lundi 12 mai 2008

Chapitres 30 et 31...

30


Lorsqu'ils arrivent devant la maison il est dix heure vingt. Le volet de la porte d'entrée est fermé.
Stéphane s'est garé sur le chemin, comme convenu, il lance un coup de klaxon.
Pas de réponse. La porte reste close.
--elle dort encore. Je l'ai quittée tard hier soir.
Deuxième coup de klaxon, prolongé celui-ci, et répété trois fois.
Ils attendent, le doute s'insinuant insidieusement dans leurs esprits. Le temps semble immobile, rien ne bouge. Ils évitent de se regarder, hypnotisés par la porte de bois fermée. De longues minutes s'écoulent. Stéphane, presque dans un bond, saisi la poignée de la porte en tournant un regard inquiet vers son grand-père.
--]'y vais.
Le ton est péremptoire, mais le vieux ne le regarde pas. Il fixe toujours la porte et pose brusquement sa main sur le bras qui s'apprête à suivre le corps dehors.
--Pas la peine. Elle est là.
Le vieux sourit, incroyablement doux.
Stéphane regarde la porte qui vient de s'ouvrir et la jeune femme en peignoir qui leur fait signe. Elle disparaît de nouveau dans la maison. Deux doigts levés et une main qui s'oppose. Attendez-moi deux minutes.
--on lui a offert un réveil en fanfare!
Stéphane se détends aussi. Le stress éprouvé à disparu. Son corps se vide un instant et il s'effondre au fond de son siège.
--c'est pas humain, décidément. Les histoires fantastiques sont amusantes à lire, mais pas à vivre.
--c'est comme les grandes fresques amoureuses. Ta grand-mère a vu « Autant en emporte le vent » une bonne dizaine de fois, tu sais. Et pourtant, elle me disait toujours que pour rien au monde elle n’aura voulu la place de Scarlett O'Hara. C'est ce qui fait la force d'une fiction, ça permet d'y être sans rIsque.
--ouais. C'est moi qui lui avais offert la cassette pour son anniversaire. C'était en quatre-vingt sept, Je crois. »
Au bout de quelques minutes, Julie reparu à la porte, vêtue de pied en cap en jogging et basquets. Le vieux apprécia le pragmatisme de la démarche. Cette fille du hasard lui semblait bien réaliste, un rien trop, peut-être. Il n'avait pas de doute sur le fait du hasard, mais comme son petit fils, il s'interrogeait sur ce qu'elle pouvait bien cacher de si étrange pour que la maison les réunisse.
Elle arrive d'un pas vif à la voiture pendant qu'ils en descendent. Stéphane va au devant d'elle et la serre un peu gauchement dans ses bras. Il n'a aucune raison de le faire, leur relation n'est pas au stade des marques avérées de tendresse, mais la situation particulière qui les lit n'a aucun précédent, et il ne se réfrène pas. Il se retourne vers Darius qui s'est approché tranquillement.
--papet, je te présente Julie. Julie, Darius, mon grand-père.
--j'aurais aimé faire votre connaissance en d'autres circonstances, mais je suis contente de vous rencontrer.
--nous ne nous serions peut-être pas rencontré, sans ces circonstances.
Julie apprécie le regard vif du vieillard. Il correspond en tout point à l'image que la description de Stéphane avait suscitée en elle. Elle les regarde tour à tour l'un et l'autre, et note une ressemblance flagrante. On pourrait en regardant le vieux, imaginer presque ce à quoi ressemblera Stéphane au même age.
--il y a du nouveau.
Les regards interrogatifs l'invitent à poursuivre.
--J'ai vu la fillette, hier soir, et j'ai bien cru que la salle de bain aller de nouveau avoir besoin d'un coup de fraicheur.
Elle raconte l'épisode de la douche jusqu'aux médicaments qui avaient fait disparaître la gamine, leur donnant au passage son « petit truc » pour éviter les visites nocturnes.
Le vieux n'a pas pipé mot. Il s'est assis dans la voiture, côté passager, la portière ouverte pendant qu'eux sont installés en face de lui, sur le sol du talus qui borde le chemin de terre.
