samedi 22 décembre 2007

25-26-27

25

Ils ont passé le seuil.
Darius devant, Louis le tenant par le bord de la veste derrière lui.
La porte du côté jardin est ouverte, et la lumière s’engouffre dans la cuisine sans complexe. La porte du couloir, où se trouvent les escaliers qui montent à l’étage, est, elle aussi, grande ouverte. Darius avance à pas comptés, les battements de l’horloge qui l’inquièteront tant, plus tard, font vibrer intégralement tous ses membres, et jamais sa vie ne lui a semblé autant palpable. Il retient sa respiration, conscient de son essoufflement anormal, et sa mâchoire commence à le faire souffrir tant les dents se serrent les unes aux autres. La cuisine n’a rien d’anormal, tout semble rangé à une place logique, la vaisselle propre de la veille au soir empilée sur la pile, attendant d’être rangée, les chaises sagement alignées autour de la table ronde dont les deux battants sont relevés. Le poêle est éteint, et le seul bruit perceptible est celui de la grande horloge, dans la salle à manger, à côté des escaliers.
C’est là qu’il se dirige, et quand Louis comprend qu’il va falloir monter, la prise sur la veste se raidit, freinant sans conséquence la progression prudente de son ami.
Sans quitter des yeux le bas des escaliers, Darius bifurque vers la salle à manger, dont la porte est –bien sûr- elle aussi ouverte.
Louis a recommencé à claquer des dents, il tente de les maîtriser en serrant la mâchoire, mais le stupide bruit continue. Il a du mal à mettre une jambe devant l’autre, et la main qui serre la veste qui avance devant lui ne semble plus lui appartenir tant elle lui parait lointaine, détachée de son corps.
Ils n’entrent pas dans la salle à manger, tout est trop sombre, mais malgré tout Darius est rassuré. Il ne voit rien mais il sent bien qu’il n’y a rien à voir là-dedans. Il en est convaincu. Absolument convaincu.
La lumière du jour qui traverse la pièce vient mourir sur la quatrième marche, au bas des escaliers. La seule autre source de lumière est le petit fenestron, à l’endroit où l’escalier tourne. Il éclaire faiblement l’alternance des carreaux rouges, des contremarches sombres et des planches de bois foncé qui terminent chaque marche. La rampe est en noyer, brillante, et elle forme un fil brillant jusqu’en haut. Malgré la réticence physique évidente de Louis, qui le tire maintenant de plus en plus fermement vers l’arrière, il s’avance vers les premières marches en scrutant le sol, surveillant les recoins et les zones sombres qui se dessinent dans les angles de mur.
Il goûte presque avec plaisir à tous ses sens en éveil, dans la peau de celui qui voit. Darius ne sait pas comment, mais il voit clairement ce qu’il doit faire, très précisément. Ce qu’il est important de faire. Il doit monter. Il sait qu’il va trouver là-haut le même carnage, l’étrange atroce tableau barbare, nature morte raide et froide crée par quelque chose de monstrueux. Mais il doit monter parce que quelque part, là haut, quelqu’un est en vie. Encore en vie. Et il sait que s’il ne monte pas, quand les autres arriveront, ce sera trop tard. Il a eu la sensation dans la cour que ce n’était pas la peine de rentrer dans les autres maisons. Ce bien triste pas la peine l’avait raidi, parce qu’il ne l’avait pas vraiment pensé. C’est comme s’il l’avait entendu. Mais là, il y avait un air, une bulle chaude dans la maison. Oui, c’est cela, une bulle chaude, une respiration embuée dans un réduit étroit, une respiration qui se retenait de faire son habituel souffle, répétant inlassablement la même comptine, silencieusement, se réconfortant par le chant qui tournait dans sa tête.
Soudain, à la sixième marche, Louis pousse un cri en le lâchant si vivement que Darius en est déséquilibré vers l’avant. Il se retient des deux mains à la rampe, regardant son ami par dessus son épaule. Il tremble de la tête aux pieds, secoué, la tête tressautant au rythme saugrenu du reste du corps. L’instant d’après, il est dehors. Darius a tout juste le temps d’ouvrir la bouche que l’autre est déjà dehors, il l’entent hoqueter et sangloter, accompagné d’un bruit sourd. Le choc l’a fait tomber, assis sur les marches, cramponné à la rampe, il respire profondément. Penser à ce qui est important. Rester concentré. Il s’est relevé, une longue inspiration, oui c’est cela. Rester concentré.
Marche après marche, il gravit l’escalier, plus lentement que tout à l’heure, distrait par le bruit qui parvient de la cour, les pleurs de son ami qu’il a laissé seul, et ce bruit sourd qu’il n’identifie pas. La comptine qu’il a commencé à entendre tout à l’heure dans sa tête lui est soudain moins proche. En prenant appui sur la rampe, il s’élance vers le haut, avalant les marches deux à deux.
Il bute sur un premier corps à l’étage. Il l’identifie machinalement sans s’attarder sur la courbure inversée du dos, ni sur la bouche et les yeux ouverts. C’est la mère Alembert, étalant sa cinquantaine florissante et généreuse sur le sol qu’elle avait dû elle même cirer soigneusement. Il l’enjambe le plus rapidement possible, évitant de poser les yeux sur la chemise de nuit froissée et sale. Les deux portes à gauches sont ouvertes, et il n’a pas besoin d’approcher pour deviner. Le père doit être dans la première, et dans la seconde, c’est Antonin, leur huitième. La porte à droite est fermée, la pièce est vide, elle sert de rangement depuis que les grands habitent les maisons autour. La mère Alembert y fait sa couture, il le sait car il est déjà venu ici, une fois. Antonin était malade, il était resté au lit pendant presque un mois et il avait bien failli ne pas en ressortir, d’après les conversations que Darius avait entendu, mais lorsqu’il était allé mieux, ses camarades de classe étaient venus lui porter de petits cadeaux que madame Areneau leur avait fait fabriquer en classe. C’est vers cette pièce vide que Darius se dirige, moins prudemment que tout à l’heure parce qu’il n’entend plus du tout la comptine.
Lorsqu’il tend la main vers la poignée, il voit son ombre projetée sur la porte.

