jeudi 25 octobre 2007

chapitre XX

20 Tout est blanc. Tout est recouvert de cette pellicule cristalline qui fait briller la plaine sous le soleil naissant. Les garçons s’arrêtent régulièrement, pour se pencher sur les traces laissées par les animaux au petit jour dans le gel qui recouvre le chemin. Il fait froid, et leurs souffles font des petits nuages devant leurs bouches. Louis a attrapé une brindille bien droite et la tient entre ses doigts, mimant le geste du fumeur. Accroupis autour de la trace d’un lièvre – deux trous alignés dans le gel, deux autres à vingt cinq ou trente centimètres derrière, alignées perpendiculairement – ils se font des clins d’œils. Ils préparent un mauvais coup pour Albertine. Ils ont un secret. Louis coince sa fausse cigarette au coin des lèvres et explique : « Tu sais, ce n’est pas parce qu’il y en a un que c’est là. » -- quoi, qu’est ce qui est là ? -- Rien, tu es trop petite… -- mais quoi ? Je veux savoir ! La petite fille est très brune, avec de grands yeux noisette bordés de cils épais. Elle est chaudement vêtue d’une veste de laine serrée, épaisse, dont son gant bleu roi émergent du bout des doigts. Simone est plus grande, elle marche en général devant, avec les garçons, ou la tient rudement par la main pour l’inviter à avancer plus vite. Les garçons se donnent des coups de coude, ricanent, s’évitant du regard pour éviter le fou rire. Joseph se penche vers elle. « -- tu te souviens, l’animal dont on a parlé l’autre jour ? -- la bête méchante qui rôde la nuit et à cause de laquelle il ne faut pas sortir. -- Et bien là ce sont ces traces. -- Albertine, laisse, intervient Simone, il faut y aller. Albertine n’est pas seulement plus jeune, elle est aussi beaucoup plus naïve que la moyenne. Ce n’est pas qu’elle soit bête, ou simplement un peu retardée. Elle fait simplement confiance aux gens, spontanément, et les garçons ne cessent de jouer avec elle, d’autant qu’elle est peureuse et craintive comme un petit animal. Parfois Louis la défend, et donc Darius aussi. Mais cette fois, c’est lui qui l’entraîne dans sa plaisanterie. Ce n’est pas bien méchant, après tout. Et Louis dit parfois que ça lui montre qu’il faut pas tout croire… -- Louis, arrête, intime Simone. Le ton et péremptoire. Louis est déjà amoureux d’elle, et il esquisse un geste pour obtempérer quand il croise le regard goguenard de Joseph. Il regarde sa sœur, ses grands yeux se sont écarquillés, accroupie pour fixer le sol, trente centimètres devant elle. Elle fronce les sourcils, dubitative, et fini par lever les yeux vers lui, ses petits genoux faisant deux ronds clairs dans l’ensemble sombre qu’elle dessine dans le jour à peine naissant. Elle est si petite. -- Louis, on dirait un lièvre, non ? Les garçons pouffent de rire mais Louis se contente d’un sourire, un peu coupable. Sa robe traîne dans la terre en train de dégeler, et Simone qui les attendait plus loin a tout juste le temps d’esquisser un pas pour venir chercher la petite que son frère lui tend la main pour l’aider à se lever. -- oui, c’est vrai. Aller, viens. On t’a fait une blague. Elle lui sourit, gentiment, et dit : « je savais, quand même ! » Tout au long du chemin, Joseph se moque à voix basse de Louis, et Darius garde le silence. Il a froid aux pieds