour que tu me fasses confiance ? Je viens de te raconter que j’ai vu Marie Andrieu cinquante ans après sa mort dans la maison où, précisément, elle est morte ! Une maison, d’ailleurs, accessoirement, que je viens de vendre à une très chouette fille qui y vit toute seule ! Alors j’aimerai bien savoir ce qui ce passe là-bas, parce que je vais pas la laisser une maison si elle est hantée…
-- Et moi, ça fait quatre-vingt un ans que j’essais d’oublier ce que j’ai vu ce matin là, Stéphane, quatre vingt un ans que j’ai pas mis les pieds dans cette foutue cours, que je la regarde de loin en passant sur le chemin de terre et que j’évite soigneusement de passer devant la tombe des Andrieu au cimetière, et devant les autres aussi, d’ailleurs. Je ne peux pas te raconter ça parce que je ne l’ai jamais raconté à personne, parce que ce serait trop difficile, et parce que j’avais neuf ans. Si personne ne veut en parler ce n’est pas pour rien, et de toute manière, tu sais tout ce qu’il y a savoir. Ne va pas là-bas, c’est tout. Elle, elle ne risque rien, j’en suis persuadé. C’est autre chose. Si tu veux fréquenter ta Julie, fais-le, mais ne va pas chez elle, invite-la chez toi. C’est tout ce que je peux te dire.
Il a attrapé sa casquette et la cale sur sa tête, d’un geste un peu trop vif.
-- Je vais ramasser les œufs, tu en veux ?
Stéphane élude la question d’un revers de la main.
-- Il faudra bien que je sache un jour ou l’autre, tu sais. Je ne suis pas fou. Je l’ai bien vue, ce jour là.
Mais le vieux sort sans répondre, et Stéphane réalise que c’est la première fois qu’il se trouve en conflit avec son grand-père.