A la fin du récit, il prend enfin la parole.
--Julie, ce que vous me dites là confirme ce que je pensais déjà. Il y a un lien entre vous et ce
Phénomène. Je ne sais pas lequel, mais il y en a un. Est-ce que je me trompe ?
--manifestement pas, Darius.
--Je pense que ce n'est pas la première fois que vous êtes confronté à quelque chose dans le genre, et qu'il va falloir que vous nous racontiez tout pour que nous puissions tous les trois trouver une solution à cette histoire.
Le visage de Julie s'est assombri.
--vous êtes perspicace Et bien, je crois que vous avez raison, même si c'est loin de me réjouir.
Elle s'est tournée vers Stéphane.
-- je suis veuve. Depuis deux ans. Nous nous sommes rencontrés sur les bancs du lycée et nous ne nous sommes plus jamais quittés. Nous nous sommes mariés à l’age de vingt ans, et la même année, j’ai eu une petite fille qui s’appelle Léa. Elle a neuf ans et je lui ai promis d’aller la chercher la semaine prochaine pour la ramener ici.
Mon mari s’appelait Paul, il est mort dans un accident de la route suivit de l’épisode le plus étrange que j’ai vécu j’jusqu’a…ici. C’était le début des vacances de Février, et nous avions décidé de partir en vacance dès que l’école serait terminée. Je suis écrivain, donc je prends mes congés quand je veux. Lui, il était scientifique, il travaillait au CNRS, dans un laboratoire spécialisé et quasi secret qui traite des phénomènes étranges inexpliqués. Ce laboratoire, la plupart du temps, sert à démasquer les imposteurs qui font pleurer des statues, bouger les crucifix dans les églises ou qui font croire à des châteaux hantés. C’était toute sa vie. Il était persuadé qu’un jour, ses collègues et lui se trouveraient devant une colle sans explication. Il rêvait de travailler sur le saint suaire, ou sur les objets mystiques reconnus par l’église. Il était complètement athée.
Le jour de sa mort, nous sommes partis tôt de la maison. Nous avions laissée Léa chez mes parents, où elle est encore aujourd’hui – Paul était brouillé avec les siens, et seule sa mère est venue aux obsèques- et nous avions rendez-vous à six heures trente à l’aéroport pour le fret de la voiture – nous partions toujours avec notre voiture, et ce coup-ci c’était pour le Mexique ! Mes parents devaient nous amener Léa plus tard dans la matinée parce que notre avion ne décollait qu’à treize heures. Nous avons prit l’autoroute, ….


31

La circulation est fluide. Paul roule un peu vite, mais il conduit bien. Il est très prudent, il a conduit cette même bagnole dans plein de pays différents et il l’a réparée avec des bouts de ficelles des centaines de fois. C’est devenu un bon mécano, et il l’a connaît par cœur, c’est pour ça qu’il veut toujours partir avec, parce qu’en cas de pépin, il sait quoi faire. Julie, elle n’y voit pas d’inconvénient, elle est copilote de leur équipage, et elle adore l’aventure. Ils ont le cœur léger et plein d’allégresse, comme à chaque départ. Ils ont préparé leur itinéraire et il s vont faire découvrir le Yucatan à la petite. Paul parle parfaitement l’espagnol, et ils ont la tête pleine des recommandations de sécurité que donne quotidiennement le ministère des affaires étrangères sur son site. A cette heure là, il n’y a guère que des camions sur l’autoroute. Du gros fret qui demain ne pourra pas circuler, départs en vacances oblige. Ils sont derrière un gros camion citerne, suivit de prés par un semi bâché. Au moment où ils s’engagent sur la bretelle de bifurcation vers l’aéroport et la zone industrielle qui l’entoure, le camion citerne fait un brusque écart vers la droite. Julie se dit en un éclair que ce con à raté sa sortie. Le mouvement du chauffeur est trop brusque. Le rapport de police conclura à une fatigue excessive. La citerne oscille un instant et se couche. Le camion qui le suit fait à son tour un écart, se tord dans un long crissement et vient s’abattre devant eux. Paul roule trop vite pour l’éviter. Son coup de volant sur la droite les envoie dans la rambarde de sécurité qui les projette à son tour vers l’avant du camion.
