vendredi 24 août 2007

chapitre VI

6


La fille est devant l’agence, derrière la vitrine. Stéphane, en train de classer les dernier ficher dans les dossiers correspondants de son ordinateur ne l’a pas vue. Il a fermé le verrou de la porte quelques minutes auparavant, et a baissé le rideau de métal tressé pour terminer tranquillement son dernier travail de la journée, évitant que ses amis pleins de bonnes intentions ne débarquent une fois de plus à l’improviste pour l’entraîner dans un de ces apéros interminables. Une de ses soirées dont il ressort titubant, cherchant ses clefs pendant une éternité, avant d’essayer de les introduire dans sa saloperie de serrure qui tangue langoureusement devant ses yeux.
Elle a tapé au carreau, à travers la grille, mais il ne lève pas les yeux. Bon sang, que cette bande d’alcolos le laisse terminer ça au moins. Enfin il jette un coup d’œil, s’apprêtant à voir José et Christophe, les mains au fond des poches de leur jean ou une cigarette coincé entre l’index et le pouce, adossé au poteau indicateur, sur le trottoir. Mais c’est elle qu’il aperçoit, penchée en avant, les mains en coupe autour du visage pour voir à travers les reflets de la rue sur la vitrine, si elle a été entendue. Il vient lui ouvrir, le cœur un peu vif, tout souriant de la bonne surprise.
«Bonsoir, je ne vous dérange pas ?
-- Oh non, j’allais terminer. J’ai fermé la grille pour terminer, justement. J’éteins l’ordinateur et je suis à vous. » Il s’installe en vitesse devant le bureau, cherche avec la souris le petit onglet, en bas à gauche, clique dessus et, au message d’attente, appuie sur le bouton. L’écran s’éteint dans un claquement lumineux. Cela ne lui a pris qu’une minute.
« Les travaux avancent comme vous voulez ?
-- Oui, ça va. » Elle hésite un peu, et se lance «Je peux vous offrir un verre quelque part ? »
Stéphane rougit légèrement en ramassant son sac à dos bon marché sur le sol. Il n’est pas très soigneux de ses affaires.
« Oui, bien sûr, sauf que c’est moi qui offre. Si vous voulez, on peut aller au bar du village, comme ça je vous présenterai et…
-- Je dois vous parler de quelque chose qui m’inquiète un peu, alors je préférerai un endroit plus calme. » Le jeune homme se dit que si elle s’inquiète de l’ambiance, c’est qu’elle n’a jamais mis les pieds au bar des sports. Mais il s’entent tout de même proposer «Si vous préférez, on peut aller chez moi, j’habite juste à côté.
-- c’est Parfait. »
Stéphane se sent tout à coup vaguement mal à l’aise. Il croit deviner de quoi elle va lui parler, ce qui ne l’enchante pas particulièrement, et, de plus, la perspective de se retrouver avec elle dans son appartement le trouble. Il n’est pas un timide maladif, mais malgré les études suivies à Aix-en-Provence, -qui est une ville estudiantine vivante et propice aux expériences diverses, surtout lorsqu’on est un jeune homme pas trop mal fait vivant en cité universitaire- il ne s’est jamais débarrassé d’un complexe terrible envers les « filles des villes » comme il les appelai en son fort intérieur. Un jour, il devait avoir treize ou quatorze ans, une gamine hautaine l’avait traité de paysan. Non pas qu’il ai une quelconque honte de ses origines, cela n’avait jamais été le cas, mais cette fille l’avait méprisé pour cela, et sur le moment, il avait eu honte, ne sachant trop quoi répondre. Il se souvenait de la scène. Il jouait aux cartes avec Rémi et Christophe, assis sur un banc de l’allée de la Promenade, quand la fille s’était amenée. Elle était jolie, maquillée comme un cœur, un nœud rouge dans les cheveux, une veste en jean sans manches et un pantalon de cuir noir moulant comme c’était la mode - elle se prenait sans doute pour Madonna, mais quand il y repensait maintenant, elle avait plutôt l’air d’un œuf de pacques New Age-. Elle mangeait une glace, ce qui lui avait paru extraordinaire car on était au mois de novembre et que le temps n’était plus tellement aux friandises rafraîchissantes. Rémi avait engagé la conversation, et elle avait passé l’après-midi avec eux, minaudant, souriant à l’un en s’asseyant à côté de l’autre, jetant des coup d’œils à chacun a tour de rôle. Elle était magnifiquement blonde, magnifiquement soignée, magnifiquement féminine. Stéphane en avait eu la tête tournée, et vous savez ce que c’est, n’est ce pas, dans un petit village. Tout le monde se connaît, pas une tête neuve pendant des mois, et les files qu’on côtoie sont les mêmes qui étaient assises à côté de nous à la maternelle. Alors, à la fin de l’après-midi, quand il avait été temps de reprendre les vélos pour rentrer, Stéphane l’avait un peu retenue à l’écart, sous le regard narquois de Rémi et Christophe - qui l’avaient jugée « trop jeune pour eux »- et avec sa permission, l’avait raccompagnée devant sa porte. Le trajet n’avait pas été très long, mais enchanteur, et lorsqu’il arrivèrent près de la maison que louaient ses parents pour les vacances de la Toussaint, il s’était penché au-dessus du vélo qu’il poussait des deux mains, et lui avait donné le premier baiser de sa vie. Elle avait les lèvres chaudes et humides, douces, et il n’aurait jamais cru que cela puisse être aussi bon.
Quand la langue experte de la fille s’était retirée, elle avait secoué la tête, esquissé un petit sourire mêlé de gène et d’ironie et elle lui avait balancé :
-- Laisse tomber, t’embrasse comme un paysan. Désolée .»
Stéphane l’avait regardée partir, entrer dans la maison et refermer la porte. Il lui semblait n’avoir pas bougé pendant des heures, pétrifié, ahuri, et il était sans doute encore là lorsqu’elle avait allumé la télé pour regarder la série du dimanche sur la troisième chaîne, après s’être débarrassée de son blouson. Il était rentré plein de honte, et lorsqu’arrivé au croisement ou Rémi l’attendait pour rentrer, celui-ci lui lança une de ces piques ironique qui le faisaient tant marrer, - hé don juan, c’était bon la turbine ?- Stéphane n’avait rien répondu, attaquant la cote avec rage, défoulant sur les pédales de son vélo la honte qui lui cuisait les joues.
Stéphane a rangé son vélo dans l’entrée de l’immeuble, une petite maison de trois étages, dont il occupe le dernier appartement, tout en haut. Il monte devant elle, cherchant les clefs dans son sac, un peu fébrile, essayant à toute vitesse d’évaluer le niveau de désordre qu’il a laissé en partant ce matin. Il se demande, un peu honteux, si par hasard, son caleçon de la nuit ne trônerait pas sur la table basse du salon. L’entrée de l’appartement donne directement dans le salon, il sera vite fixé. La porte ouverte, il jette un regard panoramique sur la pièce et est vite rassuré. Pas de caleçon ni de chaussettes sale à l’horizon. il fait entrer a fille à sa suite, avec un geste large de la main. « Voilà mon antre. » Une mezzanine couvre la moitié de la pièce, qui donne, à l’étage, sur une chambre, une salle de bain et un réduit à fenêtre pompeusement appelé bureau. Sous la mezzanine, une porte donne sur la cuisine sans fenêtre, qui capte la lumière par une large ouverture dans le mur du salon. La pièce est lumineuse et ocre, dans un assortiment de couleurs choisies, et encombrée de livres et de revues empilés sur le sol devant la fenêtre. Il s’excuse : « Je dois acheter une bibliothèque pour ranger tout ça. »