chapitre XIII

- Si tu y vas, t’aura plus jamais d’épreuves à passer, plus du tout. Tu feras partie de la bande à vie.
C’étaient ces deux dernier mots qui comptaient, à vie. Je n’aurai plus à négocier avec mon frère pour les accompagner, ni faire tout ces trucs débiles qui les faisaient rire à se rouler par terre. Non, je ferai partie de la bande, je pourrai pédaler avec eux et non pas dix mètres derrière, comme ils l’exigeaient jusqu’ici, je pourrai me baigner avec eux au lieu de garder leurs affaires au bord du lac, et peut être, oh oui peut être que je pourrai tirer une taffe sur une des cigarettes que Rémi piquait -au compte goutte- à Papa.
Et c’est la seule chose à laquelle j’ai pensé :
-- et je pourrai fumer ?
Rémi avait sont regard brillant, celui qui traduisait sa jubilation. J’ai mis du temps à m’en rendre compte, mais quand j’y repense, à chaque fois qu’il a eu ce regard là, j’aurais mieux fait de détaler. Ce regard voulait dire : je t’ai eu, tu n’es pas encore dans le panier, mais dans ta tête, tu y es déjà. Et c’était vrai. A chaque fois. Enfin, jusqu’à cette fois là, parce qu’ensuite, je n’ai plus jamais vu cette lueur là dans son regard.
Ce n’était pas un méchant garçon, mais il savait qu’il avait un pouvoir sur moi, et il s’en servait pour se venger, car, ce que je ne savait pas, à l’époque, c’est que maman l’obligeait à m’emmener, parfois. Pas toujours, mais souvent, c’était elle qui le lui disait. Elle ne le faisait pas devant moi, pour une raison que j’ignore, peut-être pensait elle que je préférais croire que mes suppliques portaient leurs fruits, je ne sais pas. Toujours est-il que j’ignorais que la plupart du temps Rémi était obligé de m’emmener, et que par conséquent, il pensait que je devais amuser la galerie puisque je leur gâchais leur l’après-midi.
Je m’était accroupi par terre pendant la discussion, et je balançait mes fesses d’en haut en bas, très vite. Rémi était debout, les autres étaient accroupis, comme moi, sauf José qui s’était assis en tailleur par terre. Sa mère hurlait tout le temps que ses pantalons étaient aussi sales que des pattes de poules, mais il oubliait tout le temps de faire attention. Il était plutôt du genre à chercher des dragons dans les nuages.
Donc, avec ses yeux qui disaient qu’il ‘avait eu, Rémi a dit :
-- Ouais, et tu pourra commencer dès aujourd’hui.
Et il a sorti son paquet de chewing-gum Hollywood à moitié vide, dans lequel il avait glissé une des gauloises filtre de papa.
Alors j’y suis allé. Je suis entré par le jardin, parce que la porte ne fermait qu’avec un petit guichet et que c’était plus facile. On est rentrés tous les trois et je devais monter à l’étage.
Quand on a été dedans, Rémi a allumé une cigarette - et il m’a fait tirer ma première taffe. J’ai toussé pendant au moins une éternité, et il m’a dit : « Alors, petit frère, tu continue à tousser comme un minot, ou tu deviens un homme ? » J’avait neuf ans à l’époque, et lui treize. J’ai regardé la porte de l’escalier parce qu’il me la montrait du bout de la cigarette en me parlant ; Il l’a donnée à José, et j’ai rien répondu.
Philippe était resté prés de la porte, et Christophe s’avançait dans la pièce, les mains dans les poches de son jean. La porte se trouvait sur notre gauche, entrouverte, et on voyait le bas sombre des escaliers. Il y avait encore la table, au milieu de la cuisine, et en face la porte qui donne sur le devant de la maison. C’était la même cuisine que toutes celles des maisons du coin, avec les malons rouges sur le sol et les carreaux blancs au-dessus de la pille. José se dandinait un peu, à côté de Rémi.
-- C’est bon, Rem, il est rentré, il est pas obligé de monter, non ?
Rémi lui a repris la cigarette un peu vivement.
-- Non.
Il m’a regardé. J’ai soudain eu une envie terrible de pisser. J’avais encore le goût de cette saloperie de cigarette dans la bouche, et la toux m’avait fait mal à la gorge. Et je voulais aller pisser, mais si je l’avais dit, Rémi et les autres auraient ri, et je ne voulais pas. C’était la dernière épreuve à passer, il n’y aurait plus rien après ça, jamais. Et je disais ça à ma vessie pour la faire patienter, en évitant de penser seulement au moment où j’allait pouvoir la soulager.
Alors j’y suis allé. Je n’ai pas plus réfléchit, j’avait trop peur pour ça, peur de la maison et peur d’uriner dans mon bermuda. Je ne voulais plus être traité comme un gamin, et puis, en y repensant, j’avais pas vraiment le choix. J’était encore un gamin. Et qu’y a-t-il de pire à neuf ans de se faire traiter de gamin ? les fantômes et toutes les histoires macabres qu’on se racontait sur la maison me paraissaient à ce moment là beaucoup moins effrayantes que l’idée de les voir se moquer de moi une fois de plus, précisément ce jour là. Toutes les autres ne comptaient pas, c’est ce jour là qui les effaceraient.
Je suis monté jusqu’au premier. Je regardais les marches devant moi, pas le palier, ni la porte d’en haut, juste la prochaine marche où placer mon pied. La porte était entrouverte, en haut. Sur le petit palier, deux pièces se faisaient face. Celle de gauche était ouverte, et dans la demi obscurité, le soleil filtrant à travers les persiennes, je distinguai les tomettes, au sol, recouvertes d’une épaisse couche de poussière, et une grande armoire à glace qui ne reflétait plus que le mur d’en face, brouillé par la crasse sur le miroir. J’ai attrapé la poignée en porcelaine de la porte de droite. J’avais les poils des jambes et des bras hérissés, et l’impression, à chaque mouvement, de rencontrer toujours plus de toiles d’araignées répugnantes qui se collaient à l’humidité de ma peau.
J’ai ouvert brusquement la porte, en bondissant en arrière Dans la pièce, il y avait une petite fille qui se tenait bien droite. »
Darius cille à peine, mais la phrase l’a douché des pieds à la tête.
« J’ai eu tellement peur que je ne me rappelle même pas avoir crié. Je suis resté paralysé, incapable de bouger un doigt, la respiration coupée. Et ça a duré un siècle, au moins. Et puis d’un coup, tout s’est remis à fonctionner, et je me suis retrouvé au pied des escaliers en deux secondes. Les autres n’avaient pas quitté la cuisine, mais ils s’étaient rapprochés de la porte, tous les quatre. José avait presque passé le seuil, et il était blanc comme de la craie. Les autres n’étaient pas bien plus vaillants, et quand j’ai croisé le regard de Rémi, j’ai eu les jambes coupées une seconde fois.
Elle n’était pas vraiment là, sûrement, je n’ai pas pourquoi, pendant des années, j’ai pensé que j’avait rêvé. La peur, l’émotion, et tout ce qu’on se racontait sur la maison, et ce qu’on avait entendu dire, enfin, le mélange de tout ça, j’ai pensé que j’avais cru la voir.-
Enfin, il regarde son grand-père.
-- Je l’ai revue, au cimetière. En photo, sur la pierre des Andrieu. Elle s’appelait Delphine. Elle souriait et elle avait un cerceau à la main, elle posait à côté de son frère. Depuis, je me suis dis que j’avait dû voir cette photo en accompagnant maman au cimetière, et que c’est sûrement la peur qui faisait que je l’avait vue.
-- Mais… ?
Stéphane baisse les yeux sur les setters imprimés sur la toile cirée, et souffle :
-- Elle n’était pas habillée pareil.
Une vague mêlée de soulagement, d’incompréhension et de cette même peur ressentie la veille et qui le poursuit depuis frappe Darius. Un long et interminable frisson. Ni Stéphane ni lui ne sont fous, mais cette idée, finalement, ne le rassure pas.
-- Je suis presque tombé en redescendant, et arrivé en bas, les autres étaient complètements affolés, on est partis tous les trois en courant jusqu’aux vélos, on est montés dessus et on a pédalé tant qu’on a pu jusqu’au hangar de Papa. On en a jamais reparlé. Sauf en arrivant, Rémi m’a demandé ce qui m’avait fait crier, et j’ai répondu que j’avais pas crié. Il ne m’a plus jamais parlé de la maison.