L’instant d’après, Julie, dans un brouillard intense, ouvre douloureusement les yeux. Les deux airs bag pendent devant eux, dégonflés, l’avant de la voiture est défoncé sur le côté gauche, et la voiture est sur le toit. L’expertise de l’assurance parlera de plusieurs tonneaux, sans préciser le nombre, et d’un impact violent entre le côté gauche du véhicule de tourisme et le côté avant droit du camion. La voiture a ensuite pivoté sur elle-même, entraînée par la vitesse et le mouvement généré par la violence du choc, venant s’encastrer sous le moteur hydraulique commandant la remorque, à l’arrière de la cabine. Tout c’est passé si vie que Julie n’en gardera que le souvenir flou et discontinu d’une terreur sans nom.
Paul est inanimé à ses côté. Des flammes commencent à s’échapper du tableau de bord et à gagner l’habitacle. Elle déboucle sa ceinture et tombe sur le toit. Elle se redresse, ignorant les milliers de particules du pare-brise qui la recouvrent et dégrafe les scratches qui maintiennent l’extincteur sous le siège passager, petit système bricolé par Paul qui trouve toujours idiot d’avoir un tel appareil si loin dans le coffre. Elle asperge le tableau de bord, sur sa gauche, le volant qui a commencé à s’enflammer, la tête de son époux, qui n’a pas bougé. Elle crie, l’appelle, se retenant de le secouer.
-- Paul, réveille-toi ! Paul !
Il faut sortir de là. Consigne de sécurité élémentaire. Il ne faut pas bouger un blessé, deuxième consigne de sécurité élémentaire. Elle regarde, à sa droite, le capot défoncé à travers le pare-brise éclaté et sa vue brouillée de larmes. Pas d’autre signe d’incendie.
Elle appelle encore.
Rien.
Sa jambe gauche la fait horriblement souffrir, elle est couverte de minuscules coupures, et son corps tout entier résonne de douleurs. Plus tard, il sera bardé d’ecchymoses bleues et jaunâtres, de vilaines couleurs de mort. Elle rampe et escalade à travers la voiture, grimpant sur leurs sacs de voyages renversés à l’arrière, se faufilant jusqu’au haillon tordu dont la vitre aussi a explosée. Elle s’expulse de la voiture à bout de forces.
Au secours
Au secours
Puis le noir le plus sombre qu’elle ai jamais connu.
Mais elle n’est pas toute seule, dans ce noir intense. Le visage de Paul se dessine. Son visage mangé par les flammes, les yeux délavés, presque blancs, le visage boursouflé, les paupières, ou ce qu’il en reste, gonflées, suintantes, comme le reste. La peau du visage a presque fondue, laissant les traits à vif, ses cheveux, du milieu du crâne au front et sur tout le côté gauche, ont brûlé et le peu qu’il en reste ressemble à un champ de brindilles racornies sur un sol de sang.
La tête de son mari ressemble à une figurine vaudou de cérémonie funèbre, à un masque indécent et grimaçant, une version rapide et bâclée de Paul.
Et cette tête, sur ce corps sanglant, lui parle. Il parle à voix basse, d’une voix mécanique et sans intonations, un peu comme ces opérés des cordes vocales qui n’ont plus de gorge et transmettent leurs vibrations à un appareil électronique.
N’aie pas peur jolie Julie, tout va bien, regarde, je n’ai rien. Allez, lèves-toi. Ne perds pas de vue ce qui est important. Lèves-toi ma douce.
Il lui tend la main, une main rouge et molle lorsqu’elle s’en saisit.
Voilà, viens a douce suis moi.