Il jette son sac sur le petit canapé qui trône au bas de l’escalier, et s’engouffre dans la cuisine.
-- Installez-vous. Qu’est ce que vous buvez ?
La fille entend le bruit caractéristique du joint de la porte du frigo qui s’ouvre, en s’asseyant du bout des fesses sur le canapé. Elle observe la pièce, un peu surprise du soin apporté à la décoration. La peinture choisie pour les murs, passée à l’éponge, diffuse et étend la lumière, et les quelques cadres accrochés au mur s’accordent parfaitement avec la luminosité de la pièce. De jolies aquarelles anonymes et claires, des scènes de bar pour la plupart.
-- Coca, bière, … - grincement d’une porte de bois qu’on ouvre- Martini ou pastis ?
-- Je prendrai bien un Martini.
Le sol est couvert de petites tomettes hexagonales ocre rouge, caractéristiques de la région, et un tapis de paille tressée très finement est placé devant le canapé. Un grosse bobine de câble électrique, en bois, comme on les trouve sur les chantiers en fin de construction, fait office de table basse. Le bois est brut, mais il a néanmoins été vernis. Les clous et les agrafes rouillés forment des motifs décoratifs sur le plateau rond du dessus.
Elle s’est levée pour le rejoindre dans la cuisine, mais il en ressort avec une bouteille coincées sous chaque bras, deux verres dans la main droite et une bouteille d’eau dans la gauche.
-- Bougez pas, j’en ai pour une seconde. Il ne manque plus que les glaçons.
La jeune femme se rassoit. Elle n’est pas des plus à l’aise, se sentant bizarrement mal fagotée dans son pantalon de treillis, ce qui ne devrait avoir aucune importance, vu le sujet qu’elle est venue aborder. Mais la petite pointe de culpabilité quelle ressent suffit pour qu’elle comprenne qu’il lui plaît bien, son agent immobilier célibataire et dont elle ne sait rien, et que les questions qu’elle est venu lui poser n’ont rien à voir avec cette petite boule, au fond de l’estomac.
Il est revenu avec un bol de cacahuètes et des glaçons dans un bac. Il les pose sur la bobine, devant le canapé, et s’assoit du même coup en tailleur sur le tapis.
« C’est joli, chez vous.
-- Merci, c’est gentil. Alors, de quoi vouliez vous me parler ? » demande-t-il en versant une bonne rasade de l’apéritif sucré dans un verre bariolé bon marché.
« Oh, je me sens un peu idiote d’être venue vous voir pour cela.
-- Dites moi tout, et je vous donnerai mon avis. On trinque ? » Une fois leurs verres cognés l’un contre l’autre, elle prend une brève inspiration et se sent profondément stupide. Stéphane la regarde avec un réel intérêt, et elle se demande pourquoi elle est venue ici, si sérieusement pour lui parler de cette histoire de maison comme si c’était une affaire d’état.
-- Monsieur Mazan m’a parlé d’une histoire, d’un drame à propos de la maison. Mais à l’en croire il n’en savait pas plus. Alors, j’ai pensé que vous deviez être au courant ?
Le cœur de Stéphane s’est mis à battre bien plus vite. Son regard s’est perdu au fond de son verre. Il avait compris de quoi il allait s’agir quand elle avait refusé d’aller au bar. Nous y voilà donc, il fallait bien qu’il s’y attende. Croyait-il donc que tout allait si bien se passer ?
« Ecoutez, ce sont des histoires. Il y a bien eu quelque chose, mais je suis sûr que ça a été déformé avec le temps… » La fille lui coupe aussitôt la parole ; « Ne tournez pas autour du pot. Monsieur Mazan avait l’air réellement soucieux. Et je vois bien que vous essayez de minimiser la chose, ce qui veut dire qu’il n’avait pas l’air inquiet sans raison. D’ailleurs, il n’a pas l’air d’être le genre de personne à s’inquiéter pour rien. » Stéphane lève un sourcil, exactement de la même façon que son grand-père. « Il vous a semblé soucieux ?
-- Franchement, oui. Il n’avait pas l’air tranquille quand il m’en a parlé, et j’ai eu l’impression qu’il en savait plus qu’il ne voulait l’avouer. Je n’ai pas osé insister, en me disant que vous seriez certainement au courant. Même si vous n’avez rien dit. »
Stéphane boit une gorgée de plus et grappille quelques cacahuètes dans le bol.
-- C’est très loin, alors je ne sais pas grand chose, mais voilà : il y a des années, autour de mille neuf cent vingt, toute une famille vivait là-bas avec des employés, comme je vous l’ai dit. Toutes les maisons étaient habitées, en fait, et la ferme tournait pas mal. Ca peut paraître incroyable aujourd’hui, quand on voit ce qu’est devenu l’agriculture dans le coin, mais à l’époque, il n’y avait pas de tracteurs. Les terres se travaillaient avec des chevaux et des hommes. Et les Alambert étaient les plus grands propriétaires de la région. Y a bien des gens qui jasaient, des on-dit, des ragots. Rien de bien extraordinaire pour un village à cette époque. Il suffisait de rater une messe pour une raison ou pour une autre pour en entendre parler pendant cent ans au moins ! » La jeune femme sourit doucement, mais son regard garde son attention. « Enfin, deux ans après la fin de la première guerre mondiale, on a retrouvé tous les habitant morts dans leurs maisons. Ils ont été assassinés en une nuit. »
Une douche glacée vient de tomber sur la jeune femme. Elle frissonne.
« Vous voulez dire qu’il y a eu près de - combien, vingt, trente morts ? - dans la propriété que je viens d’acheter et que vous ne m’avez rien dit ?
--Vingt huit, pour être précis. C’était une période creuse de l’année, il n’y avait pas de saisonniers à la ferme. Le matin, les enfants des environs qui venaient à l’école l’ont trouvée fermée. Ils ont fait le tour pour arriver par la cour, et ont été étonnés de n’y trouver personne. Il sont rentrés dans l’école par la porte de la cour et ont trouvé le couple d’instituteurs morts dans leur lit, et leurs enfants dans le leur. Ils sont descendu en courant jusqu’à la ferme la plus proche, qui devait tout de même être à une demi-heure de marche, et ont prévenu les premiers adultes qu’ils ont rencontré. Inutile de vous dire qu’ils n’avaient pas essayé de rentrer dans les autres maisons. Quand ils ont vu que personne ne sortait alors qu’ils criaient comme des cochons qu’on égorge, ils se sont enfuis à toutes jambes. On n’a jamais retrouvés les responsables, et cette histoire a dû être largement transformée au cours des ans.
-- Bon sang, mais quand contiez-vous me le dire !
-- Je ne vous l’aurais jamais dit. C’est arrivé il y a près de soixante dix ans, alors je crois qu’il y a prescription, non ? Et cela fait tellement de temps que franchement, je ne pensais pas qu’on vous en parlerai.
Stéphane ment mal, et il le sait. Il savait pertinemment qu’elle le saurait. Imaginez un village de quatre mille âmes où il est arrivé une chose pareille. Sans doute qu’on ne le criera pas sur les toits, du moins les premières années. Les gens sont silencieux, par ici, surtout à propos de cette histoire. On n’a pas l’habitude de laver son linge en public, ni de raconter qu’il y ait eu des fous sanguinaires dans la région, qu’ils aient été du village ou non. Ceux qui ne connaissaient pas vraiment l’histoire la connaissaient au moins par les rumeurs, et les vieux qui avaient vécu l’histoire et étaient encore en vie refusaient la plupart du temps d’aborder le sujet. Son grand-père y comprit. Ce qui veut dire que personne n’était vraiment sûr de ce qu’il savait, ou croyait savoir. Mais tout de même, une histoire aussi énorme ne pouvait rester dans le secret. C’était «le crime de la plaine », presque une légende, dans le coin. Alors comment parier que personne ne vous mettra la puce à l’oreille, ne chuchotera rien de suspect ?