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Darius grimace. Il tend la main vers la bouteille de blanche, mais Stéphane s’en saisit et leur sert une bonne rasade chacun.
-- Et ?
-- Et c’est tout. Je suis redescendu aussi vite que j’ai pu, et j’ai trouvé Louis dehors, le front en sang parce qu’il s’était tapé la tête contre le mur tout le temps où je suis resté en haut.
-- Et ce que tu devait faire ? la comptine ? la bulle ?
-- Il n’y avait plus de bulle. J’ai vu l’ombre, Steph, c’était trop tard.
Stéphane le regarde, un peu surpris, la main toujours pendue au goulot de la bouteille.
-- Il n’y avait pas de lumière à l’étage. J’ai pourtant vu cette foutue ombre sous la poignée. J’ai eu l’impression que toute la peur que je gardait dans un coin de ma tête en ressortait d’un seul coup, et j’ai dévalé l’escalier comme un gari prit dans les phares d’une voiture.
-- Une ombre… papé, tu as enjambé un cadavre et tu as eu peur.. d’une ombre ?
-- Ce n’était pas une ombre. C’était l’ombre.
Il vide son verre d’un trait, de nouveau, et essuie sa bouche du revers de la main.
-- les gars du village sont arrivés un moment après, je sais pas, peut être une demi heure, peut être cinq minutes. Louis et moi, on est restés contre le mur de la maison. Marie Andrieu – c’était une des filles, la troisième je crois- avait eu un bébé l’été d’avant, son deuxième, et elle fait mettre un anneau dans le mur, et un autre un peu plus loin, dans le sol. Quand il faisait beau et qu’elle était dans la cour, elle y accrochait un drap, comme une voile de bateau, tu vois ? et elle mettait le petit et sa plus grande qui devait pas avoir deux ans en dessous, pour les protéger du soleil. On s’est mit exactement là, assis par terre, et on a attendu. Pendant tout le temps, Louis s’accrochait à l’anneau en se balançant d’avant en arrière et en pleurant. Il n’a pas lâché un mot. Sauf à un moment, quand je lui ai demandé ce qui l’avait fait crier dans l’escalier.
-- qu’est ce qu’il t’a répondu ?
-- qu’il n’était pas venu avec moi dans l’escalier.
Darius se tait un instant. :
-- Mais ce n’est pas surprenant, et maintenant que j’y suis retourné, je suis pas sur qu’il ait menti, à ce moment là.
-- qu’est ce qui s’est passé quand tu y est allé ?