car ses chaussettes sont un peu mouillées – il a marché sur le pas de la porte pour mettre ses chaussures dehors, parce qu’il ne voulait pas faire de bruit avec ses grosses semelles - le bébé dormait encore et il avait vu les traits tirés de sa mère, au réveil. C’était un bon garçon, il ne voulait pas qu’elle se fatigue si le bébé se réveillait trop tôt, après la nuit qu’il lui avait faite passer. Il en veut un peu à Joseph qui se moque de Louis. Il est le plus grand de tous, il a dix ans passés, et c’est le meilleur ami de Darius. Son autre copain l’attend à l’école, c’est Paul, le fils de monsieur et madame Areneau. Il a neuf ans, comme lui. Joseph, lui, a sept ans. Il n’est pas bien méchant, mais ce n’est qu’un gamin, et il ne comprend pas toujours les réactions de Louis. Ce qu’il voit, c’est que quand sa grande sœur intervient, le garçon se range de son côté. Il murmure, rythmant chaque pas : -- Louis est amoureux, Louis est amoureux, Louis est amoureux La taloche le rate de quelques centimètres, et la main de Louis ratant la nuque, lui frappe l’épaule. Il s’éloigne en trottinant, la besace lui battant les jambes, riant de plus belle et rejoint les filles qui marchent à présent devant, et Darius et Louis se trouvent seuls, quatre mètres derrière les autres. La discussion tourne autour des grives, des corvées. Ils ne sont pas très bavards. Les pieds de Darius gèlent dans ses chaussures, il les sent un peu engourdis et pour une fois, il se languit d’arriver dans la pièce chaude, à côté du poêle, une bonne tartine beurrée dans la main. Ca, c’est le grand luxe. L’alignement de maison se profile sur la plaine, avec la longue traînée de fumée réconfortante qui s’échappe des quatre maisons principales. Il est pas loin de sept heures dix, peut être le quart passé. Ils ont moins traîné que d’habitude, ce matin, quand même, mais vu le froid qu’il fait, c’est pas plus mal. Quand ils arrivent devant l’alignement, ils font le tour, coupant par le petit sentier qu’ils ont tracé eux-mêmes, en passant entre l’école et la dernière maison, et ils pressent un peu le pas. « -- c’est bizarre, c’est éteint ! C’est Simone qui s’est arrêtée, la petite au bout du bras. « -- y sont pas encore levés, tu crois ? Ils sont tous les cinq bêtement plantés sur le sentier. Les fenêtres de l’appartement de l’instituteur et de sa femme sont fermées, aucune lumière ne filtre de l’intérieur. Celles de l’école ne sont pas ouvertes non plus, et le tuyau qui sort de la toiture au dessus de la salle de classe ne fume pas. Albertine se dandine d’un pied sur l’autre, regardant son frère, perturbée par le fait inhabituel. Simone a jeté un oeil à Louis, un peu inquiet, parce que cela n’est jamais arrivé. C’est Darius qui fini par avancer. « -- ben si y dorment encore, va bien falloir les réveiller. Moi, j’ai froid aux pieds ! » Les quelques mètres qui les séparent de l’entrée de la cuisine son toutefois lents, tous un peu gênés de prendre leurs instituteurs en plein sommeil, et mal à l’aise de les trouver en bras de chemise. Devant la porte, Louis passe devant pour taper, mais la porte est déjà entrebâillée. Il frappe quand même, poussant un peu plus la porte en arrière. Trois grands coups qui résonnent. « -- Monsieur ? Il recommence. « Monsieur Areneau?