« Tout de même, vingt huit morts. Vingt huit. » Elle semble presque se parler à elle-même, comme pour se convaincre. Puis, soudain, elle lève la tête en la secouant : « J’ai acheté une catacombe. Je n’arrive pas à croire que vous ne m’ayez rien dit.
-- A vrai dire, je sais que j’aurai dû, mais je crois que je ne savais absolument pas comment le faire. Ce n’était pas un sujet facile à aborder pour une vente, et j’ai conscience d’avoir été malhonnête. Mais on n’en parle jamais, ici. » Elle l’interrompt d’un geste de la main. « Oh, je ne crois pas que ça aurait changé quelque chose. Je ne m’effraie pas facilement, surtout pour de vielles histoires. Mais j’aurais préféré le savoir. Cela aurait été plus honnête, effectivement. Elle n’a jamais plus été habitée, depuis ?
-- Une famille du village en a hérité. Ils l’ont louée deux fois, tout d’abord à une famille de marseillais qui venaient le week-end et les vacances, pour la chasse. Et dans les années soixante dix, toute une communauté hippie s’y est installée. C’est pour ça que la grande maison est moins délabrée que les autres.
-- Et cette histoire ne les a pas refroidis ?
-- Honnêtement, je ne suis pas sûr qu’ils aient été réellement au courant. Et puis, vous savez, plus personne ne sait discerner ce qui est vrai de ce qui est faux dans ce qu’on raconte. C’est presque devenu une légende.
--Oui, peut-être. Mais tout de même, vingt huit morts ! » Elle paraît agacée, plus qu’apeurée ou furieuse, comme il s’y serait attendu.
« Julie, vraiment, je suis désolé. J’aurais dû vous en parler, mais je…je n’ai pas osé. »
C’est la première fois qu’il prononce son prénom, en dehors d’un soir où, seul, il l’avait prononcé dans le silence de l’appartement, avec une sorte de gourmandise à entendre raisonner le son, comme s’il suffisait à la matérialiser dans l’instant. Elle soupire.
« Je crois que je vous comprends. J’imagine que je n’aurais pas su quoi faire moi non plus si j’avais été dans votre position. Il faut juste que j’avale le morceau, vous voyez ?
-- Oui, je crois. »
Un bref silence s’installe où elle regarde dans le vide, puis Stéphane reprend, d’une voix hésitante, croyant à peine lui-même à ce qu’il dit : « Je sais que c’est un peu tard pour annuler la vente, mais avec les travaux que vous avez fait je peux peut-être la remettre à la vente. » La jeune femme sourit. Stéphane sent la tension qui règne baisser d’un cran.
« Non, pas question. Et de toute manière, vous n’y croyez pas vous-même. C’était déjà inespéré de me trouver, non ? » Elle secoue la tête. « Vous me resserviriez un verre ? Je crois que j’ai besoin d’un remontant plus consistant. » Il saisit la bouteille, maladroit, jongle un instant avec le bouchon qui lui échappe, renverse du liquide brun sur la table, ne sachant plus quoi dire ni faire pour rattraper son silence coupable.
Ce pauvre garçon se sent tellement coupable qu’il ne sait plus où se mettre, pense-t-elle, et aussitôt elle repense à la maison.
« Je pourrait vous attaquer en justice, vous savez ? » Le bac à glaçons s’écrase sur le tapis, libérant les cubes de glace qui jaillissent jusque sur le carrelage. Stéphane n’est plus rouge de confusion, il est cramoisi. Julie éclate de rire. « Je viens d’apprendre que j’ai acheté la maison de Barbe Bleu, alors j’ai bien le droit de faire un peu d’humour noir ! En plus, vous avez été malhonnête envers moi, ce qui n’est pas le meilleur début pour une relation, non ?
Il est tellement troublé qu’il ne relèvera les derniers mots quelle a prononcé que bien plus tard. Il est resté bouche bée, la lèvre inférieure bêtement pendante, la fixant avec l’incompréhension la plus totale. Comment peut-elle prendre tout cela avec, finalement, autant de légèreté ?
« Il faudra que je vous raconte ma vie, un jour, vous comprendrez. Du moment que je ne risque pas de découvrir moi-même des cadavres dans la maison, je ne pense pas que cette histoire m’empêche de l’habiter. » Elle rit encore, puis reprend, abaissant sa voix jusqu’à un ton rauque peu naturel : «A moins que de redoutables psychopathes rodent encore le long des routes. » Stéphane s’est laissé gagner par le ton léger de Julie, soulagé de voir que finalement elle prenait la chose mieux qu’il aurait pu imaginer que quiconque la prenne, mais un peu surpris tout de même. Et c’est ce ton excessivement léger, qui le gène, qui le fait insister sur un détail. Il apprécie sa cliente, sa réaction ne la lui rend que plus sympathique, et il s’en veut d’autant plus de l’avoir mise dans cette position : « vous êtes sure que vous allez arriver à habiter là-bas sans faire de cauchemars chaque nuit ?
Les yeux de Julie s’écarquillent dans une mimique digne d’un film d’horreur de bas de gamme, et sa voix reprend le ton rauque et faussement lugubre de tout à l’heure : « Vous croyez que je vais être attaquée par les fantômes surgissant des murs pour venir se venger d’être dérangés dans leur sommeil ?
Stéphane, brusquement parcouru par un frisson ne répond pas. Il sent de nouveau l’odeur de poussière, de bois pourri, et perçoit le bruit de la respiration saccadée d’un petit garçon qui cours le plus vite possible en direction de son vélo, laissant derrière lui la masse imposante de l’alignement des maisons. Son visage soudain blême interpelle la jeune femme, un peu ironique.
« Alors, vous croyez à ces histoires de maisons maudites !
-- On m’a raconté quand j’était enfant que la maison était… dangereuse. Mais bien sûr, rien ne s’y est jamais passé. Enfin, depuis cette histoire.
-- et vous n’y êtes jamais allé pour vérifier ?
Stéphane secoue la tête, les yeux au sol.
-- Et bien, vous n’étiez pas un gamin très curieux !
Elle a posé son verre et regardé sa montre. « Il faut que je parte, j’ai des courses à faire et je dois partir à Marseille dès ce soir. Merci pour le verre. Et pour les renseignements. »
Ils se sont levés de concert. Il la raccompagne à la porte, lui assurant qu’il est a sa disposition, et lui serre la main en haut des escaliers. Au moment de descendre le premières marches, elle s’est retournée vers lui, un peu pensive :
-- Vous a-t-on jamais mis en garde, pour des choses stupides telles que : il ne faut jamais écraser une punaise, ou bien : si on fait pipi dans une piscine l’eau devient toute rouge ?
Stéphane souri, se demandant ou elle veut en venir.
-- Oui, probablement, quand j’ai commencé à apprendre à nager, on a du me dire ça.
-- Et vous n‘avez pas été tenté de vérifier par vous-même ?
Stéphane rit vraiment pour la première fois.
-- Grand Dieu, non, j’aurais eu trop peur que ce soit vrai !
Julie sourit de nouveau, à présent, avec une flamme mutine dans les yeux.
-- Et bien, dès qu’on me la dit, moi, j’ai essayé. Et ce n’était pas vrai. Alors, pour les fantômes, on verra bien, non ?
Stéphane ne répond pas pendant qu’elle descends les marches, et lorsqu’elle lui lance son bonsoir, d’en bas, il ne lui répond que d’un signe de la main.