27


Au bout du récit, qui se termine aux cauchemars de la nuit dernière, le vieux évite de le regarder. Le silence s’appesantit pendant quelques instants, puis Stéphane pose le paquet de tabac qu’il n’a cessé de tourner et retourner entre ses mains pendant durant le monologue de son grand-père, fixant obstinément le dessin marron sous le papier plastifié.
-- C’était presque devenu juste une frayeur d’enfant, comme si c’était pas réel. Mais c’est bien réel.
-- J’y pensé toute la journée. Finalement, je me suis dis que puisque tu y étais allé, je pouvais t’en parler. En fait, je devais t’en parler, parce que, visiblement, ce n’est pas fini.
Il a eu un petit regard par en dessous pour son petit fils. Il sait qu’il le croit, mais il se demande dans quelle mesure il le croit. Et surtout, maintenant qu’il sait, il va vouloir faire quelque chose. Lui aussi, dans la même situation… mais il est trop vieux, à présent, trop fragile.
-- Dès demain matin, j’irai voir Julie. Il faut qu’elle sache. Y a pas a tortiller, hein ?
-- Tu ne dois pas entrer là-bas. C’est stupide, après ce que je t’ai raconté. Tu sais que cela agit aussi sur toi, tu sais ce que tu risques.
-- Oui, et c’est pour ça que je peux y aller. Je ne resterai pas longtemps, mais il faut que je m’y confronte. Il faut que je vérifie, puisque hier rien ne s’est passé.

Le vieux ne répond pas, il hausse les épaules. Ce pourrait être un geste d’indifférence, mais Stéphane le décode mieux que ça. Il signifie que le vieux est loin d’acquiescer, mais que devant l’absence de solution, il s’en remet à celui qui entrevoit une porte.

