6
La fille est devant l’agence, derrière la vitrine. Stéphane, en train de classer les dernier ficher dans les dossiers correspondants de son ordinateur ne l’a pas vue. Il a fermé le verrou de la porte quelques minutes auparavant, et a baissé le rideau de métal tressé pour terminer tranquillement son dernier travail de la journée, évitant que ses amis pleins de bonnes intentions ne débarquent une fois de plus à l’improviste pour l’entraîner dans un de ces apéros interminables. Une de ses soirées dont il ressort titubant, cherchant ses clefs pendant une éternité, avant d’essayer de les introduire dans sa saloperie de serrure qui tangue langoureusement devant ses yeux.
Elle a tapé au carreau, à travers la grille, mais il ne lève pas les yeux. Bon sang, que cette bande d’alcolos le laisse terminer ça au moins. Enfin il jette un coup d’œil, s’apprêtant à voir José et Christophe, les mains au fond des poches de leur jean ou une cigarette coincé entre l’index et le pouce, adossé au poteau indicateur, sur le trottoir. Mais c’est elle qu’il aperçoit, penchée en avant, les mains en coupe autour du visage pour voir à travers les reflets de la rue sur la vitrine, si elle a été entendue. Il vient lui ouvrir, le cœur un peu vif, tout souriant de la bonne surprise.
«Bonsoir, je ne vous dérange pas ?
-- Oh non, j’allais terminer. J’ai fermé la grille pour terminer, justement. J’éteins l’ordinateur et je suis à vous. » Il s’installe en vitesse devant le bureau, cherche avec la souris le petit onglet, en bas à gauche, clique dessus et, au message d’attente, appuie sur le bouton. L’écran s’éteint dans un claquement lumineux. Cela ne lui a pris qu’une minute.
« Les travaux avancent comme vous voulez ?
-- Oui, ça va. » Elle hésite un peu, et se lance «Je peux vous offrir un verre quelque part ? »
Stéphane rougit légèrement en ramassant son sac à dos bon marché sur le sol. Il n’est pas très soigneux de ses affaires.
« Oui, bien sûr, sauf que c’est moi qui offre. Si vous voulez, on peut aller au bar du village, comme ça je vous présenterai et…
-- Je dois vous parler de quelque chose qui m’inquiète un peu, alors je préférerai un endroit plus calme. » Le jeune homme se dit que si elle s’inquiète de l’ambiance, c’est qu’elle n’a jamais mis les pieds au bar des sports. Mais il s’entent tout de même proposer «Si vous préférez, on peut aller chez moi, j’habite juste à côté.
-- c’est Parfait. »
Stéphane se sent tout à coup vaguement mal à l’aise. Il croit deviner de quoi elle va lui parler, ce qui ne l’enchante pas particulièrement, et, de plus, la perspective de se retrouver avec elle dans son appartement le trouble. Il n’est pas un timide maladif, mais malgré les études suivies à Aix-en-Provence, -qui est une ville estudiantine vivante et propice aux expériences diverses, surtout lorsqu’on est un jeune homme pas trop mal fait vivant en cité universitaire- il ne s’est jamais débarrassé d’un complexe terrible envers les « filles des villes » comme il les appelai en son fort intérieur. Un jour, il devait avoir treize ou quatorze ans, une gamine hautaine l’avait traité de paysan. Non pas qu’il ai une quelconque honte de ses origines, cela n’avait jamais été le cas, mais cette fille l’avait méprisé pour cela, et sur le moment, il avait eu honte, ne sachant trop quoi répondre. Il se souvenait de la scène. Il jouait aux cartes avec Rémi et Christophe, assis sur un banc de l’allée de la Promenade, quand la fille s’était amenée. Elle était jolie, maquillée comme un cœur, un nœud rouge dans les cheveux, une veste en jean sans manches et un pantalon de cuir noir moulant comme c’était la mode - elle se prenait sans doute pour Madonna, mais quand il y repensait maintenant, elle avait plutôt l’air d’un œuf de pacques New Age-. Elle mangeait une glace, ce qui lui avait paru extraordinaire car on était au mois de novembre et que le temps n’était plus tellement aux friandises rafraîchissantes. Rémi avait engagé la conversation, et elle avait passé l’après-midi avec eux, minaudant, souriant à l’un en s’asseyant à côté de l’autre, jetant des coup d’œils à chacun a tour de rôle. Elle était magnifiquement blonde, magnifiquement soignée, magnifiquement féminine. Stéphane en avait eu la tête tournée, et vous savez ce que c’est, n’est ce pas, dans un petit village. Tout le monde se connaît, pas une tête neuve pendant des mois, et les files qu’on côtoie sont les mêmes qui étaient assises à côté de nous à la maternelle. Alors, à la fin de l’après-midi, quand il avait été temps de reprendre les vélos pour rentrer, Stéphane l’avait un peu retenue à l’écart, sous le regard narquois de Rémi et Christophe - qui l’avaient jugée « trop jeune pour eux »- et avec sa permission, l’avait raccompagnée devant sa porte. Le trajet n’avait pas été très long, mais enchanteur, et lorsqu’il arrivèrent près de la maison que louaient ses parents pour les vacances de la Toussaint, il s’était penché au-dessus du vélo qu’il poussait des deux mains, et lui avait donné le premier baiser de sa vie. Elle avait les lèvres chaudes et humides, douces, et il n’aurait jamais cru que cela puisse être aussi bon.
Quand la langue experte de la fille s’était retirée, elle avait secoué la tête, esquissé un petit sourire mêlé de gène et d’ironie et elle lui avait balancé :
-- Laisse tomber, t’embrasse comme un paysan. Désolée .»