mercredi 22 août 2007

chapitre V

5


-- Quelqu’un veut une bière ?
-- On fait une pause !
Pierre Mazan descend de l’échelle précautionneusement. Depuis qu’il est tombé en quatre-vingt-six, il a tendance à être très prudent quand il travaille en hauteur. Il s’en était magnifiquement tiré avec quatre côtes et le bras gauche cassé, et la cheville gauche salement amochée - il boîte un peu par temps de pluie- et le docteur à Marseille, lui avait dit qu’il avait eu une chance étonnante. A près de cinquante ans, il ne comptait plus trop sur la solidité de sa carcasse, ni sur la chance d’ailleurs. On n’est jamais à l’abri, se disait-il à chaque fois qu’il montait sur les barreaux métalliques. Jamais plus il n’était monté avec son ancienne désinvolture, et il se méfiait du Mistral comme du diable.
En bas, les deux manœuvres sont déjà près de la glacière en plastique bleu, posée à l’ombre de la maison. Ils n’entreposent pas leur casse croûte dans la maison, préférant manger dehors. Arrivés à la fin du deuxième mois de travaux, il avaient quasiment terminé, bien contents d’en voir le bout. Le mois de juin entamait sa descente infernale dans la chaleur, multipliant les pauses bières, et ralentissant le travail. Un sac de ciment pèse toujours plus lourd au mois de juin qu’au mois de janvier. Et c’est encore pire entre juin et septembre.
Julien est assis sur la glacière, ses jambes écartées largement, les talons de ses grosses chaussures plantés dans l’herbe écrasée et poussiéreuse. Il tient une canette de Kro dans sa main, les coudes appuyés sur ses cuisses, dans la posture étrange d’un équilibriste en repos sur un fil.
C’est son fils, et il a tout juste vingt ans. Il est beau, bronzé, a un sale caractère mais c’est un bon ouvrier. Leurs relations ont changé depuis qu’il travaille avec son père. Il a appris à respecter ses mains calleuses, son visage fatigué, le soir, et sa façon un peu bourrue de dire les choses, mais Pierre n’a jamais été un bavard, et à force de donner des directives, sur les chantiers, il a fini par parler à sa famille comme à ses ouvriers : avec brièveté et fermeté. Jean-Marc est assis sur les talons, le cul en arrière, une bretelle de sa salopette traînant sur le sol. Julien s’est levé pour ouvrir la glacière, faisant claquer les clips de plastique qui la maintiennent fermée, et tend une canette de bière à son père
-- Oh Jeannot, tu veux rien boire ?
-- Nan, ça va, merci. Je suis un peu embrouillé.
-- Oh, t’as passé une soirée fatigante ?
Jean-Marc souri, un peu gêné. La soirée arrosée de la veille lui tire les cheveux depuis le début de la matinée. Jean-Marc a tendance à sortit de plus en plus souvent ces temps-ci. Pierre se dit qu’il devrait peut-être essayer de lui dire un mot à se sujet, mais s’il ne peut le faire avec son propre fils, comment s’y prendre avec un étranger ?
-- T’as pas fini les plâtres, là-haut ?
-- Presque. Manque un pan de mur, c’est tout. Après, j’attaque le couloir.
Il regarde son patron :
-- Il faudra aller chercher un autre sac, je crois. Parce que le dernier est déjà au tiers.
-- Ouais, demain matin, ça ira ?
-- Ca ira.