chapitre XIX

19
-- bon, c’est un peu long, je vais essayer d’abréger parce que j’ai pas envie d’y passer la nuit, mais si tu veux des précisions, tu n’hésite pas. Da’c ? -- Dac. Stéphane se demande si l’utilisation de leurs vieux codes est un signe. Le vieux ne les utilise plus depuis longtemps, depuis que le langage de Stéphane a évolué pour se débarrasser de tout ces raccourci de mots ou onomatopées qui marquaient son appartenance à la secte des « peu poilus du menton à la voix chevrotante » - L’expression était de sa fille, et il devait lui reconnaître non sans quelque fierté, une dose certaine d’humour bien acide – Mais cela semble l’aider à recréer leur intimité, un souvenir commun qu’il place entre eux pour que chacun se souvienne bien à qui il a affaire. Le vieux s’est assis d’un côté de la table, le garçon en face. Devant lui, sa pipe et son paquet de tabac, le cure pipe, un petit verre à peine plus gros qu’un dé à coudre, et une bouteille anonyme, le verre légèrement flou, qui semble empli d’eau fraîche. Le vieux rempli copieusement le petit verre, puis le tend au garçon. -- non, merci. Alors, Darius le vide d’un trait sec, remontant vivement le coude et cassant le poignet. Puis il le pose, le rempli de nouveau, et le fait glisser sur la toile cirée, s’arrêtant sur le dernier setter avant que les motifs ne disparaissent sous les mains du garçon. -- Tu en aura besoin, tout à l’heure. Bon, je commence. Ca commence loin, bien loin avant que les Alambert s’y installent. Au début du siècle d’avant. Il y avait une vielle qui habitait une bicoque, à cet endroit. Une seule toute petite maison, à côté d’un puit, des lapins, des poules et quatre légumes dans un potager. Je ne sais pas grand chose sur elle, et de toute manière, personne ne devait savoir vraiment qui elle était, à l’époque. Elle vivait isolée, et elle descendait au village pour échanger des œufs les jours de marché. Elle avait une fille. Je n’ai pas trouvé grand chose sur elles, mais dans les archives du village, il y a des notes du curé qui officiait. Une sorte de journal. » Stéphane l’interrompt : -- quand as-tu cherché ? -- oh, il y a des années, quand on a pu commencer à les consulter librement. Tout ce que j’ai trouvé c’est que la fille était très laide, presque effrayante. Il n’y a pas grand chose, mais cela dénote l’effarement quelle suscitait. Je me souviens encore de la phrase notée. « Au quartier dit du baoù, j’ai vu une femme âgée et son enfant, que la miséricorde de Dieu s’attache à elles. Jamais je n’ai vu un être si répugnant qu’il n’inspira qu’il fut engendré par le démon. Son visage semble être celui d’un animal, elle semble n’avoir pas de nez, sa bouche est déformée de sorte qu’elle ne parvient que très mal à parler. Il est difficile de déterminer quel peut être son age, mais c’est encore une enfant. La mère la cache et n’a pas souhaité que le baptême lui soit donné. » Ça, c’était vers 1815, 1816. Plus loin, j’en ai retrouvé mention au moment où la peste a sévi dans la région, dans les années trente. Il est écrit qu’il s’est rendu dans la plupart des fermes et des exploitations éloignées avec deux moines bénédictins qui distribuaient pains et derniers sacrements, selon ce qu’ils trouvaient, vers la fin de l’épidémie. La population s’était réfugiée sur ordre du conseil dans des cabanes, des cahutes provisoires disséminées dans la campagne. Il a trouvée la vieille en bonne santé, mais elle ne l’a pas laissé approcher. Il n’y a plus de trace de cette femme après ça. Il ne parle pas de la fille très laide. Par contre, elle apparaît dans les registres de l’église, parmi les morts de l’année 1830, au début de l’épidémie. A côté de l’entrée 614, il est noté « la dite araignée, sans baptême, du quartier le baoù ». C’est tout. Ce n’est pas noté dans la colonne des morts dus à l’épidémie, mais on ne peut être sur de rien, le curé lui même étant mort dans la dernière saison de contagion, c’est le suivant –ou un des bénédictins, on ne sait pas, qui a poursuivit les notes, et il y a eu beaucoup de rajouts après-coup. Des gens dont on s’est aperçu qu’ils étaient morts quand tout le monde est revenu en ville. Ensuite plus rien, jusqu'à ce que Les Alambert s’y installent. Ils sont arrivés pendant les années mille neuf cent à mille neuf cent dix. Probablement au tout début de la décennie, puisque les premiers baptêmes célébrés dans la paroisse remontent à mille neuf cent neuf. Ils ont eu sept enfants. Deux sont morts en bas age, avant deux ans. En vint ans, leur ferme est devenue la plus grande exploitation de la plaine. Je sais pas si c’était