Stéphane l’avait regardée partir, entrer dans la maison et refermer la porte. Il lui semblait n’avoir pas bougé pendant des heures, pétrifié, ahuri, et il était sans doute encore là lorsqu’elle avait allumé la télé pour regarder la série du dimanche sur la troisième chaîne, après s’être débarrassée de son blouson. Il était rentré plein de honte, et lorsqu’arrivé au croisement ou Rémi l’attendait pour rentrer, celui-ci lui lança une de ces piques ironique qui le faisaient tant marrer, - hé don juan, c’était bon la turbine ?- Stéphane n’avait rien répondu, attaquant la cote avec rage, défoulant sur les pédales de son vélo la honte qui lui cuisait les joues.
Stéphane a rangé son vélo dans l’entrée de l’immeuble, une petite maison de trois étages, dont il occupe le dernier appartement, tout en haut. Il monte devant elle, cherchant les clefs dans son sac, un peu fébrile, essayant à toute vitesse d’évaluer le niveau de désordre qu’il a laissé en partant ce matin. Il se demande, un peu honteux, si par hasard, son caleçon de la nuit ne trônerait pas sur la table basse du salon. L’entrée de l’appartement donne directement dans le salon, il sera vite fixé. La porte ouverte, il jette un regard panoramique sur la pièce et est vite rassuré. Pas de caleçon ni de chaussettes sale à l’horizon. il fait entrer a fille à sa suite, avec un geste large de la main. « Voilà mon antre. » Une mezzanine couvre la moitié de la pièce, qui donne, à l’étage, sur une chambre, une salle de bain et un réduit à fenêtre pompeusement appelé bureau. Sous la mezzanine, une porte donne sur la cuisine sans fenêtre, qui capte la lumière par une large ouverture dans le mur du salon. La pièce est lumineuse et ocre, dans un assortiment de couleurs choisies, et encombrée de livres et de revues empilés sur le sol devant la fenêtre. Il s’excuse : « Je dois acheter une bibliothèque pour ranger tout ça. »
Il jette son sac sur le petit canapé qui trône au bas de l’escalier, et s’engouffre dans la cuisine.
-- Installez-vous. Qu’est ce que vous buvez ?
La fille entend le bruit caractéristique du joint de la porte du frigo qui s’ouvre, en s’asseyant du bout des fesses sur le canapé. Elle observe la pièce, un peu surprise du soin apporté à la décoration. La peinture choisie pour les murs, passée à l’éponge, diffuse et étend la lumière, et les quelques cadres accrochés au mur s’accordent parfaitement avec la luminosité de la pièce. De jolies aquarelles anonymes et claires, des scènes de bar pour la plupart.
-- Coca, bière, … - grincement d’une porte de bois qu’on ouvre- Martini ou pastis ?
-- Je prendrai bien un Martini.
Le sol est couvert de petites tomettes hexagonales ocre rouge, caractéristiques de la région, et un tapis de paille tressée très finement est placé devant le canapé. Un grosse bobine de câble électrique, en bois, comme on les trouve sur les chantiers en fin de construction, fait office de table basse. Le bois est brut, mais il a néanmoins été vernis. Les clous et les agrafes rouillés forment des motifs décoratifs sur le plateau rond du dessus.
Elle s’est levée pour le rejoindre dans la cuisine, mais il en ressort avec une bouteille coincées sous chaque bras, deux verres dans la main droite et une bouteille d’eau dans la gauche.
-- Bougez pas, j’en ai pour une seconde. Il ne manque plus que les glaçons.
La jeune femme se rassoit. Elle n’est pas des plus à l’aise, se sentant bizarrement mal fagotée dans son pantalon de treillis, ce qui ne devrait avoir aucune importance, vu le sujet qu’elle est venue aborder. Mais la petite pointe de culpabilité quelle ressent suffit pour qu’elle comprenne qu’il lui plaît bien, son agent immobilier célibataire et dont elle ne sait rien, et que les questions qu’elle est venu lui poser n’ont rien à voir avec cette petite boule, au fond de l’estomac.
Il est revenu avec un bol de cacahuètes et des glaçons dans un bac. Il les pose sur la bobine, devant le canapé, et s’assoit du même coup en tailleur sur le tapis.
« C’est joli, chez vous.
-- Merci, c’est gentil. Alors, de quoi vouliez vous me parler ? » demande-t-il en versant une bonne rasade de l’apéritif sucré dans un verre bariolé bon marché.
« Oh, je me sens un peu idiote d’être venue vous voir pour cela.
-- Dites moi tout, et je vous donnerai mon avis. On trinque ? » Une fois leurs verres cognés l’un contre l’autre, elle prend une brève inspiration et se sent profondément stupide. Stéphane la regarde avec un réel intérêt, et elle se demande pourquoi elle est venue ici, si sérieusement pour lui parler de cette histoire de maison comme si c’était une affaire d’état.
-- Monsieur Mazan m’a parlé d’une histoire, d’un drame à propos de la maison. Mais à l’en croire il n’en savait pas plus. Alors, j’ai pensé que vous deviez être au courant ?
Le cœur de Stéphane s’est mis à battre bien plus vite. Son regard s’est perdu au fond de son verre. Il avait compris de quoi il allait s’agir quand elle avait refusé d’aller au bar. Nous y voilà donc, il fallait bien qu’il s’y attende. Croyait-il donc que tout allait si bien se passer ?
« Ecoutez, ce sont des histoires. Il y a bien eu quelque chose, mais je suis sûr que ça a été déformé avec le temps… » La fille lui coupe aussitôt la parole ; « Ne tournez pas autour du pot. Monsieur Mazan avait l’air réellement soucieux. Et je vois bien que vous essayez de minimiser la chose, ce qui veut dire qu’il n’avait pas l’air inquiet sans raison. D’ailleurs, il n’a pas l’air d’être le genre de personne à s’inquiéter pour rien. » Stéphane lève un sourcil, exactement de la même façon que son grand-père. « Il vous a semblé soucieux ?