Mais Pierre ne le regarde déjà plus. Une AX rouge vient de pénétrer dans la cour, en soulevant un nuage de poussière. La fille se gare devant le hangar de droite, en face d’eux, et descend de la voiture le moteur à peine arrêté et lance son bonjour en posant le pied sur la terre poussiéreuse et sèche de la cour. Elle est vêtue d’un pantalon de treillis noir et d’un débardeur bleu marine un peu large, une façon pour elle d’être parfaitement à l’aise. Julien s’est levé d’un bon, et Jean-Marc, un peu moins prestement, déplie son mètre quatre vingt dans un mouvement maladroit, une sorte d’étirement grinçant. Son mal de tête semble décupler, malgré les deux Efferalgans du matin, et le citrate qui les a accompagnés. Il s’essuie les mains sur les fesses avant de serrer celle que la jeune femme lui tend en souriant. Elle a un joli sourire, large, et des yeux pétillants.
« -- Je viens voir un peu où vous en êtes…
-- Ben, venez voir, on a bien avancé. » et Pierre se dirige vers la maison, la fille sur les talons et sa bière à la main. « L’étage est quasiment terminé vous savez, Y a plus grand chose à faire !
-- J’ai hâte de pouvoir emménager, vous savez. La pension de famille ou je suis logée est très bien - elle insiste, c’est lui qui lui a recommandé l’adresse le jour où ils ont convenu des travaux- mais enfin, on est mieux chez soi, n’est ce pas ?
-- Y a pas à dire.
Dehors, les garçon ne se sont pas rassis, et Julien, tourné vers la porte par laquelle son père et la fille viennent de disparaître, tâte la poche de sa chemise à la recherche de son briquet, une Marlboro light dans la main. Jean-Marc, un pas derrière lui, lui lance à voix mesurée :
-- Pas vilaine, hein ?
Julien se retourne, souriant vaguement, et un peu rougissant, les yeux au sol.
-- Ouais, on se demande ce qu’elle vient faire là, toute seule.
-- Qu’est ce qu’on en sait si elle est seule ?
-- J’sais pas, mais elle en a l’air en tout cas.
Jean-Marc ri.
-- T’as l’air accro, toi, dis moi
Julien rougi un peu plus.
-- Ouais, c’est ça, Ducon, et ta sœur suce des ours au Canada.
Jean-Marc éclate franchement de rire, d’un grand rire qui résonne sur les murs de la maison, avant de s’échapper vers la plaine.
Dans la maison, l’inspection des travaux est rapide, et Pierre s’apprête à descendre l’escalier quand la jeune femme lui demande :
-- et la salle de bain ?
Pierre se retourne vers elle, sans la regarder vraiment dans les yeux.
-- Elle est terminée, aussi.
-- alors, je peux la voir ?
Pierre, mal à l’aise, bredouille un «bien sûr » confus, s’emmêlant dans ses mots, lui qui a si peu l’habitude de parler. Il ne peut pas échapper à cette visite, et il n’a aucun motif valable -ou non d’ailleurs- pour éviter d’entrer dans la pièce. Mais il ne peut pas lui confier cette impression désagréable qu’il a ressenti. Comment dire une chose pareille, même pas une chose d’ailleurs, une impression, un malaise, quoi ? C’est une étrangère, sa patronne qui plus est, alors, que faire ? Elle le prendrait pour un fou, s’il tentait de lui expliquer combien les journées à travailler dans cette pièce ont été longues, avec cette sensation étrange, désagréable, et l’envie qu’il avait eu de finir vite, quitte à bâcler un peu un joint de carrelage, ici ou là. Une fois le travail terminé, il se souvenait du soulagement qu’il avait ressenti et la façon rapide qu’il avait eu de ranger les outil pour les sortir de la pièce et les ramener dans le camion en faisant le moins d’allers retours possibles. Et en fermant la porte, il s’était dit un peu stupidement qu’il n’y remettrait pas les pieds, ce qu’il n’avait plus fait, d’ailleurs. Et même maintenant, après un certain temps, il n’y tenait pas.
-- Il y a un problème ?
-- Non, ce n’est… C’est juste…
Il la regarde droit dans les yeux, cette fois-ci. Il apprécie sont regard, à ce moment là. Elle à l’air intriguée, et ses yeux sont fixés sur lui, avec tout son intérêt.
-- Cette maison, vous connaissez son histoire ? Ce qui s’y est passé il y a des années ?
-- Non, absolument pas, quelle histoire ?
Mais Pierre secoue la tête. Il ne se sent pas de taille, là, à l’instant, devant la porte de la salle de bain précisément, de lui raconter quoi que ce soit. D’autant qu’il se dit, un peu lâchement, que ce n’est pas à lui de le faire.
-- Et bien, il s’est passé des choses ici, dramatiques. Mais il y a des années, et je ne suis pas trop au courant. Et puis, je suis pas sûr que ça ai une quelconque importance.
La jeune femme avait le regard un peu plus brillant, encore plus inquisiteur. Elle perçoit dans le ton une sorte de contradiction, elle voit bien qu’il regrette d’avoir parlé de cette histoire.
-- Mais ça m’intéresserai de savoir quand même.
-- Faudrait demander à quelqu’un du village, moi, je suis ici que depuis quelques années... C’est juste des choses que j’ai vaguement entendu dire.
La jeune femme voudrait insister, mais elle se retient. Visiblement, le maçon ne tiens pas à raconter quoi que ce soit. Et peut-être est-il sincère d’ailleurs, bien que son regard fuyant l’ai intriguée.
En pénétrant dans la salle de bain, aménagée dans la pièce de droite, à l’étage, Pierre est parcouru par un frisson. Une fois la poignée tournée et la porte poussée, la pièce apparaît telle qu’elle était avant les travaux. Dans la lumière filtrant à travers le volets cassés, projetant sur le sol des ombres déconstruites, il voit nettement les motifs délavés de la tapisserie, des paniers de fleurs dont les couleurs avaient dues être vives et gaies, avant que le temps et l’humidité ne décollent par endroits le papier, qui faisant a présent des bulles sur le mur, gondolant lamentablement pour finir déchiré près du sol, là ou les souris avaient pu l’arracher. Le sol, recouvert de poussière et de morceaux de plâtre détachés du plafond, portait encore les tomettes rouges, inégales et branlantes qu’il avait lui-même retirées avant de refaire le carrelage. Une chaise en paille cannée trône dans un coin de la pièce, vomissant le tressage défoncé sur le sol, la paille faisant une chevelure incongrue et inversée au petit meuble. Sur le dossier, accroché au montant droit, un foulard, probablement rouge, se soulevait par intermittence, au gré du courant d’air créé par l’ouverture de la porte. Dans le coin droit, un album de photographies à la couverture de cuir, avec ses pages épaisses, termine de moisir
-- C’est magnifique ! Exactement comme je la voulais !
Pierre a sursauté. La jeune femme le bouscule un peu pour pénétrer dans la pièce, blanche et lumineuse. Les vitres de verre dépoli posées la veille diffusent une lumière douce dans la pièce. Le long du mur qui fait face à la porte, le bâti carrelé de blanc supporte une vasque, blanche elle aussi, et au bout, la baignoire avec ses accoudoirs luxueux. Et l’immense miroir qui semble repousser l’espace. Pas de poussière ici, ni de chaise, ni d’album. Rien que le blanc, l’odeur de la peinture fraîche, et les traces blanches laissées par le plâtre, ici ou là. Pierre a très chaud, soudain, il a l’impression de rougir comme un collégien qui reçoit son premier baiser au beau milieu de la cour du bahut, et en même temps, ce qui le fait transpirer n’est pas seulement cette impression de stupidité qu’il ressent. La pièce lui donne chaud, comme si, soudain, il s’apercevait qu’il était resté un peu trop au soleil.