une famille qui avait des sous, à l’origine, mais c’est ce qui se disait au village. Les gens sont jaloux, tu sais. Ils disaient que c’était pas naturel de réussir aussi bien aussi vite. Il descendait vendre à Marseille et à Manosque aussi. Il achetait des terres, les plantait, en rachetait d’autres l’année d’après… Tous les enfants se sont mis au travail, au fur et à mesure. Ils travaillaient dur et, en grandissant, ils sont devenus des fermiers aguerris. On disait qu’ils venaient de la ville, qu’ils n’y connaissaient rien… ils ont bien fait taire tous ces vieux becs. Chaque fois qu’un enfant s’est marié, le vieux a construit sa maison avec lui. Il avait été marin ou quelque chose dans le genre, enfin, il avait voyagé, et il avait de grandes idées. C’est pour ça qu’il a construit aussi l’école, parce qu’il croyait en l’éducation, pas comme ces culs terreux qui le critiquaient à longueur de temps, au village, et qui trouvaient qu’il en faisait trop. En fait, à chaque fois qu’il faisait quelque chose, on trouvait à y redire. Bon, c’est vrai que le vieux avait des idées vraiment farfelues et un peu trop modernes pour l’époque. C’est lui qui a construit la maison des André, sur le petit chemin qui descend à Saint Roc, et à l’époque, c’était ce qu’ils appelaient « la maison des amours », pour que les ouvriers ne ramènent pas les filles à la ferme, sous le nez des gamins, et qu’ils fassent tranquillement leurs petites affaires. Inutile de te dire que c’était plutôt mal vu, ils les débauchaient n’importe où, se les ramenaient là, tranquillement. Les gens trouvaient ça dangereux pour leurs filles, ils racontaient des horreurs, comme quoi le vieux ne se gênait pas pour se ramener des petites, qu’on y entendait de drôles de choses, des filles qui n’en sortaient pas… Bon, en même temps, les abrutis des villages se reproduisent à grande vitesse. Ils n’aiment toujours pas les étrangers, alors à l’époque, tu imagines ce qu’on a pu raconter sur eux ! Ils achètent une bicoque et une terre que d’autres, soit dit en passant, cultivaient sans droit, pour une bouchée de pain, ils cultivent et font plutôt fortune… ça passait plutôt mal au village. Ton arrière grand père y a travaillé un peu, pendant les grosses saisons, avant qu’il n’hérite de la ferme en plein –à l’époque, c’est son frère, le Félicien qui avait la ferme. Mais bon, il fallait choisir son camp, à l’époque, et le papet préférait aller là ou il y a de quoi faire et une bonne paye. Ca lui a causé des soucis, parce qu’au village, des gens ont commencé à parler, à lui poser des questions bizarres, à ne plus le saluer… Enfin, t’imagines, y avait une école, un bordel, et pas d’église ! Même pas une petite chapelle. Alors ça, c’était le summum ! Toujours est-il qu’en mille neuf cent vingt, quand c’est arrivé, j’avais neuf ans. J’allais à l’école là parce que ça faisait moins loin que celle du village, en venant de la ferme. En Hiver, quand ça gèle à pierre fendre, crois-moi, tu fais vite ton calcul. On était bien content d’économiser une demi-heure de marche. Le jour où c’est arrivé, c’était le dix-sept février. La plupart des hommes s’occupaient plus des bêtes que des champs, tu vois. Je me languissais le printemps, parce qu’au printemps, j’allais aider mon père et j’allais plus à l’école. C’est pas que j’aimais pas ça, l’école, mais disons que c’était pas ce que je préférais. Enfin, je suis arrivé, avec Albertine, Simone, Louis et Joseph. On arrivait toujours les premiers parce que le père de Louis arrivait à la maison à six heures avec lui. Alors on était levés avant, et on partait de suite parce qu’il fallait pas trop traîner non plus. Y avait quand même le vallon de Beaucouère à descendre et remonter, alors…. Et puis, les premiers, ils avaient droit aux tartines. C’est madame Areneau –l’institutrice- qui les faisait. C’était juste pour les premiers, les tartines, et les derniers arrivés avaient la place près du poêle. Nous, on s’en foutait, du poêle, de toute façon, je trouvait toujours qu’il faisait trop chaud, alors ! Bref, pour arriver à l’école, après le vallon, on coupait à travers les lavandes qui remontent sur la plaine, enfin, quand il pleuvait pas sinon on pouvait pas, et on prenait le chemin normal arrivé là-haut. On arrivait toujours par la plaine, devant l’école, mais on faisait le tour pour passer par l’appartement, pour dire qu’on était là et pour récupérer les tartines, et puis les instituteurs n’étaient pas dans les classes avant sept heures et quart, sept heures et demie. Ce matin là aussi, on a traversé le vallon et on est remontés sur la plaine et