-- Franchement, oui. Il n’avait pas l’air tranquille quand il m’en a parlé, et j’ai eu l’impression qu’il en savait plus qu’il ne voulait l’avouer. Je n’ai pas osé insister, en me disant que vous seriez certainement au courant. Même si vous n’avez rien dit. »
Stéphane boit une gorgée de plus et grappille quelques cacahuètes dans le bol.
-- C’est très loin, alors je ne sais pas grand chose, mais voilà : il y a des années, autour de mille neuf cent vingt, toute une famille vivait là-bas avec des employés, comme je vous l’ai dit. Toutes les maisons étaient habitées, en fait, et la ferme tournait pas mal. Ca peut paraître incroyable aujourd’hui, quand on voit ce qu’est devenu l’agriculture dans le coin, mais à l’époque, il n’y avait pas de tracteurs. Les terres se travaillaient avec des chevaux et des hommes. Et les Alambert étaient les plus grands propriétaires de la région. Y a bien des gens qui jasaient, des on-dit, des ragots. Rien de bien extraordinaire pour un village à cette époque. Il suffisait de rater une messe pour une raison ou pour une autre pour en entendre parler pendant cent ans au moins ! » La jeune femme sourit doucement, mais son regard garde son attention. « Enfin, deux ans après la fin de la première guerre mondiale, on a retrouvé tous les habitant morts dans leurs maisons. Ils ont été assassinés en une nuit. »
Une douche glacée vient de tomber sur la jeune femme. Elle frissonne.
« Vous voulez dire qu’il y a eu près de - combien, vingt, trente morts ? - dans la propriété que je viens d’acheter et que vous ne m’avez rien dit ?
--Vingt huit, pour être précis. C’était une période creuse de l’année, il n’y avait pas de saisonniers à la ferme. Le matin, les enfants des environs qui venaient à l’école l’ont trouvée fermée. Ils ont fait le tour pour arriver par la cour, et ont été étonnés de n’y trouver personne. Il sont rentrés dans l’école par la porte de la cour et ont trouvé le couple d’instituteurs morts dans leur lit, et leurs enfants dans le leur. Ils sont descendu en courant jusqu’à la ferme la plus proche, qui devait tout de même être à une demi-heure de marche, et ont prévenu les premiers adultes qu’ils ont rencontré. Inutile de vous dire qu’ils n’avaient pas essayé de rentrer dans les autres maisons. Quand ils ont vu que personne ne sortait alors qu’ils criaient comme des cochons qu’on égorge, ils se sont enfuis à toutes jambes. On n’a jamais retrouvés les responsables, et cette histoire a dû être largement transformée au cours des ans.
-- Bon sang, mais quand contiez-vous me le dire !
-- Je ne vous l’aurais jamais dit. C’est arrivé il y a près de soixante dix ans, alors je crois qu’il y a prescription, non ? Et cela fait tellement de temps que franchement, je ne pensais pas qu’on vous en parlerai.
Stéphane ment mal, et il le sait. Il savait pertinemment qu’elle le saurait. Imaginez un village de quatre mille âmes où il est arrivé une chose pareille. Sans doute qu’on ne le criera pas sur les toits, du moins les premières années. Les gens sont silencieux, par ici, surtout à propos de cette histoire. On n’a pas l’habitude de laver son linge en public, ni de raconter qu’il y ait eu des fous sanguinaires dans la région, qu’ils aient été du village ou non. Ceux qui ne connaissaient pas vraiment l’histoire la connaissaient au moins par les rumeurs, et les vieux qui avaient vécu l’histoire et étaient encore en vie refusaient la plupart du temps d’aborder le sujet. Son grand-père y comprit. Ce qui veut dire que personne n’était vraiment sûr de ce qu’il savait, ou croyait savoir. Mais tout de même, une histoire aussi énorme ne pouvait rester dans le secret. C’était «le crime de la plaine », presque une légende, dans le coin. Alors comment parier que personne ne vous mettra la puce à l’oreille, ne chuchotera rien de suspect ?
« Tout de même, vingt huit morts. Vingt huit. » Elle semble presque se parler à elle-même, comme pour se convaincre. Puis, soudain, elle lève la tête en la secouant : « J’ai acheté une catacombe. Je n’arrive pas à croire que vous ne m’ayez rien dit.
-- A vrai dire, je sais que j’aurai dû, mais je crois que je ne savais absolument pas comment le faire. Ce n’était pas un sujet facile à aborder pour une vente, et j’ai conscience d’avoir été malhonnête. Mais on n’en parle jamais, ici. » Elle l’interrompt d’un geste de la main. « Oh, je ne crois pas que ça aurait changé quelque chose. Je ne m’effraie pas facilement, surtout pour de vielles histoires. Mais j’aurais préféré le savoir. Cela aurait été plus honnête, effectivement. Elle n’a jamais plus été habitée, depuis ?
-- Une famille du village en a hérité. Ils l’ont louée deux fois, tout d’abord à une famille de marseillais qui venaient le week-end et les vacances, pour la chasse. Et dans les années soixante dix, toute une communauté hippie s’y est installée. C’est pour ça que la grande maison est moins délabrée que les autres.
-- Et cette histoire ne les a pas refroidis ?
-- Honnêtement, je ne suis pas sûr qu’ils aient été réellement au courant. Et puis, vous savez, plus personne ne sait discerner ce qui est vrai de ce qui est faux dans ce qu’on raconte. C’est presque devenu une légende.
--Oui, peut-être. Mais tout de même, vingt huit morts ! » Elle paraît agacée, plus qu’apeurée ou furieuse, comme il s’y serait attendu.