Ils sont soudain dans la cabine du camion qui les précédaient. Le chauffeur s’est écrasé sur le pare-brise. Son nez a éclaté sur le volant, son visage est couvert de sang. Ses yeux son grand ouvert et fixent bêtement le fond de la cabine. A travers sa peau et les cartilages, Julie voit alors clairement calé contre le larynx, une forme indéterminée et jaunâtre. Un morceau de pomme. Le morceau de pomme coincé dans sa gorge qui l’a étouffé.
Il mangeait, tu vois ? Et l’accident l’a fait avaler de travers. C’est idiot, complètement idiot. Il n’aurait sans doute pas dû mourir aujourd’hui, en tout cas pas à cause de l’accident, mais c’est comme ça. Une coïncidence idiote.
Il n’y a pas de coïncidence.
La preuve que si.
Elle le suit encore, deuxième camion, deuxième chauffeur. Celui qui aurait dû se reposer, celui qui a raté la sortie qu’il devait prendre et qui a eu le pire geste inconsidéré de sa vie.
Il a la joue écrasée contre la vitre conducteur, au fond de l’habitacle renversé. Un sachet marron trône drôlement sur son épaule encore coincée par la ceinture de sécurité. C’est un sac Mac Donald. Cet abruti s’était même pas arrêté pour déjeuner. La cabine sent le café, et le type a le jean plein de jus d’orange.
Paul l’a entraînée dans l’habitacle, elle voit les chaussures du type, des grosses Cat, bien solides et viriles, harnachées par d’énormes lacets à ses chevilles. Son jean est un peu retroussé sur la jambe gauche, elle aperçoit des chaussettes grises, sans motif, et un filet de liquide rouge qui descend le long de la jambe. Il y a un gros pull de laine épaisse qui masque une partie de son visage, et un instant Julie doute qu’il soit entier. Elle est persuadée que si elle soulève le pull, elle va découvrir qu’il ne reste du visage que ce qui en dépasse.
Non, il est encore en vie.
Il porte encore une grosse veste imperméable avec de grands rabats. Elle est couverte de miettes et de petits points blancs. Ce con
Il s’appelle Arsène
s’est arrêté deux kilomètres avant, c’est bien cela, à l’entrée de l’autoroute, le petit drive de Mac Do qui ne sert que les voitures, à la sortie de la zone commerciale nord. Il est sorti de l’autoroute, s’est acheté son sachet –le drive n’ouvre qu’à 6 heures pétantes, il doit le connaître aussi- et il est reparti en mangeant son putain de burger à l’œuf et au bacon, tout en conduisant, histoire de rater la bifurcation et de tuer son mari.
Regarde, là.
Sur le tableau de bord, une photo a résisté au choc. Elle pendouille encore au bout de son cordon de plastique, le même genre de cordon auquel on attache les étiquettes des forfaits de ski. Deux gamins dans la dizaine entourent une femme qui n’est plus très jeune à l’air très doux. Ils sourient tous en tenant chacun le collier du roquet sans race qu’ils entourent. Joli portrait de famille.
Julie voit au travers de la photo et au travers de l’homme.
Elle revoit sa journée en surimpression, il s’appelle Arsène, il a quarante sept ans et une charpente solide. Il est parti très tôt hier matin, vers cinq heures, du Portugal pour amener sa cargaison jusqu'à la frontière allemande. Il aurait du s’arrêter plus souvent, mais son patron lui donnera une prime, au noir, bien sûr, si la marchandise arrive avant midi. Il est marié à une femme très douce, Julie l’a voit assise à côté de lui qui pleure doucement. Et ils ont deux enfants bâtis comme leur père. Le plus jeune va avoir douze ans et rêve de la PS 2 que tous ses copains ont déjà. Il en est fana. Son argent de poche passe tout entier dans ces magazines spécialisés ou des journalistes expérimentés analysent et critiquent les derniers jeux sorti pour savoir s’ils seront ou non à la mode. Le petit est bon élève, le seul petit soucis qu’il cause à ses parents est une insuffisance respiratoire qui l’empêche de faire le moindre sport. Et le moindre effort. Arsène aimerai bien lui payer sa console de jeux.
Ce n’est pas sa faute Julie, tu vois ?