chapitre XII


Il se lève, et malgré le geste définitif de son grand-père pour mettre fin à la discussion, il le suit dehors. Le vieux est à peine à quelques mètres de la porte, fixant l’horizon, de l’autre côté de la plaine.
-- Il faut que je te raconte quelque chose. Tu n’as peut-être pas envie de me parler, mais moi, j’ai quelque chose à te dire, qui te fera changer d’avis. Ou pas, mais en tout cas, écoute moi, c’est très important.
Darius tourne la tête, le regarde droit dans les yeux, le regard plus froid que Stéphane aurai jamais pu imaginer sur son visage. Il comprend comment son grand-père a su se faire respecter, dans la vie. Ce regard-là a dû largement suffire. Il reprend, d’une voix très douce, lentement.
-- Moi non plus, il y a quelque chose que je n’ai jamais raconté à personne. Et ça c’est passé à là-bas. » Il prend une longue inspiration, puis saute dans le vide « Quant on était gamins, avec Rémi, Christophe, Philippe et José, on y allait. C’était un peu notre maison hantée. On posait les vélos contre l’arbre du chemin de derrière, et on allait dans la cour. On se racontait des histoires sur la maison. Des histoires qui nous foutaient la trouille. On jouait aux explorateurs, et on se provoquait les uns les autres pour savoir qui serait chiche de rentrer dans la maison.
Le vieux fixe maintenant son petit-fils intensément. « Il vaut mieux qu’on rentre, je sens que ça va être long, non ?
Stéphane hoche la tête.
-- j’aurai bien besoin d’un bon café, et si tu veux bien en refaire chauffer, je crois que j’en prendrais volontiers un deuxième, après.
-- Alors ?
Darius verse le café dans la tasse devant stéphane.
-- Donc, la maison était notre château hanté, et tu me connais, je supportais pas de passer pour une lavette. C’était moi le plus petit, alors ils me poussaient pour que j’y aille. C’était le défi qui me ferait devenir grand. Et puis Rémi décidait de tout, alors je devais entrer dans la maison parce qu’il l’avait décidé. C’est tout. C’était un peu comme un rite de passage, sauf qu’il en inventait toujours des nouveaux pour moi, soi disant parce que j’étais plus petit, et que donc il fallait vérifier souvent si j’était digne d’être dans la bande. J’ai dit à Rémi que je voulais pas y aller, vu que les autres n’avaient pas eu à le faire et, putain, c’était sacrément plus effrayant que de grimper en haut du chêne du père Dalmas. Rémi a dit : «