« Julie, vraiment, je suis désolé. J’aurais dû vous en parler, mais je…je n’ai pas osé. »
C’est la première fois qu’il prononce son prénom, en dehors d’un soir où, seul, il l’avait prononcé dans le silence de l’appartement, avec une sorte de gourmandise à entendre raisonner le son, comme s’il suffisait à la matérialiser dans l’instant. Elle soupire.
« Je crois que je vous comprends. J’imagine que je n’aurais pas su quoi faire moi non plus si j’avais été dans votre position. Il faut juste que j’avale le morceau, vous voyez ?
-- Oui, je crois. »
Un bref silence s’installe où elle regarde dans le vide, puis Stéphane reprend, d’une voix hésitante, croyant à peine lui-même à ce qu’il dit : « Je sais que c’est un peu tard pour annuler la vente, mais avec les travaux que vous avez fait je peux peut-être la remettre à la vente. » La jeune femme sourit. Stéphane sent la tension qui règne baisser d’un cran.
« Non, pas question. Et de toute manière, vous n’y croyez pas vous-même. C’était déjà inespéré de me trouver, non ? » Elle secoue la tête. « Vous me resserviriez un verre ? Je crois que j’ai besoin d’un remontant plus consistant. » Il saisit la bouteille, maladroit, jongle un instant avec le bouchon qui lui échappe, renverse du liquide brun sur la table, ne sachant plus quoi dire ni faire pour rattraper son silence coupable.
Ce pauvre garçon se sent tellement coupable qu’il ne sait plus où se mettre, pense-t-elle, et aussitôt elle repense à la maison.
« Je pourrait vous attaquer en justice, vous savez ? » Le bac à glaçons s’écrase sur le tapis, libérant les cubes de glace qui jaillissent jusque sur le carrelage. Stéphane n’est plus rouge de confusion, il est cramoisi. Julie éclate de rire. « Je viens d’apprendre que j’ai acheté la maison de Barbe Bleu, alors j’ai bien le droit de faire un peu d’humour noir ! En plus, vous avez été malhonnête envers moi, ce qui n’est pas le meilleur début pour une relation, non ?
Il est tellement troublé qu’il ne relèvera les derniers mots quelle a prononcé que bien plus tard. Il est resté bouche bée, la lèvre inférieure bêtement pendante, la fixant avec l’incompréhension la plus totale. Comment peut-elle prendre tout cela avec, finalement, autant de légèreté ?
« Il faudra que je vous raconte ma vie, un jour, vous comprendrez. Du moment que je ne risque pas de découvrir moi-même des cadavres dans la maison, je ne pense pas que cette histoire m’empêche de l’habiter. » Elle rit encore, puis reprend, abaissant sa voix jusqu’à un ton rauque peu naturel : «A moins que de redoutables psychopathes rodent encore le long des routes. » Stéphane s’est laissé gagner par le ton léger de Julie, soulagé de voir que finalement elle prenait la chose mieux qu’il aurait pu imaginer que quiconque la prenne, mais un peu surpris tout de même. Et c’est ce ton excessivement léger, qui le gène, qui le fait insister sur un détail. Il apprécie sa cliente, sa réaction ne la lui rend que plus sympathique, et il s’en veut d’autant plus de l’avoir mise dans cette position : « vous êtes sure que vous allez arriver à habiter là-bas sans faire de cauchemars chaque nuit ?
Les yeux de Julie s’écarquillent dans une mimique digne d’un film d’horreur de bas de gamme, et sa voix reprend le ton rauque et faussement lugubre de tout à l’heure : « Vous croyez que je vais être attaquée par les fantômes surgissant des murs pour venir se venger d’être dérangés dans leur sommeil ?
Stéphane, brusquement parcouru par un frisson ne répond pas. Il sent de nouveau l’odeur de poussière, de bois pourri, et perçoit le bruit de la respiration saccadée d’un petit garçon qui cours le plus vite possible en direction de son vélo, laissant derrière lui la masse imposante de l’alignement des maisons. Son visage soudain blême interpelle la jeune femme, un peu ironique.
« Alors, vous croyez à ces histoires de maisons maudites !
-- On m’a raconté quand j’était enfant que la maison était… dangereuse. Mais bien sûr, rien ne s’y est jamais passé. Enfin, depuis cette histoire.
-- et vous n’y êtes jamais allé pour vérifier ?
Stéphane secoue la tête, les yeux au sol.
-- Et bien, vous n’étiez pas un gamin très curieux !
Elle a posé son verre et regardé sa montre. « Il faut que je parte, j’ai des courses à faire et je dois partir à Marseille dès ce soir. Merci pour le verre. Et pour les renseignements. »
Ils se sont levés de concert. Il la raccompagne à la porte, lui assurant qu’il est a sa disposition, et lui serre la main en haut des escaliers. Au moment de descendre le premières marches, elle s’est retournée vers lui, un peu pensive :
-- Vous a-t-on jamais mis en garde, pour des choses stupides telles que : il ne faut jamais écraser une punaise, ou bien : si on fait pipi dans une piscine l’eau devient toute rouge ?
Stéphane souri, se demandant ou elle veut en venir.
-- Oui, probablement, quand j’ai commencé à apprendre à nager, on a du me dire ça.
-- Et vous n‘avez pas été tenté de vérifier par vous-même ?
Stéphane rit vraiment pour la première fois.
-- Grand Dieu, non, j’aurais eu trop peur que ce soit vrai !
Julie sourit de nouveau, à présent, avec une flamme mutine dans les yeux.
-- Et bien, dès qu’on me la dit, moi, j’ai essayé. Et ce n’était pas vrai. Alors, pour les fantômes, on verra bien, non ?
Stéphane ne répond pas pendant qu’elle descends les marches, et lorsqu’elle lui lance son bonsoir, d’en bas, il ne lui répond que d’un signe de la main.