Pas sa faute ? Mon cul, toi aussi tu as un enfant.
C’est la prime, pas l’enfant.
Julie a de nouveau envie de crier.
Pourquoi l’autre n’a pas tourné à gauche !
Peu importe, s’il avait tourné à gauche, la voiture aurait fait un tonneau de plus et se serait encastré du côté droit dans la citerne. Nous serions morts tous les deux.
Et ce n’est pas ça qui est important. Il y a dix minutes, un kilomètre après le dernier péage que nous avons passé, un autre camion s’est mit en travers de la chaussée. La circulation va rester bloquée environs quarante-cinq minutes. Aucune voiture ni camion ne nous suivait, et aucune voiture ni camion n’est non passé après notre accident. Il n’en passera pas avant au moins une demi-heure. Arsène a perdu connaissance, et il risque d’avoir une hémorragie interne parce qu’il est planté sur son levier de vitesse. L’autre chauffeur est déjà mort, et tu ne peux plus rien pour moi non plus. Mais tu es la seule à pouvoir sauver Arsène. Tu t’es évanouie mais tu peux revenir, si tu y arrives, il faut prévenir les secours. Tout de suite. Tu comprends ?
Julie s’effondre en larmes, sans forces, sur le bitume.
Je ne peux pas, je ne peux pas, je ne peux pas
Chut, regarde
Dans le petit lit en bois chez son papi et sa mamie, Léa est endormie sur le dos. Les draps font un fouillis de plis sur son ventre et une de ses jambes est posée dessus. Elle a encore eu trop chaud cette nuit, ses chevaux sont mouillés de sueur et font un écrin humide à son mignon petit visage. Son bras gauche est relevé et repose plus haut sur l’oreiller, au-delà de sa tête.
Il faut. Regarde. Il faut. Tu as tapé fort de la tête contre ta vitre tout à l’heur. Tu va prévenir les secours, la orne est à cinquante mètres, et puis tu te ré évanouira. Mais tu auras prévenu. Dans moins de cinq minutes ils seront là, et ils te transporteront à l’hôpital pour te soigner. Allez, Julie, courage. Tu dois le faire pour t’en sortir. Dépêche-toi, ma puce.
Julie avait lentement émergé, à l’arrière de la voiture, où elle s’était écroulée après en être sortie. Elle avait fait ce qu’avait dit Paul, était allée jusqu’à la borne, avait décroché l’appareil, avait demandé du secours d’une voix chevrotante et s’était de nouveau écroulée.
Paul était alors simplement resté auprès d’elle sans rien dire jusqu’à ce que les pompiers la raniment.
Le chauffeur du camion citerne n’avait pu être sauvé, mais celui du semi était bel et bien mort étouffé par sa pomme. Paul n’avait plus reparu.
-- On pourrait penser qu’il s’agit d’un contre coup de l’état de choc, qu’avant de tomber évanouie et d’appeler les secours j’ai moi même fait le tour des deux camions pour aller m’enquérir des chauffeurs, il se peut aussi que le détail de la pomme, je l’ai entendu lorsque les secours sont arrivés, et que j’ai entendu aussi le diagnostic du deuxième chauffeur.
-- Mais… ?
La voix de Darius est un peu étranglée, Stéphane lui jette un regard inquiet mais le vieux semble juste avoir atterri sur une planète inconnue, ce qui, au vu des circonstances, lui paraît une réaction tout à fait saine.
-- Mais il y a effectivement eu un autre accident, derrière nous, si je n’avais pas prévenu les secours, je serais morte, effectivement aussi, par le choc additionné au froid et à la commotion à la tête. Je n’avais pas conscience de m’être tapée mais j’avais un traumatisme crânien.
-- cela ne veut rien dire, mais il peut y avoir eu une annonce à la radio, pour l’accident derrière vous…
-- en l’occurrence, il n’y a eu aucune annonce sur aucune des radios que nous pouvions capter de notre voiture à cet endroit –là. L’accident n’a pas été signalé.
-- vous croyez vraiment que vous avez vu votre mari mort ?