mercredi 5 septembre 2007

chapitre XI

11

Après avoir raccroché, Stéphane prend son petit déjeuner devant un livre qu’il a déjà lu des dizaines de fois, qu’il a rouvert dès qu’il à fermé la porte derrière Julie. Salem, de Stephen King L’histoire d’une ville progressivement envahie par des vampires, un monument littéraire, à son insignifiant avis. Il aime ces livres sur l’étrange, où le mal se personnifie et les monstres qui effraient tant lorsqu’on est enfant sont réhabilités à leur place d’honneur. Une scène, précisément dans ce livre, l’avait marqué et avec un certain masochisme. Il la relisait régulièrement. Le héros, un homme d’âge mur, raconte à une jolie jeune fille son entrée dans la maison mystérieuse de la ville, lieu d’un drame qui a marqué la ville des dizaines d’années auparavant. Un moment de sa vie qu’il n’a jamais oublié, un instant ou en haut d’un escalier il a vu le cadavre d’un pendu, le visage vert, ouvrir les yeux. Stéphane frémit à chaque fois qu’il la relit. Mais ce n’est qu’une histoire née dans l’imagination prolixe d’un écrivain américain. Cela n’existe pas dans la réalité. Dans la réalité, les enfants jouent à se faire peur, en y croyant vraiment. Mais le temps passant, les anciens enfants savent qu’il n’y a pas de monstres dans les placards, que les fantômes ne sont que les ombres sans mystère du tas de vêtement posés en vrac sur la chaise de la chambre. Stéphane ne crois pas en un quelconque dieu. Il n’y a pas d’au delà, pas de mystère. Il a réglé ses comptes avec dieu un jour d’automne où, en enterrant sa grand mère il avait vu le corps sans vie et torturé de la vieille femme s’éteignant dans le brouillard cotonneux des calmants divers qui entraient dans son corps par les tubes infâmes plantés dans ses bras, son coup, son nez… Non, la souffrance n’est pas l’épreuve à passer pour accéder au paradis, c’est l’abomination de l’enfer sur terre, c’est l’abandon de l’humanité pour le retour à l’animal, quand faute de s’en apercevoir, on baigne dans ses propres excréments, où l’odeur qui se propage n’est plus celle du parfum rassurant et tendre des bras qui serrent et cajolent, mais celle écœurante et prégnante des médicaments, de l’alcool, de l’éther, cette odeur d’hôpital qui enferme, clos les mots et les sensations.
Alors pendant des années, Stéphane s’est persuadé, refoulant l’image, l’apparition de cette petite fille un matin de fin d’été, dans une pièce poussiéreuse et abandonnée. Les fantômes n’existent pas, c’est un fait, une réalité physique. Il s’était fait peur tout seul, la sensation s’alimentant de l’angoisse qu’il avait éprouvée en montant les escaliers. Comment croire, d’ailleurs, qu’une âme peut survivre à un corps quand on considère l’homme lui-même comme un animal intelligent, n’ayant pas plus d’âme qu’une fougère ou un ver de terre.
Mais voilà, même en se raisonnant, il n’avait jamais réellement réussi a comprendre ou a se convaincre. Au fond de lui, il en était intiment persuadé. Il l’avait vue. Sans conteste, il ne doutait pas de ses yeux. Elle était là, tangible, même pas transparente. Vivante. Et tous ses raisonnement logique ne lui avaient servi qu’à se rassurer. L’impression étrange laissée par ce souvenir s’est renforcée depuis la vente de la maison et l’arrivée de Julie. Le comportement de son grand père aussi l’inquiète un peu, et tout ce mélange crée une aura autour de lui, un halo de stress sous-jacent, un mal être qu’il connaît bien, cette sensation d’impuissance et de frustration. Cette idée stupide qu’il devrai empêcher, finalement, Julie de s’installer là-bas, ce désir irrépressible et apparemment injustifié de traîner son grand-père chez son cardiologue. Tout ça parce qu’il avait tardé à répondre au téléphone ce matin-là. Avec une culpabilité voilée, Stéphane se rend compte soudain que son esprit dérive. Il saisi le programme télé, l’ouvre à la date de la veille et lit dans la colonne de la sixième chaîne le nom de la série policière que son grand père lui a dit avoir regardée. C’est plutôt rare que le vieux s’intéresse à une série, le journal télévisé parvient tout juste à le maintenir hors de la torpeur dans laquelle il sombre au bout d’une heure de télé, alors une série en deuxième partie de soirée… qu’est-ce qui a pu inquiéter le vieux au point qu’il ne s’endorme pas ?
C’est la première chose qu’il lui demande en arrivant.
Malgré la crainte qu’il a de lui parler, sachant qu’il ne doit pas trop en dire, Darius voit qu’il ne s’en sortira pas par une entourloupe : le petit est inquiet, et s’il ne lui dit rien, il pensera qu’un malaise plus grave que d’habitude est arrivé. Alors, à peine rentré dans la cuisine, tout en versant leur deuxième café de la journée dans la petite casserole qui sert à le faire réchauffer et profitant qu’il lui tourne le dos, il explique un peu à son petit fils ce qui s’est passé la veille. Pas tout, juste qu’il s’est rendu à la maison, il peut alors prétendre avoir été bouleversé par ses souvenirs, ce qui expliquerait son insomnie télévisuelle. Mais il n’est pas à l’aise dans son mensonge. Darius sent qu’il ne va pas s’en sortir à si bon compte, les questions planent dans l’air. Il se doute qu’elles ne vont pas tarder à être posées, et il n’est pas certain de pouvoir raconter sans tout dire. Avant même qu’il puisse réfléchir à une réponse neutre sans évoquer un quelconque malaise, le garçon s’assoit sur la chaise en bois dans le coin de la cuisine où il s’asseyait sur un gros coussin pour manger quand il était petit.
Le garçon est intelligent, il a l’esprit ouvert, beaucoup plus que les habitants du village. Mais cela ne l’empêche pas d’avoir les pieds sur terre, et un vieux qui perds la boule à quatre vingt treize ans est bien plus courant que des résurgences sonores du passé. Darius a déjà décidé de retourner à la maison ce soir. Entendre de nouveau les bruits le rassurera sur son état mental mais il ignore ce qu’il fera au cas où cela arriverait.
-- pourquoi tu y es retourné ?
Darius soupire, et cherchant une excuse.
-- oh, ça fait des années que j’ai envie d’aller y faire un tour, alors, comme bientôt ce sera une propriété privée…
-- c’est déjà une propriété privé, et ça ne répond pas vraiment à ma question Sa voix est excessivement douce.
-- bé tu sais bien, avec tout ce qui s’y est passé… j’était curieux, c’est tout.
-- et qu’est ce qui t’a perturbé à ce point ?
le vieux proteste.
-- j’ai pas été perturbé
Stéphane lui coupe la parole.
-- papé, t’es pas arrivé à dormir hier au soir, et si je me souviens bien, ça fait un bail que ça t’étais pas arrivé.
-- tu sais, avec ce qui c’est passé là-bas…
-- Et qui s’y passe encore.
Stéphane a formulé sa phrase comme une question, mais c’est comme une affirmation qu’elle traverse la pièce et atteint son grand père. Darius fait volte face si vivement que le café fait une pirouette étrange dans la casserole qu’il tient encore à la main.
Le jeune homme a l’air grave, son regard a la lourdeur de celui qu’il a toujours lorsqu’ils évoquent les problèmes de cœur du vieux, avec, en plus, cette fois-ci, une attente à laquelle Darius ne s’attendait pas. Comment le garçon a-t-il pu deviner ? Il a du mal à croire lui même ce qui lui est arrivé la veille, et voilà que son petit fils lui tend une perche grosse comme une échelle, presque comme s’il savait déjà. Il regarde le garçon, muet de stupeur.
-- Qu’est ce que qui c’est passé, papé ?
Il s’assoit pesamment en face de lui, de l’autre côté de la table, posant la casserole sur le dessous de table aux motifs provençaux., et tente de se reprendre :
-- rien, enfin, rien du tout, qu’est ce que tu crois ? J’ai passé l’age de ces légendes de village ou des rumeurs farfelues. Tu devrais savoir que je suis arrivé à un âge ou je sais que les fantômes n’existent pas ! Qu’est-ce que tu crois, que j’ai vu des morts se lever de terre ? » et sa phrase lui paraît résonner étrangement dans la pièce, perdant dans sa bouche toute l’ironie qu’il espérait y mettre. Stéphane se tient en arrière sur sa chaise, les bras croisés.
-- Je ne te parle pas de ça, papé. Je te parle de ce qui c’est réellement passé
Il se penche en avant, croise ses mains sur la toile cirée, et fixe son grand-père, comme il regardera Julie, un peu plus tard.
-- Dis-moi, raconte-moi tout.
-- Quoi ?
Darius sent qu’il ne s’en sortira plus, là. Il s’est levé comme s’il avait été assis sur un siège éjectable brusquement mis en action, comprenant en même temps qu’il ne tient pas à en parler… non, il tient à ne pas en parler, plus précisément.
-- Ah non, ça je ne peux pas, non, non, je ne peux pas ;
Stéphane reste dans le silence pesant laissé par la porte fermée.