chapitre IV

4
M…, le 02 décembre
Ma petite chérie
Ça y est, j’ai trouvé la maison !
Elle va beaucoup te plaire, elle ressemble à la maison qu’on avait en Bretagne, tu te souviens ? elle est très grande, et il y a d’autres maisons autour. Elles ne sont pas habitées, alors dés que tout sera prêt, Papi et mamie pourront venir nous rejoindre. Ce ne sera pas tout de suite parce qu’il y a beaucoup de choses à faire avant, mais je suis sûre qu’on sera très bien ici. Je vais faire les travaux qu’il faut et dès que ce sera fini, tu pourra venir me rejoindre. Je viendrai te chercher et j’espère que tu pourra faire ta rentrée à l’école ici. C’est un petit village comme tu en avais envie, et la maison est au milieu des champs avec rein autour, comme tu en rêvait. Ce n’est pas trop loin du village et tout est tellement tranquille que des que tu auras des amis tu pourra y aller en vélo, toute seule comme une grande !
J’espère que cela te plaira.
Mamie m’a parlé de la colonie de vacances ou va Manon, je suis d’accord pour que tu y ailles aussi. Elle va m’envoyer les papier et je m’occuperai de tout. Je suis contente que tu aies envie d’y aller..
J’espère que tout ce passe bien et que tu travaille toujours aussi bien. Sois bien sage ma petite puce, et fais de gros bisous à papi et mamie pour moi.
Je te téléphone ce soir ou demain, donc tu recevra la lettre après.
.
Je t’embrasse mon amour.
Ta petite maman qui t’aime fort.

mardi 21 août 2007

Chapitre III

3

Le vieux a posé son verre de pastis très lentement sur le comptoir du Bar des Sports, le seul bar du village où il peut aussi acheter son tabac, lire son journal et suivre les matches de football lorsqu’ils sont retransmis sur la chaîne cryptée. Ses yeux sont restés dans le vague un moment, un long moment où il n’entendit plus le bruit du baby-foot malmené, ni les exclamations des jeunes qui se provoquaient verbalement et non plus les brèves remarques des joueurs de contrée assis juste derrière lui. Un très long moment où il n’entendit qu’un long cri interminable, un coup de feu et le bruit d’un meuble qui se brise.
Il hoche la tête lentement, et sans regarder son interlocuteur, il dit:
-- C’est bien qu’elle soit habitée de nouveau. C’est une femme, tu m’as dit ?
-- Oui, plutôt jeune, en plus.
-- Elle est seule ?
-- Oui, je crois. En tout cas, l’acte de vente est établi à son nom.
Stéphane laisse le silence conclure sa réflexion, avant de jeter un sourire du côté de son grand-père :
-- Elle est plutôt jolie.
Le vieux a levé un sourcil, lui jetant un coup d’œil en coin.
-- Ca fait beaucoup de plutôt, ça, non ?, Et sans attendre de réponse, il demande : Elle n’a rien dit sur la maison ?
-- Non. On a juste fait le tour et elle a dit que l’endroit lui plaisait.
Le vieux frissonne :
-- Elle l’a pas trouvé lugubre ?
-- Non, apparement.
Darius reprend une gorgée de pastis et enfourne une poignée des cacahuètes disposées devant lui dans une coupelle argentée au pied un peu poussiéreux. Le bar a du laisser aller depuis la mort de la mère Souillac, le fils est un poivrot ignare qui sait tout juste doser son pastis.
-- La maison, là-bas, elle est isolée. Il n’y a pas le téléphone ni l’électricité. Tout ce qu’il y a, c’est le raccordement à l’eau parce que le pauvre Jacques pensait que ce serait plus facile pour la vendre. Alors, quand ils ont construit la route goudronnée avec l’alimentation en eau dessous, il a fait prolonger les tuyaux jusque là-bas. La mairie en a payé un peu parce qu’ils espéraient la transformer en colonie de vacances. Mais le pauvre Jacques n’a jamais voulu la leur vendre à cause de ça. Il ne voulait pas que des enfants dorment là-bas.
Il y eu un silence que Stéphane, ne voyant pas où voulait en venir son grand-père, failli rompre, mais celui-ci reprit en appuyant sur les mots avec un sourire et des jeux de sourcils:
-- Et qu’est-ce qu’elle va y faire, ta plutôt jolie et plutôt jeune cliente ?
-- y habiter, visiblement. Elle devait aller voir Mazan pour les travaux, cette après-midi. Le vieux lève de nouveau la tête, surpris.
-- Quoi, elle a déjà signé, payé et tout ?
Stéphane sourit de toute ses dent, tellement qu’il pourrai illustrer une pub pour dentifice.
-- Cash, Papé. Elle est pleine aux as !
-- Et le Mazan, il est d’accord ?
-- Je l’ai appelé avant de venir, pour voir comment ça c’était passé. Il m’a dit qu’il commence la semaine prochaine.
Le vieux hoche la tête, un court instant pensif. Puis il secoue la tête, avant de jeter un regard en coin à son petit fils :
- Plutôt jolie, plutôt jeune et pleine aux as, hein ?
Stéphane glousse comme une adolescente un peu gauche.
-- Ouais !
-- Encore une petite voleuse d’héritage, hein, qui s’est mariée avec un vieux riche pour le détrousser et le tuer de fatigue !
Le jeune garçon rit un peu plus franchement, et réprimande d’un regard un peu acide son grand-père qui ricane.
-- Papé !
-- Bon, c’est pas tout ça, mais moi, il faut que je me rentre, dit-il en descendant de sa chaise, rangeant son tabac dans la poche arrière de son pantalon de chasse. Il ramasse sa casquette sur le comptoir et la frappe sur sa cuisse, avant de la caler des deux mains sur sa tête. En remettant enfin sa pipe à la bouche, il répète, reprenant son sérieux :
-- C’est bien qu’elle soit habitée de nouveau. C’est bien. Bravo pitchoun.
Puis, changeant de ton comme de sujet, il ajoute :
-- Passe le bonjour à ta mère, j’y suis pas allé aujourd’hui.
Il a un vague sourire, étonnamment blanc vu sa consommation de café et de tabac.
-- Elle est un peu en rogne, mais dit lui toi, je viendrai pas habiter au village. Ça fait cinquante ans que je suis là bas, et j’y suis bien.
Son sourire devient plus franc et plus brillant encore.
-- Et je suis pas encore un vieux sénile, dis-lui.
-- C’est juste qu’elle s’inquiète, Papé. Elle voudrait juste que tu sois plus près, au cas où… Le vieux hausse les épaules et lui donne sa réplique favorite.
- A part mourir, qu’est ce que tu veux qu’il m’arrive ? Ta mère, elle croit que venir au village, ça va me rendre éternel ! Elle comprend pas, tu vois. Je ne veux pas partir ailleurs que dans ma maison. Bon, je vais louper les informations régionales. Allez, à demain pitchoun.
Stéphane soupire en souriant. Encore une fois, l’anguille s’échappe habilement.
- A demain, Papé.
Le vieux sort du bar en saluant les joueurs de belote installés près de l’entrée, leurs verres de pastis posés à chaque coin de la table, grattant de leurs ongles sales les cartes à jouer racornies et grasses.
-- Oh Darius, t’as raté une sacrée mène, y sont encore capot !
le vieux ouvre la porte, et les protestations des perdants l’accompagnent dans la bouffée d’air frais qui l’entraîne dehors.