chapitre XVIII

18

Bonjour ma chérie !
J’ai appelé mamie tout à l’heure, elle m’a dit que tu va bien. Normalement, je viendrai te chercher la semaine prochaine, et on viendra ici toutes es deux, enfin !!!!
Je me languis de te serrer dans mes bras ma sauterelle, je t’embrasse fort.
Maman.

vendredi 12 octobre 2007

chapitre XVII

17
rentrée à la maison, elle s’est mise au travail, pendant quatre heures elle rédige, reprend ses premiers jets, plongée dans son texte comme elle sait le faire. Elle en a oublié de manger, prise qu’elle est par ses histoires, qui ont l’avantage de lui faire oublier ce que la vielle lui a dit.
-- elle est bien, cette maison, mais y rester toute seule, c’est pas une bonne idée.
Julie a répondu q’elle savait ce qui s’y était passé, que ce ne la gênait pas. La vieille avait alors secoué la tête.
-- personne ne sait vraiment ce qui s’y est passé, vous savez.
Julie procède comme toujours face a une inquiétude, elle se plonge dans le travail, reprenant le leitmotiv de Scarlett O’Hara, « Demain est un autre jour. » C’est lorsque Paul est mort qu’elle a écrit le plus et qu’elle a commencé à illustrer elle-même ses histoires. La douleur avait été si fulgurante qu’elle s’y serait noyée. Elle avait une petite fille à consoler, et sa vie à elle a poursuivre pour pouvoir continuer à lui sourire. Elle avait donc écrit, jusqu’à l’épuisement de l’envie, des idées, des jolies phrases. Alors, elle avait confié la puce à ses parents, et cherché un autre port d’attache, où le regard de ses parents ne pèserait plus sur ses épaules, lui rappelant chaque jour son difficile statut.
Vers quinze heures, elle s’était accordé un café, sur le pas de la porte du jardin, le regard perdu sur la plaine. Ce paysage sans fin l’apaisait infiniment, et les caresses du soleil d’octobre l’avaient poussée dans une douce torpeur. Elle s’était endormie, blottie dans son plaid, contre le montant de la porte. Elle s’était éveillée au bas des escaliers, après sa toute première crise de somnambulisme.
Son rêve avait commencé tout en douceur, avec le joli sourire de Stéphane. Il était assis sur le comptoir, dans la cuisine et
Les murs sont tels qu’avant les travaux. Une grosse fissure lézarde derrière le visage du garçons, et la fente apparaît à travers lui. Il chante une comptine à voix basse, en triturant entre ses doigts un ruban noir. Léa bondi à travers la pièce.
-- Mahan, je suis là !
-- qu’est ce que tu fais là ?
Sa petite puce tenait un papier à la main, de la taille d’une carte à jouer.
-- j’ai eu une image, Mahan. Je suis sage comme une image. Elle tendait fièrement devant elle sa récompense. Julie s’en saisi, et une fois dans ses mains la carte s’agrandi progressivement jusqu’a atteindre le format éditorial de ses livres pour enfants. Léa a disparu, mais elle l’entend chanter en canon avec Stéphane la comptine obsédante qu’elle ne connaît pas.
Saute bel ange
L’image est brouillée, et elle se transforme encore devant ses yeux. C’est une image baroque, ou une femme à- demi allongée sur une stèle lève les bras au ciels dans un geste horrifié, les yeux écarquillés, fixés sur l’homme en costume moyenâgeux qui se traîne à ses pieds, pendant qu’un groupes de vieux barbus se précipitent dans la crypte sombre.
-- Ô Roméo mon Roméo
Une très vielle femme se trouve a côté d’elle. Elle ressemblerait presque à la vielle du magasin, si ce n’est la laideur extrême de ses traits. Elle est blanche et irradie comme un clair de lune.
--Tu es chez moi, tu es Juliette. Où donc est Roméo ?
Elle se met à chanter le couplet stupide de la comptine, et soudain Paul est là, tel qu’elle l’a vu la dernière fois. Le visage à moitié mangé par le rouge du feu, les yeux blancs aux paupières noires et boursouflées. Il ouvre la bouche, chante .Il est vêtu comme l’homme du tableau. Julie regarde de nouveau l’image, et c’est elle qu’elle voit à présent sur la stèle. C’est Stéphane qui est allongé sur le sol et qui se tord à ses pieds. La crypte aussi est différente, c’est à présent la pièce du haut, là ou elle a installé la salle de bain. Elle se tourne vers la porte des escaliers, Léa s’y trouve, toute souriante.
-- je vais avoir un nouveau papa ?
le ton n’est pas enjoué, sa voix n’est plus la sienne. Elle lui fait un signe de la main. Julie s’apprête à la suivre quand la sonnerie qui résonne comme dans une caserne de pompier envahit la pièce. Léa se fait insistante, pressante. Les sourcils froncés, ses jolis yeux bleus tournant au noir, ses cheveux aussi.
-- Viens, Mahan, viens tout de suite. Ce n’est pas important, allez !
Mais le téléphone gagne du terrain dans la tête de Julie, repoussant l’image de la petite fille qu’est devenue Léa.
-- Non ! Salope ! Suis moi, n’écoute pas !
Au pied de l’escalier,
Julie se réveille enfin, interloquée. Le téléphone résonne encore, mais elle ne parvient pas à sortir de sa torpeur suffisamment tôt pour y répondre. La sonnerie s’éteint et le silence règne de nouveau.