chapitre X


10
Stéphane a téléphoné tôt ce matin là à son grand-père. Il ne travaille pas, c’est samedi, et le vieux avait peut-être envie de descendre à Vinon avec lui pour rendre visite à son deuxième petit-fils. Darius se lève toujours tôt, pas plus tard que six heures, et ne prend la voiture pour aller acheter son journal au village que vers huit heure trente, après son petit tour du potager qu’il entretenait toujours - et grâce auquel Stéphane profitait de légumes frais gratuits -, et son petit déjeuner, devant la télévision, sa compagne immuable. Alors, à sept heures trente, lorsque la sonnerie avait résonné plus de six fois sans réponse, Stéphane avait ressenti cette emprise, déjà connue, de l’étau qui enserrait son torse lorsque son grand-père tardait à répondre ou qu’il dormait en pleine journée en dehors de l’heure de la sieste. Le vieux était en forme, ces derniers temps, mais le jeune homme ressentait de façon aiguë les marques de fatigue et de vieillesse qui s’accumulaient à grande vitesse sur son aïeul. La relation qu’il entretenait avec le vieil homme était particulière, faîte de complicité et de compréhension mutuelle, sans paroles superflues, une sorte de ressemblance comme en ont les vieux couples en fin de vie, quand tout à été dit et que ne reste que l’essentiel. Le vieux lui avait dit un soir, il y a des années, qu’il ne suffit pas d’être nés dans la même famille pour se sentir familier avec les gens, et c’est très exactement ce que pense Stéphane. Son grand-père aurait pu être n’importe quel autre vieux du village, il était persuadé qu’ils auraient été tout aussi complices, pourvu qu’ils en aient eu l’occasion. Leur complicité balayait les génération, et leurs caractères y étaient pour beaucoup. Lorsque Stéphane, cinq ans auparavant s’était fait lourdement plaquer six mois après ses fiançailles en grandes pompe, il était provisoirement venu s’installer chez Darius. Il avait débarqué un soir chez le vieux, son gros sac de sport à l’arrière de la voiture, et lui avait juste demandé s’il pouvait rester quelques jours. Le vieux n’avait pas posé de question, il lui avait servit un verre de vin cuit, et s’était attablé à côté de lui devant la télé. Il savait, en venant là, qu’il ne serait ni assailli, ni jugé et que, si elles venaient à couler, les larmes ferraient simplement se lever et sortir le vieil homme. Avec beaucoup de pudeur, il lui dirait simplement ou se trouvait le double des clés, et lui conseillerai de garer la voiture sous le hangar, à l’abris des regards. « On sait jamais, si ta mère passe dans le coin demain matin, ça lui évitera de faire le détour. »
Voilà qui était son grand-père, un vieil homme d’aspect bourru, intelligent, qui parlait peu mais qui savait observer les gens. Stéphane était persuadé qu’il détenait une sorte de don, la faculté de connaître les gens. Et il le connaissait, aussi. Il pensait depuis des années qu’il ne mourrai vraiment que le jour ou il ne serait plus capable de raisonner, et s’il échapper à cette dégénérescence lente et désespérante de l’esprit, il mourrai libre.
Lorsque Darius entend enfin le téléphone, c’est déjà la quatrième sonnerie. Elle est venue résonner dans son rêve. Son esprit, doucement, quitte l’engourdissement, ses impressions bizarres et la légère angoisse du mauvais rêve. Il descends l’escalier prudemment, les pieds nus sur les marches carrelées et froides qui terminent de le réveiller. Il a jeté un œil au radio réveil qui marquait sept heure trente-trois. Le commutateur de la cuisine fonctionne du premier coup, éclairant la lumière d’abord hésitante du tube néon qui l’éblouit. le téléphone est posé sur une frêle tablette aux pieds ouvragés aussi fins que les os d’uns squelette, ce qui donnait l’aspect d’une solidité toute relative. Lorsqu’ils avaient installés le téléphone, vingt ans auparavant, la pauvre Gabrielle avait décrété qu’il devait se trouver dans la cuisine, lieu ou elle passait le plus clair de sa journée, puisque c’est elle qui avait insisté pour l’avoir. Elle s’installait devant ses haricots à équeuter ou ses légumes à trier et peler, les coudes calés sur le bord de la table, le couteau actif au-dessus du journal de la veille qui recueillait au milieu de ses lignes grises les restes destinés aux lapins. Et le téléphone trônait à sa droite, à portée de main, prêt à être décroché au premier embryon de sonnerie. Elle essuyait soigneusement ses mains sur le tablier épinglé sur sa poitrine et attaché dans le dos, , calais l’appareil dans le creux de l’épaule, et reprenait son épluchage. A l’autre bout du fil, probablement, une femme devant sa table, les mains elles aussi dans les légumes, énumérait les nouvelles du village.
C’est à la dixième sonnerie, à peu près qu’il décroche le combiné. Le ton un peu inquiet de Stéphane lorsqu’il lui répond aurait dû l’agacer, et c’est certainement ce qui se serait passé s’il avait été simplement dans le jardin lorsque le téléphone s’était mis à sonner. Mais Darius ne le réprimande pas, se rendant compte, alors, que son petit-fils va vraiment s’inquiéter.
« Je me suis rendormi, après que j’ai éteint le réveil. Ca m’arrive, des fois, c’est quand je me couche un peu tard. J’ai regardé la télé hier soir, et je suis monté à onze heures passées, alors il faut bien que je récupère, non ?
- Qu’est ce que tu as regardé ?
- Le téléfilm sur la sixième chaîne, tu sais, le policier. C’était pas mal, je me suis laissé prendre et du coup, j’ai regardé jusqu’à la fin. »
Il se félicitait de se souvenir du programme télé, ce qui lui donnait un alibi crédible pour éviter les questions de son petit-fils. Il s’en voulais un peu de lui mentir, surtout de cette manière là, mais il ne pouvait décemment pas le laisser poser des questions. Le bougre le connaissait trop bien et finirait par lui tirer les vers du nez. Et là, le problème ne serait plus son inquiétude, mais son affolement. Le petit le croirai, c’est sûr, et là deux options seulement se présenteraient : Soit il penserai que son pauvre vieux grand-père commence à perdre la tête, auquel cas Darius est sûr d’atterrir à l’hôpital du village qui fait aussi office de maison de retraite, ce qui serai la moindre des choses pour un type qui se met à entendre des voix ; soit il le croirai sur parole, chose fort improbable, ce qui impliquerai que l’histoire - toute l’histoire -, lui soit racontée, chose dont Darius se sent incapable. Car d’une part, il ne veut pas se plonger dans ses souvenirs là, qui surgissent déjà trop ces derniers jours, et d’autre part, s’il n’arrive pas à imaginer quelles en serai les conséquences, il devine qu’elles ne seront pas simples. Stéphane ne resterai pas sans rien faire, il avait toujours été très curieux de tout. Un de ces gamins insupportables qui ne vous lâche que lorsqu’il a vraiment compris, de a à z, ce qu’il voulait savoir. La plupart d’entre eux, arrivés à un certain âge, cessent de poser question sur question, mais pas lui. Après avoir posé à son grand-père toutes les questions auxquelles il pouvait répondre, il était allé à l’université pour chercher les réponses qu’il ne possédait pas. Il avait brillamment réussi ses études mais, au grand dam de sa mère, ne s’était pas résolu à les mettre à profit. Il était revenu au village, fait quelques petits boulots à la mairie, avant de prendre cet emploi à l’agence immobilière de Manosque, où il dénichait des maisons pour les citadins en mal de verdure. Donc, il n’en parlera pas. Il faudra qu’il vive avec ça et qu’il s’y fasse.