La fille est devant l’agence, derrière la vitrine. Stéphane, en train de classer les dernier ficher dans les dossiers correspondants de son ordinateur ne l’a pas vue. Il a fermé le verrou de la porte quelques minutes auparavant, et a baissé le rideau de métal tressé pour terminer tranquillement son dernier travail de la journée, évitant que ses amis pleins de bonnes intentions ne débarquent une fois de plus à l’improviste pour l’entraîner dans un de ces apéros interminables. Une de ses soirées dont il ressort titubant, cherchant ses clefs pendant une éternité, avant d’essayer de les introduire dans sa saloperie de serrure qui tangue langoureusement devant ses yeux.
Elle a tapé au carreau, à travers la grille, mais il ne lève pas les yeux. Bon sang, que cette bande d’alcolos le laisse terminer ça au moins. Enfin il jette un coup d’œil, s’apprêtant à voir José et Christophe, les mains au fond des poches de leur jean ou une cigarette coincé entre l’index et le pouce, adossé au poteau indicateur, sur le trottoir. Mais c’est elle qu’il aperçoit, penchée en avant, les mains en coupe autour du visage pour voir à travers les reflets de la rue sur la vitrine, si elle a été entendue. Il vient lui ouvrir, le cœur un peu vif, tout souriant de la bonne surprise.
«Bonsoir, je ne vous dérange pas ?
-- Oh non, j’allais terminer. J’ai fermé la grille pour terminer, justement. J’éteins l’ordinateur et je suis à vous. » Il s’installe en vitesse devant le bureau, cherche avec la souris le petit onglet, en bas à gauche, clique dessus et, au message d’attente, appuie sur le bouton. L’écran s’éteint dans un claquement lumineux. Cela ne lui a pris qu’une minute.
« Les travaux avancent comme vous voulez ?
-- Oui, ça va. » Elle hésite un peu, et se lance «Je peux vous offrir un verre quelque part ? »
Stéphane rougit légèrement en ramassant son sac à dos bon marché sur le sol. Il n’est pas très soigneux de ses affaires.
« Oui, bien sûr, sauf que c’est moi qui offre. Si vous voulez, on peut aller au bar du village, comme ça je vous présenterai et…
-- Je dois vous parler de quelque chose qui m’inquiète un peu, alors je préférerai un endroit plus calme. » Le jeune homme se dit que si elle s’inquiète de l’ambiance, c’est qu’elle n’a jamais mis les pieds au bar des sports. Mais il s’entent tout de même proposer «Si vous préférez, on peut aller chez moi, j’habite juste à côté.
-- c’est Parfait. »
Stéphane se sent tout à coup vaguement mal à l’aise. Il croit deviner de quoi elle va lui parler, ce qui ne l’enchante pas particulièrement, et, de plus, la perspective de se retrouver avec elle dans son appartement le trouble. Il n’est pas un timide maladif, mais malgré les études suivies à Aix-en-Provence, -qui est une ville estudiantine vivante et propice aux expériences diverses, surtout lorsqu’on est un jeune homme pas trop mal fait vivant en cité universitaire- il ne s’est jamais débarrassé d’un complexe terrible envers les « filles des villes » comme il les appelai en son fort intérieur. Un jour, il devait avoir treize ou quatorze ans, une gamine hautaine l’avait traité de paysan. Non pas qu’il ai une quelconque honte de ses origines, cela n’avait jamais été le cas, mais cette fille l’avait méprisé pour cela, et sur le moment, il avait eu honte, ne sachant trop quoi répondre. Il se souvenait de la scène. Il jouait aux cartes avec Rémi et Christophe, assis sur un banc de l’allée de la Promenade, quand la fille s’était amenée. Elle était jolie, maquillée comme un cœur, un nœud rouge dans les cheveux, une veste en jean sans manches et un pantalon de cuir noir moulant comme c’était la mode - elle se prenait sans doute pour Madonna, mais quand il y repensait maintenant, elle avait plutôt l’air d’un œuf de pacques New Age-. Elle mangeait une glace, ce qui lui avait paru extraordinaire car on était au mois de novembre et que le temps n’était plus tellement aux friandises rafraîchissantes. Rémi avait engagé la conversation, et elle avait passé l’après-midi avec eux, minaudant, souriant à l’un en s’asseyant à côté de l’autre, jetant des coup d’œils à chacun a tour de rôle. Elle était magnifiquement blonde, magnifiquement soignée, magnifiquement féminine. Stéphane en avait eu la tête tournée, et vous savez ce que c’est, n’est ce pas, dans un petit village. Tout le monde se connaît, pas une tête neuve pendant des mois, et les files qu’on côtoie sont les mêmes qui étaient assises à côté de nous à la maternelle. Alors, à la fin de l’après-midi, quand il avait été temps de reprendre les vélos pour rentrer, Stéphane l’avait un peu retenue à l’écart, sous le regard narquois de Rémi et Christophe - qui l’avaient jugée « trop jeune pour eux »- et avec sa permission, l’avait raccompagnée devant sa porte. Le trajet n’avait pas été très long, mais enchanteur, et lorsqu’il arrivèrent près de la maison que louaient ses parents pour les vacances de la Toussaint, il s’était penché au-dessus du vélo qu’il poussait des deux mains, et lui avait donné le premier baiser de sa vie. Elle avait les lèvres chaudes et humides, douces, et il n’aurait jamais cru que cela puisse être aussi bon.
Quand la langue experte de la fille s’était retirée, elle avait secoué la tête, esquissé un petit sourire mêlé de gène et d’ironie et elle lui avait balancé :
-- Laisse tomber, t’embrasse comme un paysan. Désolée .»