-- je l’ai vu quand ils l’on sorti de la voiture. Il avait un morceau du volant fondu qui était resté collé sur sa pommette gauche. Il l’avait dans mon rêve.
Un long silence suivit le récit de Julie. Darius avait le regard perdu au loin sur les cimes des pins de son coin à champignons qui dépassaient du haut du vallon en face d’eux.
-- Je suis désolé, Julie.
Elle s’est levée et se tape les fesses pour enlever les brindilles et la terre qu’elles ont ramassé.
-- je vais nous chercher un casse-croûte, il faut que nous ayons le ventre plein pour réfléchir correctement.

samedi 26 janvier 2008

28-29

28

Installé sur le canapé, Stéphane fixe le tableau, posé au sol en face de lui, la toile peinte soigneusement tournée vers le mur. Julie est montée à l’étage, il entend le bruit de ses pas aller venir rapidement au dessus de sa tête. Elle a donc installé sa chambre là. Hier, elle ne lui a même pas proposé de visiter les aménagements. Après l’épisode du tableau, elle avait sans doute trouvé cela malvenu.
Il lui a téléphoné tout à l’heure, tard dans la matinée, et il ne lui a pas vraiment dit pourquoi il voulait la voir, mais elle n’a pas semblé se poser la question. La soirée qu’ils ont passé ensemble en appelait forcément une autre, ils étaient tous les deux sur la même longueur d’onde, et les regards échangés avaient laissé Stéphane très rêveur jusqu’à l’appel de son grand-père. Après son récit, d’ailleurs, la maison lui fait paradoxalement moins peur. Il sait en détails, maintenant, ce qui c’est déroulé ici, ce qui lui ôte la part de mythe qui amplifiait sa crainte. C’est comme s’il savait, à présent, à quoi s’attendre. Même si au fond, ce qu’il sait n’est pas rassurant. Mais il a une mission, et ce qui le préoccupe à présent, c’est la façon dont il va pouvoir lui en parler. Il a retourné la question dans tous les sens, sans trouver une solution simple et satisfaisante. En descendant de la voiture, tout à l’heure, il a eu l’impression de plonger dans le vide, sans savoir quand et comment il allait atteindre l’eau.
-- Voilà, j’ai fini. Excuse-moi, mais si je laisse ouvert, je vais me geler ce soir. Les soirées sont fraîches, hein ?
Elle se dirige vers le frigo. «-- Qu’est ce que tu boit ?
Elle est divinement belle, et Stéphane la voit flotter, aérienne. Il a la tête qui tourne, tourne, et
Ne va pas là-bas, c’est tout
Il y a son parfum, incroyablement puissant,
Saute bel ange,
Sa voix qu’il n’entend qu’à travers un filtre quand elle lui propose à boire,
Saute dans mes bras
Et sa question étrange soudain
Si tu ne saute pas,
Le diable te prendra
La comptine stupide roule, tourne, l’enveloppe, la vole à la réalité.
Soudain qui le ramène sur terre brutalement.
- Qu’est-ce que tu chantes ?
Ce n’est pas tant la question que la voix blanche qui lui fait reprendre pied.
Julie est debout, bras ballants, le rouge du blush ressortant de façon pathétique sur ses joues blafardes, le regard large comme un océan.
--Je ne chante pas. Pardon, je… j’étais ailleurs.
Elle s’écroule sur le fauteuil, face à lui.
-- tu chantais. Je t’assure que tu chantais.
Elle a perdu tout sourire.
-- Tu chantais une comptine. Une comptine que je n’avais jamais entendu avant cette après midi.
Saute bel ange,
Les murs tournent, bougent.
Saute dans mes bras,
Elle a disparu.
Si tu ne saute pas,
Le fauteuil laisse place à une chaise de bois.
Le diable te prendra.
Puis au vide et la poussière.
-- Steph, Steph, vite!
Il se lève au ralenti, une gamine brune fait irruption dans la pièce. Ce n’est pas celle qu’il a déjà vue, mais elle lui ressemble. Ce sont les mêmes yeux. Strictement.