chapitre IX


9

V… , le 22 juillet
Salut ma sauterelle !
Ca y est, presque terminé, je vis un peu dans le plâtre, mais j’y suis. Je me languis que tu puisse venir. Il y aura un peut de retard parce que tout n’est pas tout à fait terminé, mais bientôt je viendrai te chercher. Tu es bien sage et bien patiente ma chérie, et maman est très fière de toi. J’ai reçu ta lettre et cela m’a fait très plaisir. Je mettrais la nouvelle adresse en bas et tu pourra m’écrire à notre nouvelle maison !
Nos chambres et la salle de bain seront au premier étage, et il y aura la place de mettre une mezzanine tout comme tu en a envie tellement les plafonds sont hauts.
J’ai acheté des meubles dans une grande surface de Marseille, et un ordinateur tout neuf, beaucoup plus performant que le vieux. Dès que je suis connectée, je te ferai visiter via la Web-Cam ! ! En tout cas, je suis sûre que tu va adorer. Il y a des champs à perte de vue et comme le village est en contrebas, on dirait qu’on est seul au monde. Il faudra restaurer les autres maisons, mais ce sra surement pour l’année prochaine, parce que ça prend du temps. Là, je t’écris dans l’herbe devant la maison, et la nuit commence à me faire forcer sur mes pauvres petits yeux. Je dors encore à l’hôtel pour deux ou trois jours parce qu’on ne m’a pas encore livré les meubles des chambres.
Je n’ai pas mit de papier peint dans la tienne parce que tu le choisira toi quand tu la verra. D’accord ?
je t’adore ma puce, à demain au téléphone.
Ta maman qui t’aime.


Chapitre 8

8
Peur.
Le mot résonne. Il se répand tout autour de la maison du vieux, trouvant un écho sur les arbres, les cailloux, les murs du hangar qui abrite encore le désormais inutile tracteur. c’est une jolie petite fille facétieuse, elle se cache, surgit pour se cacher de nouveau. Mais elle n’est jamais très loin. Son rire raisonne entre les hautes herbes. Ce n’est pas un petit rire cristallin, délicat : c’est un éclat de rire franc et un peu rauque, quand à bout de souffle la voix s’enraye, si bien que l’on s’attend presque à l’entendre supplier de cesser les chatouilles. Une jolie petite fille, vraiment. Et c’est étrange comme, malgré la glace qui se répand peu à peu dans les veines, son rire est entraînant, irrésistible. Aussi irrésistible que cette chose qui faisait se lever Stéphane, en pleine nuit, tremblant, à fleur de peau, pour aller ouvrir la porte du placard en grand, et constater que, évidemment, il ne contenait rien de vivant -ni de mort.
Et elle est là, assise sur la marche où, petit, Stéphane s’asseyait pour mettre ses chaussures avant de s’élancer avec ses amis sur les chemins de terre. Elle est assise sur les talons, le dos calé sur la porte de bois, un peu échevelée dans sa robe noire, jouant du bout des doigts avec un anneau métallique un peu rouillé.
Saute bel ange
Saute dans mes bras
Si tu ne saute pas…
Le Diable te prendras