Huit heure trente.
Stéphane gare sa voiture dans la cour. Pile à l’heure. Il s’est dit que ça ferait meilleur effet, après leur conversation du matin. Il ne fallait pas qu’elle s’imagine qu’il traînait encore la patte. La jeune femme ouvre la porte, elle a entendu le crépitement des feuilles et des pierres suis sous les pneus de l’AX, et le grincement du frein à main lorsqu’il l’a enclenché. Derrière la porte d’entrée, elle compte jusqu’à dix. 1 – la portière claque – 2 – puis elle a entendu les pas du jeune homme– 5 – écraser des escargots qui se baladaient malencontreusement à la fraîche – 8 – puis le haillon de la voiture se soulever dans le sifflement – 10 – des pistons relâchés, et alors qu’il sort un paquet plat et volumineux de son coffre, elle dit :
-- Bonsoir !
-- Vous me gâchez ma surprise, fermez cette porte !
-- C’est trop tard ! qu’est ce que c’est ?
-- C’est bien votre crémaillère, non ? Entre gens civilisés on se fait des cadeaux, dans ces cas-là.
En s’approchant, il ne voit que les yeux brillants qui l’accueillent sur le pas de la porte. Il entrent dans la grande cuisine, dont le style n’a pas changé. Elle y a installé un comptoir, avec de hauts tabouret de métal forgé assortis au canapé sur lequel il est s’assoit. Il aimerai l’ambiance qui règne là, si ce n’était qu’à chaque fois qu’il regarde vers la porte qui donne sur le jardin, il se revoit au même endroit, dans la poussière, le souffle coupé, face aux autres, juste avant qu’ils ne détalent. Les pistaches et des chips attendent, à côté de la bouteille de Pastis, le bol de glaçons et le broc d’eau qui vont avec sur la table basse devant le canapé. A peine rentrée, la jeune femme déchire le papier kraft d’un geste vif qui se pétrifie en chemin. Julie découvre un cadre doré, un peu passé, un peu abîmé, et sous la vitre, la scène finale de Roméo et Juliette, où l’héroïne effarée lève les bras au ciel devant sont amant se poignardant en plein cœur. Un long frisson hérisse son corps tout entier, et un courant d’air froid l’enveloppe une seconde. Elle se reprend rapidement, dégluti, inspire.
-- c’est…surprenant.
Stéphane, jusque là absorbé par le tableau, est déstabilisé par l’accueil tiède accordé à sa surprise.
-- Je l’ai trouvé chez un antiquaire de Manosque, il était ici, il y a longtemps.. le vendeur me l’a garanti, il a été vendu aux enchères à l’époque, et c’est son père qui l’avait acheté. Depuis, il l’a gardé au… J’ai pensé que cela vous plairait mais…
-- Ça me plait ! elle sourit un peu plus qu’il ne faudrait, ravalant le mais qui voulait poursuivre sa phrase, et Stéphane le voit bien.
-- Quelque chose ne va pas ?
-- Ce n’est rien » elle secoue la tête, « je m’émeus de pas grand chose, vous savez.
-- Je ne comprends pas.
-- Et bien, J’ai rêvé de ce tableau cette après-midi même.
Stéphane a oublié toutes les jolies choses qu’il avait prévu de lui dire sur sa tenue et sa coiffure. Et encore plus sur la maison.
-- Julie, » il l’a regarde à présent droit dans les yeux, comme rarement il a regardé une femme, surtout aussi jolie que celle-là , « vous allez me raconter tout ce qui c’est passé dans ce rêve et dans le détail, et surtout, vous n’oublierez rien, d’accord ?
-- Vous allez encore me tanner avec vos histoires de maison hantée ? » mais son ton est moins ironique que la première fois, et elle a cillé. « Je ne crois pas à ces sornettes, alors nous allons oublier tout ça, prendre tranquillement notre petit apéritif, et partir dîner dans ce sympathique petit resto que vous m’avez promis.
-- je ne plaisante pas…
-- écoutez, j’ai eu mon lot de bizarrerie aujourd’hui, alors nous en parlerons plus tard, si vous voulez bien. Et je me vois mal vous raconter mon rêve, là, comme ça. » et elle poursuit sur le ton de la boutade « c’est très intime, vous savez, un rêve ! »
Stéphane se dit qu’il va finir par vraiment lui faire peur, et quelque chose lui dit que ce n’est pas la maison qui va la faire fuir, s’il continue ainsi.
-- excusez-moi, je suis désolé. Mais il y a quelque chose entre cette maison et moi, et il faudra que je vous en parle, je crois.

