samedi 22 décembre 2007

25-26-27

25

Ils ont passé le seuil.
Darius devant, Louis le tenant par le bord de la veste derrière lui.
La porte du côté jardin est ouverte, et la lumière s’engouffre dans la cuisine sans complexe. La porte du couloir, où se trouvent les escaliers qui montent à l’étage, est, elle aussi, grande ouverte. Darius avance à pas comptés, les battements de l’horloge qui l’inquièteront tant, plus tard, font vibrer intégralement tous ses membres, et jamais sa vie ne lui a semblé autant palpable. Il retient sa respiration, conscient de son essoufflement anormal, et sa mâchoire commence à le faire souffrir tant les dents se serrent les unes aux autres. La cuisine n’a rien d’anormal, tout semble rangé à une place logique, la vaisselle propre de la veille au soir empilée sur la pile, attendant d’être rangée, les chaises sagement alignées autour de la table ronde dont les deux battants sont relevés. Le poêle est éteint, et le seul bruit perceptible est celui de la grande horloge, dans la salle à manger, à côté des escaliers.
C’est là qu’il se dirige, et quand Louis comprend qu’il va falloir monter, la prise sur la veste se raidit, freinant sans conséquence la progression prudente de son ami.
Sans quitter des yeux le bas des escaliers, Darius bifurque vers la salle à manger, dont la porte est –bien sûr- elle aussi ouverte.
Louis a recommencé à claquer des dents, il tente de les maîtriser en serrant la mâchoire, mais le stupide bruit continue. Il a du mal à mettre une jambe devant l’autre, et la main qui serre la veste qui avance devant lui ne semble plus lui appartenir tant elle lui parait lointaine, détachée de son corps.
Ils n’entrent pas dans la salle à manger, tout est trop sombre, mais malgré tout Darius est rassuré. Il ne voit rien mais il sent bien qu’il n’y a rien à voir là-dedans. Il en est convaincu. Absolument convaincu.
La lumière du jour qui traverse la pièce vient mourir sur la quatrième marche, au bas des escaliers. La seule autre source de lumière est le petit fenestron, à l’endroit où l’escalier tourne. Il éclaire faiblement l’alternance des carreaux rouges, des contremarches sombres et des planches de bois foncé qui terminent chaque marche. La rampe est en noyer, brillante, et elle forme un fil brillant jusqu’en haut. Malgré la réticence physique évidente de Louis, qui le tire maintenant de plus en plus fermement vers l’arrière, il s’avance vers les premières marches en scrutant le sol, surveillant les recoins et les zones sombres qui se dessinent dans les angles de mur.
Il goûte presque avec plaisir à tous ses sens en éveil, dans la peau de celui qui voit. Darius ne sait pas comment, mais il voit clairement ce qu’il doit faire, très précisément. Ce qu’il est important de faire. Il doit monter. Il sait qu’il va trouver là-haut le même carnage, l’étrange atroce tableau barbare, nature morte raide et froide crée par quelque chose de monstrueux. Mais il doit monter parce que quelque part, là haut, quelqu’un est en vie. Encore en vie. Et il sait que s’il ne monte pas, quand les autres arriveront, ce sera trop tard. Il a eu la sensation dans la cour que ce n’était pas la peine de rentrer dans les autres maisons. Ce bien triste pas la peine l’avait raidi, parce qu’il ne l’avait pas vraiment pensé. C’est comme s’il l’avait entendu. Mais là, il y avait un air, une bulle chaude dans la maison. Oui, c’est cela, une bulle chaude, une respiration embuée dans un réduit étroit, une respiration qui se retenait de faire son habituel souffle, répétant inlassablement la même comptine, silencieusement, se réconfortant par le chant qui tournait dans sa tête.
Soudain, à la sixième marche, Louis pousse un cri en le lâchant si vivement que Darius en est déséquilibré vers l’avant. Il se retient des deux mains à la rampe, regardant son ami par dessus son épaule. Il tremble de la tête aux pieds, secoué, la tête tressautant au rythme saugrenu du reste du corps. L’instant d’après, il est dehors. Darius a tout juste le temps d’ouvrir la bouche que l’autre est déjà dehors, il l’entent hoqueter et sangloter, accompagné d’un bruit sourd. Le choc l’a fait tomber, assis sur les marches, cramponné à la rampe, il respire profondément. Penser à ce qui est important. Rester concentré. Il s’est relevé, une longue inspiration, oui c’est cela. Rester concentré.
Marche après marche, il gravit l’escalier, plus lentement que tout à l’heure, distrait par le bruit qui parvient de la cour, les pleurs de son ami qu’il a laissé seul, et ce bruit sourd qu’il n’identifie pas. La comptine qu’il a commencé à entendre tout à l’heure dans sa tête lui est soudain moins proche. En prenant appui sur la rampe, il s’élance vers le haut, avalant les marches deux à deux.
Il bute sur un premier corps à l’étage. Il l’identifie machinalement sans s’attarder sur la courbure inversée du dos, ni sur la bouche et les yeux ouverts. C’est la mère Alembert, étalant sa cinquantaine florissante et généreuse sur le sol qu’elle avait dû elle même cirer soigneusement. Il l’enjambe le plus rapidement possible, évitant de poser les yeux sur la chemise de nuit froissée et sale. Les deux portes à gauches sont ouvertes, et il n’a pas besoin d’approcher pour deviner. Le père doit être dans la première, et dans la seconde, c’est Antonin, leur huitième. La porte à droite est fermée, la pièce est vide, elle sert de rangement depuis que les grands habitent les maisons autour. La mère Alembert y fait sa couture, il le sait car il est déjà venu ici, une fois. Antonin était malade, il était resté au lit pendant presque un mois et il avait bien failli ne pas en ressortir, d’après les conversations que Darius avait entendu, mais lorsqu’il était allé mieux, ses camarades de classe étaient venus lui porter de petits cadeaux que madame Areneau leur avait fait fabriquer en classe. C’est vers cette pièce vide que Darius se dirige, moins prudemment que tout à l’heure parce qu’il n’entend plus du tout la comptine.
Lorsqu’il tend la main vers la poignée, il voit son ombre projetée sur la porte.