Stéphane l’avait regardée partir, entrer dans la maison et refermer la porte. Il lui semblait n’avoir pas bougé pendant des heures, pétrifié, ahuri, et il était sans doute encore là lorsqu’elle avait allumé la télé pour regarder la série du dimanche sur la troisième chaîne, après s’être débarrassée de son blouson. Il était rentré plein de honte, et lorsqu’arrivé au croisement ou Rémi l’attendait pour rentrer, celui-ci lui lança une de ces piques ironique qui le faisaient tant marrer, - hé don juan, c’était bon la turbine ?- Stéphane n’avait rien répondu, attaquant la cote avec rage, défoulant sur les pédales de son vélo la honte qui lui cuisait les joues.
Stéphane a rangé son vélo dans l’entrée de l’immeuble, une petite maison de trois étages, dont il occupe le dernier appartement, tout en haut. Il monte devant elle, cherchant les clefs dans son sac, un peu fébrile, essayant à toute vitesse d’évaluer le niveau de désordre qu’il a laissé en partant ce matin. Il se demande, un peu honteux, si par hasard, son caleçon de la nuit ne trônerait pas sur la table basse du salon. L’entrée de l’appartement donne directement dans le salon, il sera vite fixé. La porte ouverte, il jette un regard panoramique sur la pièce et est vite rassuré. Pas de caleçon ni de chaussettes sale à l’horizon. il fait entrer a fille à sa suite, avec un geste large de la main. « Voilà mon antre. » Une mezzanine couvre la moitié de la pièce, qui donne, à l’étage, sur une chambre, une salle de bain et un réduit à fenêtre pompeusement appelé bureau. Sous la mezzanine, une porte donne sur la cuisine sans fenêtre, qui capte la lumière par une large ouverture dans le mur du salon. La pièce est lumineuse et ocre, dans un assortiment de couleurs choisies, et encombrée de livres et de revues empilés sur le sol devant la fenêtre. Il s’excuse : « Je dois acheter une bibliothèque pour ranger tout ça. »
Il jette son sac sur le petit canapé qui trône au bas de l’escalier, et s’engouffre dans la cuisine.
-- Installez-vous. Qu’est ce que vous buvez ?
La fille entend le bruit caractéristique du joint de la porte du frigo qui s’ouvre, en s’asseyant du bout des fesses sur le canapé. Elle observe la pièce, un peu surprise du soin apporté à la décoration. La peinture choisie pour les murs, passée à l’éponge, diffuse et étend la lumière, et les quelques cadres accrochés au mur s’accordent parfaitement avec la luminosité de la pièce. De jolies aquarelles anonymes et claires, des scènes de bar pour la plupart.
-- Coca, bière, … - grincement d’une porte de bois qu’on ouvre- Martini ou pastis ?
-- Je prendrai bien un Martini.
Le sol est couvert de petites tomettes hexagonales ocre rouge, caractéristiques de la région, et un tapis de paille tressée très finement est placé devant le canapé. Un grosse bobine de câble électrique, en bois, comme on les trouve sur les chantiers en fin de construction, fait office de table basse. Le bois est brut, mais il a néanmoins été vernis. Les clous et les agrafes rouillés forment des motifs décoratifs sur le plateau rond du dessus.
Elle s’est levée pour le rejoindre dans la cuisine, mais il en ressort avec une bouteille coincées sous chaque bras, deux verres dans la main droite et une bouteille d’eau dans la gauche.
-- Bougez pas, j’en ai pour une seconde. Il ne manque plus que les glaçons.
La jeune femme se rassoit. Elle n’est pas des plus à l’aise, se sentant bizarrement mal fagotée dans son pantalon de treillis, ce qui ne devrait avoir aucune importance, vu le sujet qu’elle est venue aborder. Mais la petite pointe de culpabilité quelle ressent suffit pour qu’elle comprenne qu’il lui plaît bien, son agent immobilier célibataire et dont elle ne sait rien, et que les questions qu’elle est venu lui poser n’ont rien à voir avec cette petite boule, au fond de l’estomac.
Il est revenu avec un bol de cacahuètes et des glaçons dans un bac. Il les pose sur la bobine, devant le canapé, et s’assoit du même coup en tailleur sur le tapis.
« C’est joli, chez vous.
-- Merci, c’est gentil. Alors, de quoi vouliez vous me parler ? » demande-t-il en versant une bonne rasade de l’apéritif sucré dans un verre bariolé bon marché.
« Oh, je me sens un peu idiote d’être venue vous voir pour cela.
-- Dites moi tout, et je vous donnerai mon avis. On trinque ? » Une fois leurs verres cognés l’un contre l’autre, elle prend une brève inspiration et se sent profondément stupide. Stéphane la regarde avec un réel intérêt, et elle se demande pourquoi elle est venue ici, si sérieusement pour lui parler de cette histoire de maison comme si c’était une affaire d’état.
-- Monsieur Mazan m’a parlé d’une histoire, d’un drame à propos de la maison. Mais à l’en croire il n’en savait pas plus. Alors, j’ai pensé que vous deviez être au courant ?
Le cœur de Stéphane s’est mis à battre bien plus vite. Son regard s’est perdu au fond de son verre. Il avait compris de quoi il allait s’agir quand elle avait refusé d’aller au bar. Nous y voilà donc, il fallait bien qu’il s’y attende. Croyait-il donc que tout allait si bien se passer ?
« Ecoutez, ce sont des histoires. Il y a bien eu quelque chose, mais je suis sûr que ça a été déformé avec le temps… » La fille lui coupe aussitôt la parole ; « Ne tournez pas autour du pot. Monsieur Mazan avait l’air réellement soucieux. Et je vois bien que vous essayez de minimiser la chose, ce qui veut dire qu’il n’avait pas l’air inquiet sans raison. D’ailleurs, il n’a pas l’air d’être le genre de personne à s’inquiéter pour rien. » Stéphane lève un sourcil, exactement de la même façon que son grand-père. « Il vous a semblé soucieux ?