Chapitre II


2
Le garçon a ramené la jeune femme jusqu’à l’agence, bavardant le long des vingt kilomètres qui les séparaient de la ville de Manosque. Il la renseigne sur la région, les habitudes du coin, les fêtes estivales. Comme dirai son grand-père, il fait la pub. Mais elle a l’air déjà pas mal renseignée, et tout à fait convaincue, de toute manière. Elle est tellement jeune, on dirait presque une adolescente. Stéphane, avec ses 26 ans, a presque l’impression d’être plus vieux qu’elle. Il n’ose pas lui poser les questions qui lui tournent dans la tête, et pourtant, avec cette jolie jeune femme à côté de lui dans la clio blanche, il aimerait bien savoir, discuter plus personnellement. Elle a une voix douce, sans accent, et des manières de citadine. A l’aller, il lui a «vendu » la maison, et le village, maintenant, il aurait presque envie de se vendre, lui.
« Vous n’êtes pas de la région n’est-ce pas ? »
Elle ri.
« Non, je suis de la région parisienne. Je n’y suis pas né, mes parents sont des bretons déracinés.
-- Et vous faîtes quoi dans la vie ?
-- J’écris des histoires pour les enfants, et je fais des illustrations parfois.
-- Et ça marche bien ?
Elle ri encore, un peu plus fort.
-- Plutôt pas mal. Et vous, ça marche bien, non, avec la bicoque que vous m’avez fourguée !
Stéphane a rougi brusquement.
-- Ne soyez pas gêné, cette maison est exactement ce que je cherchais, et, sincèrement, je ne pensais pas un instant qu’il était possible de trouver un endroit pareil.
-- Mais elle est si…
-- Grande ! Mais si vous aviez habité toute votre vie la banlieue parisienne, et pas la plus luxueuse, qui plus est, vous apprécieriez l’espace, croyez moi ! J’ai partagé la chambre de ma sœur pendant vingt ans. Dix mètres carrés pour deux pendant toutes ces années, à se marcher dessus, à se chamailler - ma sœur est désespérément ordonnée et moi bordélique au possible- et quand on a acheté notre premier appartement, mon mari et moi, je ne rêvait que d’un immense loft démesuré ! Et en guise de loft nous nous sommes installés dans un minuscule T2 de quarante cinq mètres carrés…
-- et maintenant vous vous offrez dix maisons d’environs cent mètres carrés chacune ! C’est une sacrée progression en si peu de temps.
Un courant d’air glacé traverse la voiture.
-- Oui, sacrée progression.
Elle ne sourit plus, et malgré les efforts de Stéphane pour relancer la conversation, le silence s’installe pesamment jusqu’à l’agence.