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Ils ont passé le seuil.
Darius devant, Louis le tenant par le bord de la veste derrière lui.
La porte du côté jardin est ouverte, et la lumière s’engouffre dans la cuisine sans complexe. La porte du couloir, où se trouvent les escaliers qui montent à l’étage, est, elle aussi, grande ouverte. Darius avance à pas comptés, les battements de l’horloge qui l’inquièteront tant, plus tard, font vibrer intégralement tous ses membres, et jamais sa vie ne lui a semblé autant palpable. Il retient sa respiration, conscient de son essoufflement anormal, et sa mâchoire commence à le faire souffrir tant les dents se serrent les unes aux autres. La cuisine n’a rien d’anormal, tout semble rangé à une place logique, la vaisselle propre de la veille au soir empilée sur la pile, attendant d’être rangée, les chaises sagement alignées autour de la table ronde dont les deux battants sont relevés. Le poêle est éteint, et le seul bruit perceptible est celui de la grande horloge, dans la salle à manger, à côté des escaliers.
C’est là qu’il se dirige, et quand Louis comprend qu’il va falloir monter, la prise sur la veste se raidit, freinant sans conséquence la progression prudente de son ami.
Sans quitter des yeux le bas des escaliers, Darius bifurque vers la salle à manger, dont la porte est –bien sûr- elle aussi ouverte.
Louis a recommencé à claquer des dents, il tente de les maîtriser en serrant la mâchoire, mais le stupide bruit continue. Il a du mal à mettre une jambe devant l’autre, et la main qui serre la veste qui avance devant lui ne semble plus lui appartenir tant elle lui parait lointaine, détachée de son corps.
Ils n’entrent pas dans la salle à manger, tout est trop sombre, mais malgré tout Darius est rassuré. Il ne voit rien mais il sent bien qu’il n’y a rien à voir là-dedans. Il en est convaincu. Absolument convaincu.
La lumière du jour qui traverse la pièce vient mourir sur la quatrième marche, au bas des escaliers. La seule autre source de lumière est le petit fenestron, à l’endroit où l’escalier tourne. Il éclaire faiblement l’alternance des carreaux rouges, des contremarches sombres et des planches de bois foncé qui terminent chaque marche. La rampe est en noyer, brillante, et elle forme un fil brillant jusqu’en haut. Malgré la réticence physique évidente de Louis, qui le tire maintenant de plus en plus fermement vers l’arrière, il s’avance vers les premières marches en scrutant le sol, surveillant les recoins et les zones sombres qui se dessinent dans les angles de mur.
Il goûte presque avec plaisir à tous ses sens en éveil, dans la peau de celui qui voit. Darius ne sait pas comment, mais il voit clairement ce qu’il doit faire, très précisément. Ce qu’il est important de faire. Il doit monter. Il sait qu’il va trouver là-haut le même carnage, l’étrange atroce tableau barbare, nature morte raide et froide crée par quelque chose de monstrueux. Mais il doit monter parce que quelque part, là haut, quelqu’un est en vie. Encore en vie. Et il sait que s’il ne monte pas, quand les autres arriveront, ce sera trop tard. Il a eu la sensation dans la cour que ce n’était pas la peine de rentrer dans les autres maisons. Ce bien triste pas la peine l’avait raidi, parce qu’il ne l’avait pas vraiment pensé. C’est comme s’il l’avait entendu. Mais là, il y avait un air, une bulle chaude dans la maison. Oui, c’est cela, une bulle chaude, une respiration embuée dans un réduit étroit, une respiration qui se retenait de faire son habituel souffle, répétant inlassablement la même comptine, silencieusement, se réconfortant par le chant qui tournait dans sa tête.
Soudain, à la sixième marche, Louis pousse un cri en le lâchant si vivement que Darius en est déséquilibré vers l’avant. Il se retient des deux mains à la rampe, regardant son ami par dessus son épaule. Il tremble de la tête aux pieds, secoué, la tête tressautant au rythme saugrenu du reste du corps. L’instant d’après, il est dehors. Darius a tout juste le temps d’ouvrir la bouche que l’autre est déjà dehors, il l’entent hoqueter et sangloter, accompagné d’un bruit sourd. Le choc l’a fait tomber, assis sur les marches, cramponné à la rampe, il respire profondément. Penser à ce qui est important. Rester concentré. Il s’est relevé, une longue inspiration, oui c’est cela. Rester concentré.
Marche après marche, il gravit l’escalier, plus lentement que tout à l’heure, distrait par le bruit qui parvient de la cour, les pleurs de son ami qu’il a laissé seul, et ce bruit sourd qu’il n’identifie pas. La comptine qu’il a commencé à entendre tout à l’heure dans sa tête lui est soudain moins proche. En prenant appui sur la rampe, il s’élance vers le haut, avalant les marches deux à deux.
Il bute sur un premier corps à l’étage. Il l’identifie machinalement sans s’attarder sur la courbure inversée du dos, ni sur la bouche et les yeux ouverts. C’est la mère Alembert, étalant sa cinquantaine florissante et généreuse sur le sol qu’elle avait dû elle même cirer soigneusement. Il l’enjambe le plus rapidement possible, évitant de poser les yeux sur la chemise de nuit froissée et sale. Les deux portes à gauches sont ouvertes, et il n’a pas besoin d’approcher pour deviner. Le père doit être dans la première, et dans la seconde, c’est Antonin, leur huitième. La porte à droite est fermée, la pièce est vide, elle sert de rangement depuis que les grands habitent les maisons autour. La mère Alembert y fait sa couture, il le sait car il est déjà venu ici, une fois. Antonin était malade, il était resté au lit pendant presque un mois et il avait bien failli ne pas en ressortir, d’après les conversations que Darius avait entendu, mais lorsqu’il était allé mieux, ses camarades de classe étaient venus lui porter de petits cadeaux que madame Areneau leur avait fait fabriquer en classe. C’est vers cette pièce vide que Darius se dirige, moins prudemment que tout à l’heure parce qu’il n’entend plus du tout la comptine.
Lorsqu’il tend la main vers la poignée, il voit son ombre projetée sur la porte.