chapitre XVI

16
Elle a fait quelques courses à la petite épicerie, la seule qui face encore concurrence aux magasins d’enseignes nationales qui se sont ouverts dans le haut du village, là où la nationale le traverse, et dont les gérants se succèdent tous les deux ans, la vie au village ne leur convenant finalement pas. Elle aime bien l’ambiance du petit magasin, elle y est déjà venue plusieurs fois pour acheter diverses petites choses. Les étagères sont incroyablement surchargées, rangées avec une logique un peu particulière, sans doute unique au monde, qui fait voisiner des paquets de galettes et des recharges de réchaud à gaz, des joints en caoutchouc oranges et des pots de confiture. Tout pend, les murs semblent fait de provisions empilées, le plafond de guirlandes surprenantes de fils et de paquets emballés suspendus à leurs bouts.
La vielle qui le tiens a quitté son journal, sortant de derrière la banque en bois et ses pots de bonbons derrières lesquels elle semble se cacher, uniquement repérable par la petite lampe qui éclaire son coin. Elle aussi, semble faire partie des murs, comme si elle n’était jamais sortie de ce lieu étrange. C’est une face ratatinée, ridée comme une de ces péruviennes sans age dont on voit parfois des photographies dans Géo. Ses petites lunettes rondes cachent mal les yeux vifs, et son sourire est toujours sincère lorsque Julie pousse la porte vitrée en bois. Elle grince en râpant le sol, et cogne le carillon usé qui pend trop bas au plafond. La vielle se déplace lentement, le corps saccadé et tordu, accueillant la nouvelle venue en se pressant vers elle, posant des questions sans en attendre la réponse.
- voilà ma petite citadine, comment va-t-elle aujourd’hui ? De quoi donc avez vous besoin ? avez-vous vu ce temps incroyable ? J’ai encore des rhumatismes.
Lorsque Julie parvient enfin à parler, la vieille se met à aller et venir, attrapant au passage les provisions qu’elle lui énumère, et que, seule, la jeune femme n’aurait certainement pas trouvé sur les étagères. Quand pour finir elle demande une bouteille de Martini, des biscuits pour l’apéritif et une bouteille de vin rouge, la vielle lève des yeux malicieux.
- Vous avez un rendez-vous !
- oh, pas tout à fait, répond la jeune femme un peu gênée. Je viens tout juste de m’installer… A son habitude la vieille ne la laisse pas répondre.
- oh, mais où habitez-vous ? je croyais que vous étiez en congé ici ! C’est bien que des jeunes viennent ! Vous habitez dans le village ?
- non, j’ai acheté le Clos des mas.
La vielle s’est pétrifiée, les yeux agrandis.
- C’est vous ?
Sortie du magasin, Julie a le cœur qui cogne douloureusement. La vieille perd la tête.
Oui, la vielle perd la tête. C’est ça