Chapitre I

1
C’est une bâtisse construite tout en longueur.
Une dizaine de maisons alignées le long d’une cour intérieure longue de cent cinquante mètres environs, peut-être deux cent, et large de trente. Des arbres touffus, des buissons et des herbes comblent les espaces laissés entre les bâtisses, et face aux maisons, de l’autre côté, l’alignement se complète de hangars de pierre ouverts largement sur la cour, les anciennes écuries, étables, et une immense citerne délabrée de cent vingt mètres cube. De chaque côté, à l’extérieur, deux chemins de terre, la longent. Une bande de jardins clos comble l’espace entre le chemin de devant et les maisons. Ce périmètre est couvert d’herbes hautes jaunies par le soleil, d’arbres imposants livrés à eux même, et parsemés de squelettes mécaniques, antiques tracteurs délabrés, charrues rouillées abandonnées au lierre grimpant et au chiendent. Quelques voitures aussi, une 4L tronquée en deux mangée de rouille, une deux chevaux reposant de guingois sur ses essieux et des grosses pierres, des pièces de carrosserie éparpillées. De la rouille, de l’herbe et des cailloux. Quelques arbres. C’est tout.
Les deux immenses hangars et la citerne, reliés aux maisons d’un côté par un haut mur, de l’autre pas un bosquet d’arbres compact forment la cour, elle aussi envahie d’herbes, là où le passage de l’agent immobilier et des visiteurs ne l’a pas écrasée, créant un léger sillon entre le porche d’entrée -deux piles de pierres imposantes -, et la porte de la plus grande maison, celle pourvue d’un étage, et qui est dégagées de ces arbres envahissants et du lierre vorace qui ont presque engloutis les autres maisons. Devant les deux bâtiments qui cernent l’entrée, le sol tassé pendant des décennies par le passage des machines et des bêtes a quelque peu échappé à l’envahisseur, presque aussi sec et poussiéreux que celui des chemins qui parcourent la plaine.
Il n’y a que le bruit du vent et deux énormes platanes qui ombragent l’entrée de la maison.
«Toutes les maisons sont construites sur plus ou moins le même modèle : salle à manger cuisine, deux ou trois chambres, une porte côté cour et une autre côté jardin. Certaines ont des commodités qui ont été installées à l’intérieur, toutes sont indépendantes, et si on laisse les arbres en place, elles sont suffisamment isolées les unes des autres pour pouvoir y habiter à plusieurs familles sans vivre les uns sur les autres. Seule la maison principale diffère, puisqu’elle a un étage. Cent quatre vingt mètres carrés sur deux étages, et un grenier qui la couvre en totalité, et de hauteur suffisante pour se tenir debout. »
L’homme attend un commentaire qui ne vient pas, et reprend :
« La maison du fond, là bas, - il désigne l’extrémité Ouest de l’alignement, virtuellement clos par une imposante maison cernée de végétation épaisse- est en fait un ensemble de douze chambres, réparties sur environs cent mètres carrés, avec une pièce qui servait de réfectoire, et une autre de douches collectives. C’est l’endroit où logeaient les ouvriers de passage et les célibataires. C’est ainsi qu’elle s’appelle d’ailleurs, la maison des célibataires. Là, - Il désigne les maisons situées entre celle du fond et la maison principale, balayant de son geste deux maisons qui se font face et trois autres face au hangar le plus éloigné de l’entrée - ce sont, les maisons des ouvriers résidants, ceux qui vivaient ici en permanence, avec femmes et enfants. Certaines ont été habitées par les enfants du propriétaire, mais je ne sais pas lesquelles. Elles ne sont pas très grandes, vous verrez, mais on peut facilement loger une famille de quatre personnes dans chacune d’elles. Ici, c’est la plus grande, on l’appelait la demeure, c’est celle du propriétaire, c’est pour ça qu’elle est la plus près de l’entrée. Cent quatre vint mètres carrés sur deux étages. Je vous l’ai dis, déjà, non ? Il y aura des travaux à faire, mais ce sont de beaux volumes. Il reste quelques vieux meubles à l’intérieur, nous vous en débarrasserons si vous voulez. »
L’homme, les points fermés dans les poches de sont pantalon, regarde ses chaussures, cherchant à fuir du regard le silence pesant de la visiteuse. Il n’y a pas grand chose à dire sur la bicoque qui permette d’accrocher. Le coin est sympa, l’ensemble bucolique, mais elle est invendable. Qui voudrait d’un tel espace, d’un endroit aussi immense si ce n’est un promoteur immobilier, qui voudrait en faire un complexe sportif ou un centre de vacance ? Mais voilà, aucun ne s’intéressait à ce coin de Provence perdu dans les lavandes. C’est joli, oui, mais pas de mer, pas de lac, pas de balades en montagne. Une chaleur écrasante l’été, un ennuis mortel l’hiver, une piscine municipale avec ses trois bassins réglementaire, et un camping qui périclite depuis dix ans, survivant tout juste par la volonté de la municipalité de conserver un lieu d’accueil pour d’improbables touristes de passage, puisque aucun des deux hôtels du village n’a survécu.
L’homme recommence à lui faire l’article, perdant un peut d’enthousiasme en lui montrant la dernière maison visible, en face de l’entrée, un peu en retrait : « Et voilà l’école. Parce qu’il y avait beaucoup d’enfants qui vivaient ici, et aux alentours. Pour leur éviter d’aller au village, on leur a construit une école. Il y a un logement pour quatre personnes -les instituteurs vivaient sur place, eux aussi- et deux salles de classe qui donnent au sud, vers la plaine. La seconde entrée, par là-bas, était celle par laquelle passaient les enfants. Il y a deux maisons de plus au bas du silo, derrière le bosquet - il désigne l’est de la cour et la perspective bouchée par un fouillis d’arbres et de lierre - Si vous voulez me suivre…
-- Ce ne sera pas nécessaire.
Bon, rien de bien surprenant. Il a encore usé sa salive pour rien, c’est classique Il se retrouve face à un particulier qui cherche à investir dans de la belle pierre, par exemple dans une ferme. Il lui parle de cette «fabuleuse occasion », excellent rapport qualité prix, des travaux à entreprendre, mais une réelle opportunité. Il la place à chaque fois. Et les gens viennent visiter, intrigués, et repartent aussitôt. Un jour, une femme lui avait dit qu’il faudrait raser les maisons pour que ça soit rentable, et elle n’avait pas tout à fait tord. Une seule maison, ce serait si simple à vendre. Mais impossible d’en vendre une seule pendant que les autres tombent en ruine. Qui viendrait habiter ici, dans ce hameau désert, avec les silhouettes fantomatiques et pesantes de ces bâtisses vides tout autour ? Il se disait qu’un jour il tomberai sur un guru qui viendrai installer sa communauté dans les maisonnettes, et qu’il savait qu’il ne pouvait ni le prévoir, ni empêcher que ça arrive.
« Je prends le tout, mais pas le bois dont vous m’avez parlé à l’agence. L’entretien de cet endroit me demandera suffisamment d’énergie sans que je m’encombre d’un bout de forêt. »
Il regarde brusquement la femme, surpris. Elle n’a pas détaché son regard de la grande bâtisse, plantée au milieu de la cour, les mains enfournées dans les poches de sa veste de survêtement grise, son sac en bandoulière sur l’épaule droite. C’est un sac en toile comme en portent les appelés du contingent qui sortent chaque week-end de l’arsenal, à Toulon, sauf qu’il est plus petit, et rouge. Un sac de petite fille, ou d’adolescente, mais pas celui d’une femme. Pourtant, elle a de l’assurance, et sa voix est ferme quand elle reprend :
« Y a-t-il au village un maçon qui pourrait venir me faire un devis et commencer des travaux rapidement ? Juste la maison principale, pour la rendre habitable. » Elle se tourne vers lui « Je voudrais pouvoir l’habiter aussi rapidement que possible.
-- Oui, bien sûr, ce doit être possible… dit-il, mangeant un peu ses mots.
La femme a déjà tourné les talons en direction de la voiture, le laissant planté devant la maison qui l’enserre dans son ombre et qui, après plus de quinze ans d’attente, vient sans discussion de trouver un acquéreur.
-- On y va ?
-- Vous ne voulez pas voir l’intérieur ? Tout de même, c’est une vielle maison et…
La fille s’est retournée, et elle le regarde droit dans les yeux, un léger sourire, un peu ironique, esquissé sur ses lèvres.
-- Ne m’avez vous pas dit qu’elle était en état ? Pas plus de trois cent mille francs de travaux pour rénover la grande, c’est bien ça ?
-- Oui, bien sûr, mais tout de même c’…
-- Je vous fait confiance, et en plus j’aime cet endroit, monsieur Déraud, intérieur pourri ou pas. Qui plus est, à ce prix là, je peux me permettre de rénover toutes ces maisons, l’une après l’autre et de construire une piscine devant chacune, voire d’en faire des bâtisses de grand luxe. Vous voyez ce que je veux dire ? Alors, à moins que vous n’ayez vraiment pas envie de la vendre… Cela fait un bout de temps que qui que ce soit ne l’a visitée, non ?
-- Les habitants de ce village parlent toujours trop, réplique l’homme, amusé.
-- Oh, détrompez-vous !, Et d’un geste large elle montre la cour, et le petit sentier qui mène à la porte de la maison principale, «Combien cette année ? Deux, trois, moi y comprise ? Je n’ai pas besoin d’entendre dire que cette maison n’intéresse personne, c’est écrit dessus !
L’homme, vaguement mal à l’aise, a suivit son geste du regard, détaillant le délabrement de l’endroit.
-- Ben si, la preuve.
Elle sourit, avec un haussement des épaules marqué regardant la maison.
-- Elle me plaît, elle a du caractère. On va bien s’entendre, elle et moi.
Et, à cet instant, l’homme a l’impression étrange que la maison acquiesce.