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Darius grimace. Il tend la main vers la bouteille de blanche, mais Stéphane s’en saisit et leur sert une bonne rasade chacun.
-- Et ?
-- Et c’est tout. Je suis redescendu aussi vite que j’ai pu, et j’ai trouvé Louis dehors, le front en sang parce qu’il s’était tapé la tête contre le mur tout le temps où je suis resté en haut.
-- Et ce que tu devait faire ? la comptine ? la bulle ?
-- Il n’y avait plus de bulle. J’ai vu l’ombre, Steph, c’était trop tard.
Stéphane le regarde, un peu surpris, la main toujours pendue au goulot de la bouteille.
-- Il n’y avait pas de lumière à l’étage. J’ai pourtant vu cette foutue ombre sous la poignée. J’ai eu l’impression que toute la peur que je gardait dans un coin de ma tête en ressortait d’un seul coup, et j’ai dévalé l’escalier comme un gari prit dans les phares d’une voiture.
-- Une ombre… papé, tu as enjambé un cadavre et tu as eu peur.. d’une ombre ?
-- Ce n’était pas une ombre. C’était l’ombre.
Il vide son verre d’un trait, de nouveau, et essuie sa bouche du revers de la main.
-- les gars du village sont arrivés un moment après, je sais pas, peut être une demi heure, peut être cinq minutes. Louis et moi, on est restés contre le mur de la maison. Marie Andrieu – c’était une des filles, la troisième je crois- avait eu un bébé l’été d’avant, son deuxième, et elle fait mettre un anneau dans le mur, et un autre un peu plus loin, dans le sol. Quand il faisait beau et qu’elle était dans la cour, elle y accrochait un drap, comme une voile de bateau, tu vois ? et elle mettait le petit et sa plus grande qui devait pas avoir deux ans en dessous, pour les protéger du soleil. On s’est mit exactement là, assis par terre, et on a attendu. Pendant tout le temps, Louis s’accrochait à l’anneau en se balançant d’avant en arrière et en pleurant. Il n’a pas lâché un mot. Sauf à un moment, quand je lui ai demandé ce qui l’avait fait crier dans l’escalier.
-- qu’est ce qu’il t’a répondu ?
-- qu’il n’était pas venu avec moi dans l’escalier.
Darius se tait un instant. :
-- Mais ce n’est pas surprenant, et maintenant que j’y suis retourné, je suis pas sur qu’il ait menti, à ce moment là.
-- qu’est ce qui s’est passé quand tu y est allé ?


27


Au bout du récit, qui se termine aux cauchemars de la nuit dernière, le vieux évite de le regarder. Le silence s’appesantit pendant quelques instants, puis Stéphane pose le paquet de tabac qu’il n’a cessé de tourner et retourner entre ses mains pendant durant le monologue de son grand-père, fixant obstinément le dessin marron sous le papier plastifié.
-- C’était presque devenu juste une frayeur d’enfant, comme si c’était pas réel. Mais c’est bien réel.
-- J’y pensé toute la journée. Finalement, je me suis dis que puisque tu y étais allé, je pouvais t’en parler. En fait, je devais t’en parler, parce que, visiblement, ce n’est pas fini.
Il a eu un petit regard par en dessous pour son petit fils. Il sait qu’il le croit, mais il se demande dans quelle mesure il le croit. Et surtout, maintenant qu’il sait, il va vouloir faire quelque chose. Lui aussi, dans la même situation… mais il est trop vieux, à présent, trop fragile.
-- Dès demain matin, j’irai voir Julie. Il faut qu’elle sache. Y a pas a tortiller, hein ?
-- Tu ne dois pas entrer là-bas. C’est stupide, après ce que je t’ai raconté. Tu sais que cela agit aussi sur toi, tu sais ce que tu risques.
-- Oui, et c’est pour ça que je peux y aller. Je ne resterai pas longtemps, mais il faut que je m’y confronte. Il faut que je vérifie, puisque hier rien ne s’est passé.

Le vieux ne répond pas, il hausse les épaules. Ce pourrait être un geste d’indifférence, mais Stéphane le décode mieux que ça. Il signifie que le vieux est loin d’acquiescer, mais que devant l’absence de solution, il s’en remet à celui qui entrevoit une porte.

jeudi 20 décembre 2007

Chapitre 21,22,23,24....

Darius s’est arrêté. Ils s’est levé pour prendre un verre dans le placard. Le même petit verre qui est toujours plein, devant Stéphane. Revenu à sa place, il se ressert une rasade, la bouteille tremblant un peu entre ses mains.
Le garçon ne fait aucun commentaire. Il s’inquiète de sentir le vieux peiner à parler. Il fait de grandes pauses, entre deux phrases, il s’attarde avant d’arriver au cœur de l’histoire, et Stéphane se doute que ce n’est pas pour ménager le suspense. Il en a encore la trouille.
Il vide son verre, le regarde enfin droit dans les yeux, avant de fixer le verre vide devant lui.
« -- Personne n’a répondu, tu t’en doutes. Y avait pas un bruit. Pas un seul. On entendait juste le craquement de nos pas sur les cailloux, devant la porte. Joseph s’est rapproché des filles, il faisait plus le mariolle, ça c’est sûr. On savait pas ce qu’y c’était passé, bien sur, mais tu sais, on avait sacrément la trouille. Louis m’a regardé, on savait pas quoi faire, tu comprends. Je lui ai fait un signe de tête, et il a haussé les épaules avant de