chapitre XV

15
il a peur. Il le sait, il le sent au plus profond. Il la reconnaît.

-- Bonjour !
La main tendue vers la boite en fer peinte en jaune se suspend en l’air un instant avant de retomber sans avoir lâché l’enveloppe.
-- Oh, bonjour, comment allez-vous ?
Stéphane se tient devant elle. Elle tend maladroitement une main hésitante et empêtré de ses lunettes de soleil, de l’enveloppe à poster et de son sac à main qui glisse de son épaule.
-- Bien, très bien, et vous ?
Elle remonte le sac en y jetant les lunettes de soleil. Il ne se sont pas revus depuis leur apéritif de révélations, la semaine précédente, et Julie est troublée.
-- Ca va, merci.
Elle poste enfin sa lettre, ajoutant :
-- Je suis enfin installée. Monsieur Mazan a fait des merveilles, la maison est un petit bijou. Vous viendrez ? Elle le regarde et ajoute, l’air mutin, « nos amis cachés dans les murs ne se sont pas manifestés ! A moins qu’il se matérialisent par la poussière. C’est fou ce que cette maison est poussiéreuse, je suppose que ce sont les restes des travaux…
Stéphane sourit, ne sachant trop quoi dire. La silhouette de la petite Andrieu flotte dans sa tête et il ne sait comment refuser l’invitation aux jolis yeux bruns qui le fixent et qui paraissent de plus en plus grands.
-- oh, si ce n’est que ça, répond-il enfin avec un ricanement nerveux et, à son humble avis, profondément stupide.
-- venez prendre l’apéritif ce soir. Je vous ferai visiter, comme ça.
« Ne va pas la-bas, c’est tout !»
-- ce soir, je…, ça va être difficile, enfin. .., j’ai du travail.
Mais son regard fuyant n’échappe pas à la jeune femme, qui rougit soudain et bredouille une excuse.
-- oh, bien, je..je ne connais personne ici, alors je pensais que ma crémaillère allait être un peu triste, si je la pendais toute seule… mais, je trouve ça un peu idiot, en fait et..
Stéphane sent la légèreté forcée, la fausse note dans le ton et se rend compte qu’il vient, comme dirait son jeune cousin de quatorze ans, de lui « mettre le râteau de sa vie ».
-- ou peut-être vers neuf heures, si ça vous fait pas trop tard » et, voulant chasser l’ombre qui assombrit le joli brun, « j’ai vraiment du travail, Julie.
Le prénom résonne chaudement. La rougeur n’a pas disparu, mais s’estompe peu à peu.
-- très bien, parfait.
-- On pourrait se donner rendez-vous pour dîner, un peu plus tard. Il y a un resto à Manosque qui sert des spécialités du coin, c’est délicieux…
-- très bien. Vous passez me prendre à neuf heures, on prendra l’apéritif à la maison. Ca vous va ?
« Ne va pas la-bas, c’est tout !»
-- parfait, et j’essaierai d’être là vers huit heures et demi.
Elle a un immense sourire.
-- A ce soir, alors.
-- A ce soir.
Elle se détourne déjà, livrant un peu de sa nuque au regard du jeune homme, le dessin de l’oreille, et la courbe qui s’efface sous le col de la chemise.
Elle s’est retournée, au bout de la place. Stéphane rougit. Il n’est pas simplement attiré, c’est plus que ça. Il ne peut pas la laisser passer, cette fille-là. C’est tout.