Il s’est levée pour la suivre, spontanément.
-- Vite, vite, suis-moi !
Elle a ouvert la porte de la petite pièce qui donne sous l’escalier. « Vite, viens »
Il y a un petit réduit sous l’escalier, elle en ouvre la porte, lui fait signe.
-- là dessous, là dessous, ils arrivent ! »
Stéphane se plie en deux, se glisse dans le réduit, mais il n’a le temps de rien, le réduit est refermé brutalement. Il entend du bruit à l’extérieur, devant sa porte minuscule. La gamine crie. La porte disparaît, et Stéphane, terrorisé, se ratatine contre le mur jusqu’à le traverser. Il est en bas de l’escalier, il croise un gamin de neuf ans terrorisé qui descend l’escalier en volant presque tant il va vite. Son cri le suit, un peu comme le tonnerre arrive après la foudre.
Stéphane regarde en haut de l’escalier. La gamine est là. Elle est immobile, les yeux résignés, le visage grave. Elle a sept ans tout au plus. Elle secoue la tête, et elle répète inlassablement la même phrase :
-- c’est trop tard, regarde, c’est là, c’est dedans.
Et en tournant la tête il voit une lune grimaçante qui monte lentement l’escalier vers lui, entourée d’ombres dansantes qui glissent sur les murs.
- Il faut penser à ce qui est important. Il n’y a que ce qui est important qui compte. Si tu ne pense pas à ce qui est important, c’est foutu.

Julie l’a giflé tellement fort qu’elle s’est fait mal à la main. Elle a frappé haut sur le visage, sur la pommette. Il émerge brusquement, ses yeux, révulsés, reprennent leur place dans les orbites, le regard se repositionnant face à elle. Elle est blafarde, ses yeux sont immenses.
-- Il faut sortir d’ici.
Julie le suit sans un mot. Elle le suit jusque loin dans la cour, dans la fuite calme qu’il entame, puis jusqu’au chemin, hors de l’enceinte des murs. Il n’a pas lâché sa main, qu’il tient fermement dans son étau. Il parle sans la regarder, les yeux tournés vers la bâtisse.
-- je dois te parler de quelque chose, c’est un peu long, c’est complètement fou, mais il faut que je t’en parle.

Plus tard, dans la nuit tombée, assise en tailleurs comme tout au long du récit, Julie rassemble ses idées. Elle replace les pièces de son petit puzzle personnel.
-- tu m’as dit qu’elle avait été habitée…
-- oui, je sais mais je ne sais pas pourquoi rien ne s’est passé
-- elle était donc en sommeil.
-- En sommeil ?
-- Quelque chose l’a réveillée, puisque jusque là rien ne s’était plus passé.
-- j’ai quelque chose à vous raconter, moi aussi. Ce que ne n’ai pas voulu vous dire l’autre soir, à propos du tableau et de mon rêve.
Elle raconte le rêve, resté étonnement précis dans sa mémoire, en omettant les passages concernant Léa et son mari. Elle ne veut pas en parler, trop d’explications à donner, de détails sordides et inutiles, sans rapport avec ce qui les préoccupe pour le moment. Elle pense à la lettre qu’elle a envoyée à sa fille, sa promesse d’aller la chercher. Comment faire ?
Stéphane reste un peu silencieux, puis la regarde sombrement.
-- C’est le tableau, alors. Forcément. Elle a su quand je l’ai acheté pour toi. Et elle a commencé.
Elle n'a plus bougé. Pétrifiée par la dernière remarque de Stéphane.
Non, y a eu un truc, avant le tableau.
--Le maçon, monsieur machin, là, quand il a fait la salle de bain, il était prêt à galoper le travail pour la finir plus vite. Je n'avais pas compris pourquoi, vu qu'il restait pas mal de choses à faire, il ne gagnait quoi? Qu'une demi-journée. Un jour, ça me paraissait dérisoire.
--je veux voir ta salle de bain
-- il ne vaut mieux pas que tu rentres là-dedans, vu ce qui s'est passé tout à l'heure.
