jeudi 25 octobre 2007

chapitre XX

20 Tout est blanc. Tout est recouvert de cette pellicule cristalline qui fait briller la plaine sous le soleil naissant. Les garçons s’arrêtent régulièrement, pour se pencher sur les traces laissées par les animaux au petit jour dans le gel qui recouvre le chemin. Il fait froid, et leurs souffles font des petits nuages devant leurs bouches. Louis a attrapé une brindille bien droite et la tient entre ses doigts, mimant le geste du fumeur. Accroupis autour de la trace d’un lièvre – deux trous alignés dans le gel, deux autres à vingt cinq ou trente centimètres derrière, alignées perpendiculairement – ils se font des clins d’œils. Ils préparent un mauvais coup pour Albertine. Ils ont un secret. Louis coince sa fausse cigarette au coin des lèvres et explique : « Tu sais, ce n’est pas parce qu’il y en a un que c’est là. » -- quoi, qu’est ce qui est là ? -- Rien, tu es trop petite… -- mais quoi ? Je veux savoir ! La petite fille est très brune, avec de grands yeux noisette bordés de cils épais. Elle est chaudement vêtue d’une veste de laine serrée, épaisse, dont son gant bleu roi émergent du bout des doigts. Simone est plus grande, elle marche en général devant, avec les garçons, ou la tient rudement par la main pour l’inviter à avancer plus vite. Les garçons se donnent des coups de coude, ricanent, s’évitant du regard pour éviter le fou rire. Joseph se penche vers elle. « -- tu te souviens, l’animal dont on a parlé l’autre jour ? -- la bête méchante qui rôde la nuit et à cause de laquelle il ne faut pas sortir. -- Et bien là ce sont ces traces. -- Albertine, laisse, intervient Simone, il faut y aller. Albertine n’est pas seulement plus jeune, elle est aussi beaucoup plus naïve que la moyenne. Ce n’est pas qu’elle soit bête, ou simplement un peu retardée. Elle fait simplement confiance aux gens, spontanément, et les garçons ne cessent de jouer avec elle, d’autant qu’elle est peureuse et craintive comme un petit animal. Parfois Louis la défend, et donc Darius aussi. Mais cette fois, c’est lui qui l’entraîne dans sa plaisanterie. Ce n’est pas bien méchant, après tout. Et Louis dit parfois que ça lui montre qu’il faut pas tout croire… -- Louis, arrête, intime Simone. Le ton et péremptoire. Louis est déjà amoureux d’elle, et il esquisse un geste pour obtempérer quand il croise le regard goguenard de Joseph. Il regarde sa sœur, ses grands yeux se sont écarquillés, accroupie pour fixer le sol, trente centimètres devant elle. Elle fronce les sourcils, dubitative, et fini par lever les yeux vers lui, ses petits genoux faisant deux ronds clairs dans l’ensemble sombre qu’elle dessine dans le jour à peine naissant. Elle est si petite. -- Louis, on dirait un lièvre, non ? Les garçons pouffent de rire mais Louis se contente d’un sourire, un peu coupable. Sa robe traîne dans la terre en train de dégeler, et Simone qui les attendait plus loin a tout juste le temps d’esquisser un pas pour venir chercher la petite que son frère lui tend la main pour l’aider à se lever. -- oui, c’est vrai. Aller, viens. On t’a fait une blague. Elle lui sourit, gentiment, et dit : « je savais, quand même ! » Tout au long du chemin, Joseph se moque à voix basse de Louis, et Darius garde le silence. Il a froid aux pieds car ses chaussettes sont un peu mouillées – il a marché sur le pas de la porte pour mettre ses chaussures dehors, parce qu’il ne voulait pas faire de bruit avec ses grosses semelles - le bébé dormait encore et il avait vu les traits tirés de sa mère, au réveil. C’était un bon garçon, il ne voulait pas qu’elle se fatigue si le bébé se réveillait trop tôt, après la nuit qu’il lui avait faite passer. Il en veut un peu à Joseph qui se moque de Louis. Il est le plus grand de tous, il a dix ans passés, et c’est le meilleur ami de Darius. Son autre copain l’attend à l’école, c’est Paul, le fils de monsieur et madame Areneau. Il a neuf ans, comme lui. Joseph, lui, a sept ans. Il n’est pas bien méchant, mais ce n’est qu’un gamin, et il ne comprend pas toujours les réactions de Louis. Ce qu’il voit, c’est que quand sa grande sœur intervient, le garçon se range de son côté. Il murmure, rythmant chaque pas : -- Louis est amoureux, Louis est amoureux, Louis est amoureux La taloche le rate de quelques centimètres, et la main de Louis ratant la nuque, lui frappe l’épaule. Il s’éloigne en trottinant, la besace lui battant les jambes, riant de plus belle et rejoint les filles qui marchent à présent devant, et Darius et Louis se trouvent seuls, quatre mètres derrière les autres. La discussion tourne autour des grives, des corvées. Ils ne sont pas très bavards. Les pieds de Darius gèlent dans ses chaussures, il les sent un peu engourdis et pour une fois, il se languit d’arriver dans la pièce chaude, à côté du poêle, une bonne tartine beurrée dans la main. Ca, c’est le grand luxe. L’alignement de maison se profile sur la plaine, avec la longue traînée de fumée réconfortante qui s’échappe des quatre maisons principales. Il est pas loin de sept heures dix, peut être le quart passé. Ils ont moins traîné que d’habitude, ce matin, quand même, mais vu le froid qu’il fait, c’est pas plus mal. Quand ils arrivent devant l’alignement, ils font le tour, coupant par le petit sentier qu’ils ont tracé eux-mêmes, en passant entre l’école et la dernière maison, et ils pressent un peu le pas. « -- c’est bizarre, c’est éteint ! C’est Simone qui s’est arrêtée, la petite au bout du bras. « -- y sont pas encore levés, tu crois ? Ils sont tous les cinq bêtement plantés sur le sentier. Les fenêtres de l’appartement de l’instituteur et de sa femme sont fermées, aucune lumière ne filtre de l’intérieur. Celles de l’école ne sont pas ouvertes non plus, et le tuyau qui sort de la toiture au dessus de la salle de classe ne fume pas. Albertine se dandine d’un pied sur l’autre, regardant son frère, perturbée par le fait inhabituel. Simone a jeté un oeil à Louis, un peu inquiet, parce que cela n’est jamais arrivé. C’est Darius qui fini par avancer. « -- ben si y dorment encore, va bien falloir les réveiller. Moi, j’ai froid aux pieds ! » Les quelques mètres qui les séparent de l’entrée de la cuisine son toutefois lents, tous un peu gênés de prendre leurs instituteurs en plein sommeil, et mal à l’aise de les trouver en bras de chemise. Devant la porte, Louis passe devant pour taper, mais la porte est déjà entrebâillée. Il frappe quand même, poussant un peu plus la porte en arrière. Trois grands coups qui résonnent. « -- Monsieur ? Il recommence. « Monsieur Areneau?

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