26
Darius grimace. Il tend la main vers la bouteille de blanche, mais Stéphane s’en saisit et leur sert une bonne rasade chacun.
-- Et ?
-- Et c’est tout. Je suis redescendu aussi vite que j’ai pu, et j’ai trouvé Louis dehors, le front en sang parce qu’il s’était tapé la tête contre le mur tout le temps où je suis resté en haut.
-- Et ce que tu devait faire ? la comptine ? la bulle ?
-- Il n’y avait plus de bulle. J’ai vu l’ombre, Steph, c’était trop tard.
Stéphane le regarde, un peu surpris, la main toujours pendue au goulot de la bouteille.
-- Il n’y avait pas de lumière à l’étage. J’ai pourtant vu cette foutue ombre sous la poignée. J’ai eu l’impression que toute la peur que je gardait dans un coin de ma tête en ressortait d’un seul coup, et j’ai dévalé l’escalier comme un gari prit dans les phares d’une voiture.
-- Une ombre… papé, tu as enjambé un cadavre et tu as eu peur.. d’une ombre ?
-- Ce n’était pas une ombre. C’était l’ombre.
Il vide son verre d’un trait, de nouveau, et essuie sa bouche du revers de la main.
-- les gars du village sont arrivés un moment après, je sais pas, peut être une demi heure, peut être cinq minutes. Louis et moi, on est restés contre le mur de la maison. Marie Andrieu – c’était une des filles, la troisième je crois- avait eu un bébé l’été d’avant, son deuxième, et elle fait mettre un anneau dans le mur, et un autre un peu plus loin, dans le sol. Quand il faisait beau et qu’elle était dans la cour, elle y accrochait un drap, comme une voile de bateau, tu vois ? et elle mettait le petit et sa plus grande qui devait pas avoir deux ans en dessous, pour les protéger du soleil. On s’est mit exactement là, assis par terre, et on a attendu. Pendant tout le temps, Louis s’accrochait à l’anneau en se balançant d’avant en arrière et en pleurant. Il n’a pas lâché un mot. Sauf à un moment, quand je lui ai demandé ce qui l’avait fait crier dans l’escalier.
-- qu’est ce qu’il t’a répondu ?
-- qu’il n’était pas venu avec moi dans l’escalier.
Darius se tait un instant. :
-- Mais ce n’est pas surprenant, et maintenant que j’y suis retourné, je suis pas sur qu’il ait menti, à ce moment là.
-- qu’est ce qui s’est passé quand tu y est allé ?


27


Au bout du récit, qui se termine aux cauchemars de la nuit dernière, le vieux évite de le regarder. Le silence s’appesantit pendant quelques instants, puis Stéphane pose le paquet de tabac qu’il n’a cessé de tourner et retourner entre ses mains pendant durant le monologue de son grand-père, fixant obstinément le dessin marron sous le papier plastifié.
-- C’était presque devenu juste une frayeur d’enfant, comme si c’était pas réel. Mais c’est bien réel.
-- J’y pensé toute la journée. Finalement, je me suis dis que puisque tu y étais allé, je pouvais t’en parler. En fait, je devais t’en parler, parce que, visiblement, ce n’est pas fini.
Il a eu un petit regard par en dessous pour son petit fils. Il sait qu’il le croit, mais il se demande dans quelle mesure il le croit. Et surtout, maintenant qu’il sait, il va vouloir faire quelque chose. Lui aussi, dans la même situation… mais il est trop vieux, à présent, trop fragile.
-- Dès demain matin, j’irai voir Julie. Il faut qu’elle sache. Y a pas a tortiller, hein ?
-- Tu ne dois pas entrer là-bas. C’est stupide, après ce que je t’ai raconté. Tu sais que cela agit aussi sur toi, tu sais ce que tu risques.
-- Oui, et c’est pour ça que je peux y aller. Je ne resterai pas longtemps, mais il faut que je m’y confronte. Il faut que je vérifie, puisque hier rien ne s’est passé.

Le vieux ne répond pas, il hausse les épaules. Ce pourrait être un geste d’indifférence, mais Stéphane le décode mieux que ça. Il signifie que le vieux est loin d’acquiescer, mais que devant l’absence de solution, il s’en remet à celui qui entrevoit une porte.

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