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passer le pas de la porte. Darius est derrière lui, tout près. Ils jettent d’abord un œil, à droite, dans la cuisine, puis à gauche, essayant de voir plus loin par le chambranle sans porte qui donne sur le couloir. Rien. Juste les reflets rares de la lumière sur les casseroles de la batterie de cuisine. Louis appelle encore, en avançant un peu, interrogatif. Un peu plus fort. Il pousse carrément la porte, et ils entrent dans la cuisine. Albertine est collée à Simone qui la tient par les épaules, et lorsque louis se retourne, il lui parle doucement.
« -- Tu restes là avec Simone, d’accord ?
Elle hoche tout juste de la tête. Elle a vraiment l’air effrayée.
Joseph s’est avancé, il a les yeux un peu plus larges que d’habitude, et Simone l’attrape par le bras :
« -- non, coco, toi aussi tu restes là. Ca suffira bien que Joseph et Louis les réveillent, je crois. » Darius regarde sa sœur, pleine de sang froid alors qu’il voit bien dans ses yeux brillant qu’elle en montre plus qu’elle n’en ressent. « allez-y, vous, on va pas tous aller taper à leur porte, non ? »
Louis avance vers le couloir, il zieute en y passant juste la tête, mais il fait très sombre parce que là, il n’y a même pas une fenêtre par laquelle le jour pourrait un peu passer. Darius le suit tout près, la main contre le mur, se guidant comme un aveugle dans le couloir interminable. Toujours aucun bruit sauf celui de leurs chaussures.
Louis appelle encore. Encore un coup pour rien.
Ils aperçoivent la porte de la chambre. Elle aussi est ouverte, ils s’en rendent compte en arrivant presque devant, parce que les volets laissent passer un peu de lumière. Louis s’est arrêté, et dans le noir, il se tourne vers son ami.
« -- on peut pas rentrer !
sa voix n’est qu’un souffle tant il parle bas. Darius est d’accord avec lui, comme jamais il ne l’a été, mais
« -- faudra bien, Albertine meurt de trouille. Elle va se mettre à pleurer si elle voit qu’on a peur.
-- j’ai pas peur !
-- ben vas-y alors !
-- Ca se fait pas.
-- oui, mais maintenant on est rentrés, et ça non plus ça se fait pas. »
Darius passe vivement devant lui, donne deux coup secs à la porte et entre dans la chambre. Louis le voit s’immobiliser brusquement avant de sauter en arrière. La porte ne s’est pas ouverte en plein, elle a buté sur quelque chose qui la bloque. Quand il s’approche, il voit que le quelque chose est une jambe. Une jambe dans une chemise de nuit de femme, comme en porte sa mère. Une jambe de femme, qui surgit de derrière la porte. Ses yeux restent fascinés par l’apparition un moment interminable, avant qu’ils ne soient attirés par autre chose. Sans doute Darius a vu la même chose, car il s’avance, et louis n’a pas le temps de réagir qu’il entre dans la pièce, par la porte ouverte aux trois quart. Paul est assis sur une chaise, au fond de la pièce, face au lit de ses parents. Il est en chemise de nuit, lui aussi, assis bien droit, les mains sur le giron, et il les regarde. Les yeux écarquillés de Darius ne s’arrêtent pas sur lui, ils font le douloureux panorama de la pièce. Derrière la porte, donc, à côté du lit, gît leur institutrice, une jambe tendue, l’autre prise dans les draps, coincée en l’air, tordue, les bras écartés, ses cheveux nattés traçant une virgule sur le sol rouge, ses beaux yeux verts et doux grands ouverts fixant le plafond d’un air effaré.