chapitre VII

7

La plaine est déserte.
Les arbres parsemés à travers les champs de blé et de lavandes commencent à allonger leurs ombres sur la terre rouge et poussiéreuse. Le vieux est à trois pas de sa vielle Diane cabossée échouée sur le bord du chemin. Il fournit sa pipe précautionneusement, avec l’agilité de l’habitude, levant régulièrement son regard vers la barre sombre qui se détache sur l’horizon à quelques centaines de mètres devant lui. D’ici, elle ressemble à ces maisons qu’ont fait construire les services sociaux, toutes identiques, serrées les unes contres les autres avec leurs petits jardins clôturés. Sauf qu’aucune lumière ne filtre à travers les volets. Pas la moindre lueur sinon les reflets des rayons de soleil un peu rouges, là où les volets ont été arrachés par le vent ou détériorés par le temps. Il y a des années de cela, de nombreuses années, les volets étaient peints, les façades claires, et partout autour de l’alignement de maisons remuait une fourmilière active. Le seul mouvement perceptible aujourd’hui est celui des vagues que crée le vent dans les hautes herbes, les seuls bruits le chuintement du blé, et, moins fort en cette fin de soirée, le bourdonnement sourd des abeilles tout autour des cubes blancs disposées en contrebas des baragnes. Rien à des kilomètres alentour.
Le vieux a fait de mauvais rêves, ces dernières semaines. Il s’est souvent levé la tête lourde, l’estomac embrouillé, les journées se traînant en longueur, accumulation d’heures inutiles, vides. Des heures de gamberge intensive, assis sur un banc de la promenade - toujours le même : l’avant dernier, devant les terrains de pétanque- les deux mains appuyée sur sa canne, rendue nécessaire par le changement de temps qui réveillait la rouille accumulée dans ses articulations. Et il restait là une bonne partie de ses après midi, les yeux fixés sur le goudron granuleux, à ressasser des souvenirs, sa jeunesse, son enfance, les jeux sur la plaine avec louis, simone et Albertine, les travaux dans les champs qu’ils se partageaient, les yeux de Simone, son sourire à huit ans, puis à dix huit… Du petit déjeuner expédié - un simple café, son ventre n’aurai rien pu accepter de plus- à l’après-midi passée à jouer au rami chez les Armand, au village, cette journée là était passée plus rapidement que les autres, et Darius savait que cela tenait à la décision qu’il avait prise. Ce soir, au lieu de se rendre au bar comme d’habitude, la vielle diane l’emmènerait sur les chemins caillouteux de la plaine.
Voilà plusieurs semaines qu’il va mal. Depuis que son petit-fils lui a dit qu’il avait enfin vendu la maison. Et ce matin, au réveil, il a décidé que cela devait cesser. Il ne sait pas vraiment ce qu’il cherchera, des souvenirs, une exorcisation, peut être, de ce passé qui est revenu hanter ses nuits et emplir ses journées. Vers six heures, il s’est garé sous l’arbre qui marque le croisement des chemins de terre, pour la regarder de loin. Depuis des années, il est repassé bien des fois sur ce chemin, devant la maison, même, mais, il s’en rend compte ce soir, jamais il ne l’a regardée - observée -, comme ce soir. Il ne détournait pas le regard, non, mais il ne la regardait pas, voilà tout.
Il s’apprête à monter dans la voiture quand il voit un nuage de poussière s’approcher de la baraque par le chemin sud, le plus court depuis la route du village, qu’il a soigneusement évité de prendre tout à l’heure pour passer inaperçu. La voiture s’arrête derrière la maison, dans la cour que son poste d’observation ne lui permet pas de voir, mais une silhouette apparaît bientôt sur le côté de la maison, en fait le tour, lentement, et même s’il est bien trop loin pour distinguer quoi que ce soit, il devine la femme qui observe la maison de l’extérieur, s’arrêtant, repartant, les yeux levés sur la façade, sur les volets qu’elle a fait remplacer, les gouttières, les bordures de toitures… Lorsque enfin la voiture rouge quitte la maison, le vieux se cale sur le cuir usé de son siège, et prend le chemin sur sa droite, vers la barre qui s’assombrit de plus en plus dans la nuit qui tombe lentement.
Il s’arrête devant l’entrée, sans pénétrer dans la cour. La bâtisse fait front. Elle n’a rien de changé, les volets neufs et les tuiles remplacées le ramènent à une époque où le temps passait si lentement qu’il semblait même ne pas exister, les jours succédant aux jours, aussi naturellement, aussi instinctivement perçus que par un animal. Il est descendu de la voiture et approche de la maison par la cour, pensivement, lentement, laissant dans les herbes un sillon léger, les yeux portés par ses pensée lourdes de souvenirs, parcourant les façades successives. Il a perdu du temps, retardé par la visite imprévue de la femme, et il est contrarié de faire son petit tour, comme il l’appelle intérieurement, alors que le soleil disparaît. Superstition, se dit-il. Il s’est avancé jusque devant la première maison de l’alignement, la plus grande. Son regard la scrute, de la marche de pierre de la porte d’entrée jusqu’au pignon. Ce ne sont que des pierres, imbécile, et les pierres ne parlent pas. Les pierres sont des pierres, et rien de plus…Il reste un long moment planté là, pris d’un léger vertige face à la masse inerte qui lui fait face. C’est un pèlerinage, je fais un pèlerinage, c’est tout… et il se met à longer les façades, traçant son propre chemin dans l’herbe emmêlée, les yeux toujours fixés sur les pierres encastrées du mur, comme on scruterait la maison de son enfance, jamais revue.
Et pendant qu’il les longe, ses yeux s’arrêtent, presque surpris, sur deux pointes de métal courbés vers le ciel. Deux crochets métalliques bâtis dans le mur à hauteur d’homme, espacés d’exactement quatre-vingt quinze centimètres.
Il s’en souvient.
Il secoue la tête, serrait-il possible… Et pour quelle raison n’y seraient-ils plus ?
Il s’est retourné brusquement et fixe le sol derrière lui. Là, à deux mètres cinquante du mur, un genou posé un peu trop prestement à terre, il fourrage dans les herbes enchevêtrées.
Il est toujours là.
Relié solidement par la chaîne au rocher si profondément enfoui dans le sol, l’anneau est encore là.
Des rires d’enfants, des exclamations, le claquement du vent dans la toile tendue, « Paul ! Paul… »
Le vieux relève la tête d’un coup, comme si on l’avait frappé. L’appel se relance, comme porté par un écho tout proche : « Paul ! Paul… ».
Rien à droite, rien à gauche. Le tour complet de sa tête ne lui permet d’apercevoir que la cour déserte et les murs aveugles de la maison aux volets fermés. Qu’est ce que c’est, bon sang, que…
« Paul ! Attends moi… »
Darius chavire. Claire, ses jolis yeux bleus malicieux, ses cheveux blonds et fins, les bouclettes sauvages qui s’échappaient de ses tresses. Claire et sa petite bouche en cœur, ses fossettes. Son rire…
« mais attends moi-heuh… »
Il s’est relevé avec une étonnante vivacité, et il s’essouffle un peu plus en tentant de courir, traversant précipitamment la cour vers la sortie, vers sa voiture, fendant l’herbe imprudemment, trébuchant sur les pierres qu’elle dissimule, la tocante emballée dans sa poitrine, dans un roulement de battements frénétiques.
Enfin, le refuge. Il se retourne, acculé à la portière de sa voiture, collé, écrasé sur la tolle. Ne pas tourner le dos… Bon sang, à son âge, être aussi stupide… Mais la voix semblait si réelle, et le bruit du vent qui malmenait le drap, au-dessus de sa tête… Pauvre vieux fou, arriver à presque quatre-vingt-dix ans pour piquer un sprint au milieu des herbes et des cailloux. Il secoue la tête et ouvre la portière, s’asseyant lourdement sur le siège. De longues minutes lui sont nécessaires pour reprendre son souffle, et sa main tâte la boursouflure rassurante du tube en plastique dans la poche de sa chemise. Il n’hésite pas longtemps avant de l’en sortir et de prendre un comprimé.
Le rire et l’appel résonnent encore dans sa tête.
L’étreinte passionnée de la crise se relâche un peu, laissant passer l’air, atténuant la douleur dans le bras. Il tourne à fond la clé du démarreur, qui se fait prier, relançant brièvement son inquiétude. Ce ne sont pas vraiment le moment et le lieu pour tomber en panne. Il démarre enfin, soulagé, en grommelant.
- Vieux con.