-- Franchement, oui. Il n’avait pas l’air tranquille quand il m’en a parlé, et j’ai eu l’impression qu’il en savait plus qu’il ne voulait l’avouer. Je n’ai pas osé insister, en me disant que vous seriez certainement au courant. Même si vous n’avez rien dit. »
Stéphane boit une gorgée de plus et grappille quelques cacahuètes dans le bol.
-- C’est très loin, alors je ne sais pas grand chose, mais voilà : il y a des années, autour de mille neuf cent vingt, toute une famille vivait là-bas avec des employés, comme je vous l’ai dit. Toutes les maisons étaient habitées, en fait, et la ferme tournait pas mal. Ca peut paraître incroyable aujourd’hui, quand on voit ce qu’est devenu l’agriculture dans le coin, mais à l’époque, il n’y avait pas de tracteurs. Les terres se travaillaient avec des chevaux et des hommes. Et les Alambert étaient les plus grands propriétaires de la région. Y a bien des gens qui jasaient, des on-dit, des ragots. Rien de bien extraordinaire pour un village à cette époque. Il suffisait de rater une messe pour une raison ou pour une autre pour en entendre parler pendant cent ans au moins ! » La jeune femme sourit doucement, mais son regard garde son attention. « Enfin, deux ans après la fin de la première guerre mondiale, on a retrouvé tous les habitant morts dans leurs maisons. Ils ont été assassinés en une nuit. »
Une douche glacée vient de tomber sur la jeune femme. Elle frissonne.
« Vous voulez dire qu’il y a eu près de - combien, vingt, trente morts ? - dans la propriété que je viens d’acheter et que vous ne m’avez rien dit ?
--Vingt huit, pour être précis. C’était une période creuse de l’année, il n’y avait pas de saisonniers à la ferme. Le matin, les enfants des environs qui venaient à l’école l’ont trouvée fermée. Ils ont fait le tour pour arriver par la cour, et ont été étonnés de n’y trouver personne. Il sont rentrés dans l’école par la porte de la cour et ont trouvé le couple d’instituteurs morts dans leur lit, et leurs enfants dans le leur. Ils sont descendu en courant jusqu’à la ferme la plus proche, qui devait tout de même être à une demi-heure de marche, et ont prévenu les premiers adultes qu’ils ont rencontré. Inutile de vous dire qu’ils n’avaient pas essayé de rentrer dans les autres maisons. Quand ils ont vu que personne ne sortait alors qu’ils criaient comme des cochons qu’on égorge, ils se sont enfuis à toutes jambes. On n’a jamais retrouvés les responsables, et cette histoire a dû être largement transformée au cours des ans.
-- Bon sang, mais quand contiez-vous me le dire !
-- Je ne vous l’aurais jamais dit. C’est arrivé il y a près de soixante dix ans, alors je crois qu’il y a prescription, non ? Et cela fait tellement de temps que franchement, je ne pensais pas qu’on vous en parlerai.
Stéphane ment mal, et il le sait. Il savait pertinemment qu’elle le saurait. Imaginez un village de quatre mille âmes où il est arrivé une chose pareille. Sans doute qu’on ne le criera pas sur les toits, du moins les premières années. Les gens sont silencieux, par ici, surtout à propos de cette histoire. On n’a pas l’habitude de laver son linge en public, ni de raconter qu’il y ait eu des fous sanguinaires dans la région, qu’ils aient été du village ou non. Ceux qui ne connaissaient pas vraiment l’histoire la connaissaient au moins par les rumeurs, et les vieux qui avaient vécu l’histoire et étaient encore en vie refusaient la plupart du temps d’aborder le sujet. Son grand-père y comprit. Ce qui veut dire que personne n’était vraiment sûr de ce qu’il savait, ou croyait savoir. Mais tout de même, une histoire aussi énorme ne pouvait rester dans le secret. C’était «le crime de la plaine », presque une légende, dans le coin. Alors comment parier que personne ne vous mettra la puce à l’oreille, ne chuchotera rien de suspect ?
« Tout de même, vingt huit morts. Vingt huit. » Elle semble presque se parler à elle-même, comme pour se convaincre. Puis, soudain, elle lève la tête en la secouant : « J’ai acheté une catacombe. Je n’arrive pas à croire que vous ne m’ayez rien dit.
-- A vrai dire, je sais que j’aurai dû, mais je crois que je ne savais absolument pas comment le faire. Ce n’était pas un sujet facile à aborder pour une vente, et j’ai conscience d’avoir été malhonnête. Mais on n’en parle jamais, ici. » Elle l’interrompt d’un geste de la main. « Oh, je ne crois pas que ça aurait changé quelque chose. Je ne m’effraie pas facilement, surtout pour de vielles histoires. Mais j’aurais préféré le savoir. Cela aurait été plus honnête, effectivement. Elle n’a jamais plus été habitée, depuis ?
-- Une famille du village en a hérité. Ils l’ont louée deux fois, tout d’abord à une famille de marseillais qui venaient le week-end et les vacances, pour la chasse. Et dans les années soixante dix, toute une communauté hippie s’y est installée. C’est pour ça que la grande maison est moins délabrée que les autres.
-- Et cette histoire ne les a pas refroidis ?
-- Honnêtement, je ne suis pas sûr qu’ils aient été réellement au courant. Et puis, vous savez, plus personne ne sait discerner ce qui est vrai de ce qui est faux dans ce qu’on raconte. C’est presque devenu une légende.
--Oui, peut-être. Mais tout de même, vingt huit morts ! » Elle paraît agacée, plus qu’apeurée ou furieuse, comme il s’y serait attendu.