De l’autre côté du lit, le maître, en caleçons longs, est par terre, adossé au mur, dans l’angle. Les jambes étendues devant lui, le dos calé, le buste penché sur le côté, la joue colée au papier peint verdâtre, les yeux fixés sur un quelconque motif, quelques centimètres devant lui.
La petite sœur de Paul est juste au pied du lit, à plat ventre, Dieu merci. Ses petits bras potelés sont rouge sombre, tout son corps, est rouge sombre. Et Paul les regarde toujours. Il n’a pas bougé. Il est cloué au mur par un gros bout de ferraille qui dépasse de son torse.
Les deux garçons sont plantés au milieu de la pièce, au pied du lit. Louis a les deux mains sur la tête, les doigts enfouis dans les cheveux, ses yeux, si grands ouverts qu’ils lui font mal, tournent autour de la pièce, allant de l’un à l’autre dans un ballet fou, ne s’arrêtant sur rien mais voyant tout. Darius est à côté, il fixe Paul et la tache sombre derrière sa tête. Il ne peut en détacher les yeux. Dans l’obscurité partielle de la pièce, elle semble mouvante. Sans la lâcher des yeux, il cherche derrière lui, le bras de son ami, attrape un bout de sa veste et le force à reculer avec lui. La tache a encore bougé. Il en est sûr.
Ce qu’il y a d’important, ici, ce ne sont pas les corps, ce ne sont pas son maître, sa femme, ni la petite fille de quatre ans qui baigne dans son sang. Ce n’est pas non plus son ami qui reste fixé au mur par son gros clou. Ce qui est important dans cette pièce, c’est Louis, son ami vivant, lui-même, et cette tache qui bouge sur le mur. Ce n’est peut-être qu’un reflet. Mais un reflet de quelque chose qui a de l’importance. Parce que s’ils sont morts, c’est que quelque chose s’est passé ici. Et Darius n’est pas totalement sûr que ce soit fini. Il tire doucement louis en arrière, le poussant derrière lui.
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Darius se tait un moment. Il remarque sans sourire le verre de blanche que son petit-fils à vidé en cour de route.
« -- je ne sais pas ce qui m’a permis de garder mon calme, de ne pas rouler des yeux comme Louis, et de ne pas m’affoler. Mais j’ai vu cette chose sur le mur. Ce n’était pas une ombre, ou un reflet, c’était quelque chose qui bougeait. J’avais très peur, mais je me concentrais aussi fort que possible sur ce qui était important. »
Il regarde Stéphane :
-- C’est ce qui compte dans la vie : ne pas perdre de vue ce qui est important.
-- tu me l’as dit, ça, quand je suis revenu d’Aix. Tu m’as dis de ne pas perdre de vue ce qui était important pour moi. Et quand j’était gamin, aussi…
-- c’est toujours valable. Quelle que soit la situation. C’est ce que j’ai compris ce jour là. Avec le fait que je ne dormirait plus jamais de la même façon.
-- que s’est-il passé après ?
-- je l’ai poussé dans le couloir, à reculons, j’ai tiré la porte en même temps. Je n’ai pas tourné le dos, je suis resté face à la porte jusqu’à la cuisine, tenant toujours louis de la même façon. Il respirait fort, et je l’entendais respirer fort, il claquait des dents. Quand on est arrivés dans la cuisine, joseph Albertine et Simone étaient blottis près de la porte. Simone les a tirés dehors dès que nous sommes arrivés.