Il est rentré directement, sans l’escale au Bar des Sports, qu’il avait néanmoins prévu de faire. La peur éprouvée devant la maison a laissé sa trace, sous la forme d’une angoisse prégnante, boule oppressante, persistante, aiguë, qui enserre sa poitrine. Ce n’est pas la peur simple et identifiable déjà éprouvée à deux reprise quand son cœur avait montré ses limites. Non, ce n’est pas celle-là. A son âge, il a fait la part des choses, il a appris à apprécier le jour qui commence, redoutant la souffrance, mais non sa fin. Il a bien vécu, il a prit ce qu’il avait à prendre et il est fatigué de ses souvenirs accumulés, fatigué de la peine éprouvée à accompagner les derniers survivants dont la route s’interrompt avant la sienne, et celle des plus jeunes qu’il n’aurait pas dû voir partir. Déjà, lorsque la douleur s’était présentée pour la seconde fois, il avait fait le tour de la question, sans regrets ni remords particuliers, et s’était dit : « ça y est, c’est le moment ». Simplement..
Mais la peur qui l’a surprit tout à l’heure dans l’herbe sèche n’a rien avoir avec cette appréhension raisonnée. Elle est venue de son ventre, du tréfonds, des souvenirs. Devant l’anneau à demi enfoui dans le sol, il a eu de nouveau neuf ans, il a ressenti de nouveau cette peur irrationnelle qui le saisissait la nuit, quand le vent soufflait dehors un peu trop fort et qu’il se réveillait, seul dans la chambre obscure et le silence pesant de la maison. Il sourirai bien s’il n’y avait cette angoisse, à l’idée que cette foutue peur l’avait rajeuni de près de quatre vingt ans.
Il secoue la tête, de nouveau : « J’ai couru comme un lapin. ». Maintenant, devant son poste de télévision, confortablement installé dans son fauteuil, la situation lui parait presque comique.
Jusqu’à un certain point.
Jusqu’au point où il se dit que si le cœur fatigue, il est encore capable de mobiliser sa mémoire, qu’il n’oublie ni les dates ni les événements, qu’il est encore capable de réciter la longue liste des rois de France apprise à la communale, et qu’il n’a pas pour autant oublié ce qu’il a mangé au repas de midi.
Jusqu’au point où il se dit qu’il ne s’est pas rappelé les rires et le bruit du vent, mais qu’il les a distinctement entendus, aussi distinctement qu’il entend à présent la voix de la doublure française de Colombo dont la première chaîne diffuse un épisode en seconde partie de soirée. Il a entendu. Et c’est ça qui l’effraie le plus.
Il est onze heures moins le quart et Darius commence à se dire qu’il dormirai volontiers avec une veilleuse cette nuit.
- Bon sang, je suis en train de virer du ciboulot. »
Il s’est levé et se dirige vers le téléphone. En composant le numéro, il cherche une excuse toute faîte. Il n’en trouve pas et repose lentement le combiné. Comment expliquer à son petit-fils qu’il voudrait, ce soir, ne pas dormir tout seul dans cette grande maison vide ? Tu n’as plus neuf ans, vieux fou, et si tu racontes ça au petit, il va croire que tu perds la boule - et peut-être n’aura-t-il pas tout à fait tord, au fond- et si tu ne lui explique rien, il va savoir que tu as encore eu une alerte, et tu es bon pour l’hopital du village…Et merde, les fantômes n’existent pas.
Il est retourné à son vieux fauteuil, devant la télé. Il repousse un peu la couverture multicolore, cadeau que sa fille lui avait personnellement tricoté pour qu’il se couvre à l’heure de la sieste, et fixe la télé. Sacré Colombo, il a autant d’allure qu’un basset hound mouillé. Ou un anneau de métal rouillé.
-- J’ai peur, se dit-il, un peu surpris de parler à haute voix.