« Julie, vraiment, je suis désolé. J’aurais dû vous en parler, mais je…je n’ai pas osé. »
C’est la première fois qu’il prononce son prénom, en dehors d’un soir où, seul, il l’avait prononcé dans le silence de l’appartement, avec une sorte de gourmandise à entendre raisonner le son, comme s’il suffisait à la matérialiser dans l’instant. Elle soupire.
« Je crois que je vous comprends. J’imagine que je n’aurais pas su quoi faire moi non plus si j’avais été dans votre position. Il faut juste que j’avale le morceau, vous voyez ?
-- Oui, je crois. »
Un bref silence s’installe où elle regarde dans le vide, puis Stéphane reprend, d’une voix hésitante, croyant à peine lui-même à ce qu’il dit : « Je sais que c’est un peu tard pour annuler la vente, mais avec les travaux que vous avez fait je peux peut-être la remettre à la vente. » La jeune femme sourit. Stéphane sent la tension qui règne baisser d’un cran.
« Non, pas question. Et de toute manière, vous n’y croyez pas vous-même. C’était déjà inespéré de me trouver, non ? » Elle secoue la tête. « Vous me resserviriez un verre ? Je crois que j’ai besoin d’un remontant plus consistant. » Il saisit la bouteille, maladroit, jongle un instant avec le bouchon qui lui échappe, renverse du liquide brun sur la table, ne sachant plus quoi dire ni faire pour rattraper son silence coupable.
Ce pauvre garçon se sent tellement coupable qu’il ne sait plus où se mettre, pense-t-elle, et aussitôt elle repense à la maison.
« Je pourrait vous attaquer en justice, vous savez ? » Le bac à glaçons s’écrase sur le tapis, libérant les cubes de glace qui jaillissent jusque sur le carrelage. Stéphane n’est plus rouge de confusion, il est cramoisi. Julie éclate de rire. « Je viens d’apprendre que j’ai acheté la maison de Barbe Bleu, alors j’ai bien le droit de faire un peu d’humour noir ! En plus, vous avez été malhonnête envers moi, ce qui n’est pas le meilleur début pour une relation, non ?
Il est tellement troublé qu’il ne relèvera les derniers mots quelle a prononcé que bien plus tard. Il est resté bouche bée, la lèvre inférieure bêtement pendante, la fixant avec l’incompréhension la plus totale. Comment peut-elle prendre tout cela avec, finalement, autant de légèreté ?
« Il faudra que je vous raconte ma vie, un jour, vous comprendrez. Du moment que je ne risque pas de découvrir moi-même des cadavres dans la maison, je ne pense pas que cette histoire m’empêche de l’habiter. » Elle rit encore, puis reprend, abaissant sa voix jusqu’à un ton rauque peu naturel : «A moins que de redoutables psychopathes rodent encore le long des routes. » Stéphane s’est laissé gagner par le ton léger de Julie, soulagé de voir que finalement elle prenait la chose mieux qu’il aurait pu imaginer que quiconque la prenne, mais un peu surpris tout de même. Et c’est ce ton excessivement léger, qui le gène, qui le fait insister sur un détail. Il apprécie sa cliente, sa réaction ne la lui rend que plus sympathique, et il s’en veut d’autant plus de l’avoir mise dans cette position : « vous êtes sure que vous allez arriver à habiter là-bas sans faire de cauchemars chaque nuit ?
Les yeux de Julie s’écarquillent dans une mimique digne d’un film d’horreur de bas de gamme, et sa voix reprend le ton rauque et faussement lugubre de tout à l’heure : « Vous croyez que je vais être attaquée par les fantômes surgissant des murs pour venir se venger d’être dérangés dans leur sommeil ?
Stéphane, brusquement parcouru par un frisson ne répond pas. Il sent de nouveau l’odeur de poussière, de bois pourri, et perçoit le bruit de la respiration saccadée d’un petit garçon qui cours le plus vite possible en direction de son vélo, laissant derrière lui la masse imposante de l’alignement des maisons. Son visage soudain blême interpelle la jeune femme, un peu ironique.
« Alors, vous croyez à ces histoires de maisons maudites !
-- On m’a raconté quand j’était enfant que la maison était… dangereuse. Mais bien sûr, rien ne s’y est jamais passé. Enfin, depuis cette histoire.
-- et vous n’y êtes jamais allé pour vérifier ?
Stéphane secoue la tête, les yeux au sol.
-- Et bien, vous n’étiez pas un gamin très curieux !
Elle a posé son verre et regardé sa montre. « Il faut que je parte, j’ai des courses à faire et je dois partir à Marseille dès ce soir. Merci pour le verre. Et pour les renseignements. »
Ils se sont levés de concert. Il la raccompagne à la porte, lui assurant qu’il est a sa disposition, et lui serre la main en haut des escaliers. Au moment de descendre le premières marches, elle s’est retournée vers lui, un peu pensive :
-- Vous a-t-on jamais mis en garde, pour des choses stupides telles que : il ne faut jamais écraser une punaise, ou bien : si on fait pipi dans une piscine l’eau devient toute rouge ?
Stéphane souri, se demandant ou elle veut en venir.
-- Oui, probablement, quand j’ai commencé à apprendre à nager, on a du me dire ça.
-- Et vous n‘avez pas été tenté de vérifier par vous-même ?
Stéphane rit vraiment pour la première fois.
-- Grand Dieu, non, j’aurais eu trop peur que ce soit vrai !
Julie sourit de nouveau, à présent, avec une flamme mutine dans les yeux.
-- Et bien, dès qu’on me la dit, moi, j’ai essayé. Et ce n’était pas vrai. Alors, pour les fantômes, on verra bien, non ?
Stéphane ne répond pas pendant qu’elle descends les marches, et lorsqu’elle lui lance son bonsoir, d’en bas, il ne lui répond que d’un signe de la main.