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Une fois dehors, elle a attendu, en nous regardant tour à tour, Louis et moi. Il était dans ce qu’on appelle maintenant un état de choc. Il claquait des dents, tremblant comme une feuille, les yeux écarquillés pleins de larmes. J’ai fait signe à Simone de partir, pour lever les petits de là, parce que je ne voulais plus qu’ils voient Louis dans cet état. Albertine a renâclé, elle voulait pas partir, elle appelait son frère, et je croit que c’est ça qui l’a sorti de cet état. Elle l’a secoué par la manche en l’appelant, trois ou quatre fois, peut-être cinq. Et ça l’a secoué pour de bon. Parce que, on peut dire ce qu’on veut, mais Albertine a toujours eu un pouvoir sur son frère. Il ne l’a jamais laissée tomber. Alors, là, ça l’a réveillée. Il s’est secoué, comme un cheval qui se lève de la paille, tu vois ? et il a souri. Il a souri a sa petite sœur et il l’a attrapée par la taille en s’accroupissant. Il s’est tenu bien en face d’elle, la regardant la tête en arrière et …
Il parle d’une voix claire, sans accrocs d’émotion.
-- Tu va aller avec Simone, d’accord ? j’ai des choses à faire avec Darius, alors tu vas retourner sur le chemin, vous allez traverser le vallon, et vous allez aller dire au village que monsieur et madame Areneau ont eu un problème et qu’il faudrait que du monde vienne, d’accord ?
- un problème ?
Sa voix est toute petite, comme prête à casser.
- oui, ils sont malades, alors il faut que le docteur vienne, mais aussi les autres.
Et disant cela, il lève les yeux vers Simone. Ses Yeux à elle sont trop grand aussi, mais elle hoche la tête simplement.
-- Quels autres ?
-- du monde pour s’occuper d’eux.
Simone s’est avancée et tend la main à la petite.
-- Viens, Albertine, tu va m’aider à rien oublier, hein ?
la main qu’elle lui tend tremble un peu, mais la petite hoche la tête, opinant en souriant presque.
-- moi, je reste.
Joseph se dandine d’un pied sur l’autre, le visage blafard.
--Non.
Le ton de Darius est péremptoire. Le gamin n’essaie même pas de protester. Il regarde son frère, qui lui, garde les yeux fixés sur Simone. Ils ne se parlent pas, mais dans l’air devenu presque immobile, leur regard à la mine d’une conversation sérieuse.
-- faîtes vite.
Louis a un ton ferme aussi, mais la supplique déborde des mots.
Louis et Darius ne se sont pas dit un mot depuis qu’ils sont sortis de la maison, mais ils ont tous les deux conclu la même chose. Ce qui c’est passé là a pu se passer dans les autres maisons, et de toute façon les petits ne peuvent pas rester là. La réaction de Louis faisait peur à voir, et si Albertine n’avait pas été là, Darius se dit qu’il aurait fallu qu’il le frappe pour le calmer.
Ils se retrouvent seuls dans la cour, s’avançant sérés vers la maison principale, celle du vieux Alembert. Ils ignorent les autres sans en discuter, peut être parce qu’elles sont trop près de l’école et qu’ils voudraient bien s’en éloigner le plus possible.
La porte est fermée, et ils se regardent un instant, avant que Darius lève une main pour frapper sur le volet.
-- Je pourrai pas rentrer, je crois
Darius frappe un coup sec et fort. Le battant cogne contre l’huisserie de métal, puis recule. Un peu trop. Il est simplement poussé, et sous la résistance des arrêts, s’ouvre d’un centimètre à peine. Louis s’est remis à claquer des dents, et ce n’est pas le froid qui l’atteint. De toute façon, il ne sent pas grand chose, à part cette boule énorme dans la gorge et la pression des côtes sur ses poumons. Il transpire, et sous les pulls de laine, la sueur refroidi progressivement, rendant le contact du tricot de corps atrocement désagréable.
-- J’y vais.
La voix de Darius chevrote un peu, mais le ton est résolu.
-- pourquoi on attend pas les autres ? ils vont arriver, ça sert à rien d’y aller.
Darius a un instant de doute, ou sa main, qui frôle déjà la poignée de la porte vitrée, reste suspendue dans l’air. Après tout, que fera-t-il de plus, si tous sont aussi morts que dans l’école ? A-t-il tellement envie de voir d’atroces cadavres tordus et sanglants ? mais quelque chose, dans sa tête, une sorte d’obsession….
-- Il faut que j’y aille. Il faut aller voir.
-- mais il faut aller voir quoi ?
louis s’est mit à crier, à présent. Sa voix frôle dangereusement les accents féminins de l’hystérie.
-- Voir des morts ? Tu vois bien que c’est pas normal. Y a pas un bruit. Normalement, tout est ouvert, quand on arrive, et ils sont tous partout ! Ils sont où, là, hein ? Ils sont où ? Par terre, dans leur chambre ? Avec plein de sang partout ? C’est ça que tu veux voir ? Moi pas !
Darius le regarde craquer sans un geste. Louis part en morceaux, se dit-il. Il s’est reprit pour Albertine tout à l’heure, mais là, il devient fou.
Il fait sa voix la plus douce possible.
-- J’y vais, t’as qu’a rester là. Je reviens tout de suite. Juste pour jeter un coup d’œil… je… je crois qu’il y a quelqu’un qui a besoin de nous, là-dedans.
Louis écarquille plus encore les yeux, si c’est possible. Il regarde son ami avec une telle stupéfaction qu’il paraît pétrifié, bouche ouverte.
-- quoi ? tu.. t’as.. N’importe quoi ! Comment …
Darius s’impatiente.
--je sais pas, je sais que c’est con, mais faut que j’y aille, voilà. Toi, reste là.
-- Non !
Louis a alors le regard le plus désespéré qu’il serait jamais donné de voir à Darius, et ses yeux se noient instantanément, sans qu’aucune larme ne franchissent l’épaisse barrière de ses cils.
-- je veux pas rester tout seul.