--non. Ça ne risque rien. Je t'assure. Et s'il y a un problème, tu n'auras qu'a me re-gifler...
--ton grand père ne serait pas d'accord. Et je crois bien qu'il aurait raison.
--peut être, mais je n'écoute pas toujours ce qu'il me dit --oui, mais tu as sans doute tort, dans ce cas précis. La gifle pourrait arriver trop tard. Tu y as pensé ?
Soudain, Julie sursaute, attrapant son bras avec force, le serrant les yeux plissés, concentrée.
--Ton grand-père, il est revenu... au début des travaux, c'est bien ça?
--oui, c'est ce qu'il m'a dit.
--c'était la première semaine de mars?
--je crois bien, enfin, c'est possible.
--et le massacre a eu lieu à quelle époque de l'année ?
Stéphane s'est levé d'un coup, comme poussé vers le haut par un ressors puissant.
--C'est ça ! C'est lui qui l'a réveillée!
--attend, attend, un peu de calme. Réveillé qui, réveillé quoi? Tu parles comme un illuminé. Il faut procéder calmement, ne pas se précipiter. D'abord, on doit être sûr qu'il n'est jamais revenu avant, parce que c'est par là que se trouve la clef Mais il faut être absolument certains.
Parce que s'il n'est jamais revenu, cela veut dire que toi aussi tu influe sur cette maison, et que, d'une façon ou d'une autre elle te reconnaît instinctivement. Cela veut dire aussi qu'elle cible ses victimes, et cela aussi il faut le vérifier. Les baux de locations, les certificats de conformité, tout, parce qu'il faut être sur à cent pour cent de tout ce qu'on avancera.
--mais tout cela rime à quoi?
--il se pourrait bien que j'en ai une idée, mais dans tous les cas elle ne me ferra rien.
--pourquoi en es-tu si sure ?
--parce que malgré tout, elle ne me fait pas peur. Elle ne peut pas me faire peur, et elle le sait.
--quoi? De quoi est-ce que tu parles?
--pas le temps maintenant, rentres, va chez ton grand-père à la première heure, raconte-lui et
reviens demain avec lui, tu klaxonneras d'ici. OK ?
--je ne suis pas sur qu'il voudra revenir.
--trouve un moyen de le convaincre. Mais d'après moi, si je ne me trompe pas sur lui, dès que tu lui auras raconté tout ça, il n'hésitera pas.
--D'accord, mais toi, il ne faut pas que tu restes ici, tu risque de ...
--je ne risque rien. Crois moi, je suis un peu barge, mais pas suicidaire, ça non.


29


Stéphane a encore négocié, mais il n'est pas un très bon négociateur face à elle. Il a l'impression qu'elle connaît des choses qu'il ignore. Elle n'a pas peur, ne trouve pas cela insensé, presque naturel, comme si le fait qu'une maison puisse provoquer des hallucinations était monnaie courante. Il se demande ce que peut cacher cette facilité à accepter l'incroyable, cette propension à ne pas buter sur le pragmatisme, à ne pas réfuter la thèse qui semble la moins probable. Il aurait cru devoir argumenter, son grand-père pourrait être fou, lui-même, qu'elle connaît finalement depuis si peu, pourrait bien être dérangé. Il lui a tout de même vendu une maison qui fut le théâtre d'événements plus que dramatiques, et cela sans l'en informer, elle devrait se méfier, avoir des doutes, au moins des réticences. Mais non, elle fonçait à leur suite dans ce délire fantasmagorique, s'engouffrant sans hésitation dans une histoire qui frisait le ridicule, si l'on mettait de côté le fait qu'il n'était pas seulement convaincu que quelque chose se passait, mais qu'il savait, qu'il se passait quelque chose.
Elle prenait même les rênes de leur petite bande, s'instaurant presque en spécialiste sans qu'il puisse savoir pourquoi. Se pourrait-il que le hasard ne soit pas vraiment responsable de leur rencontre ?
Elle avait voulu la maison tout de suite, sans même visiter l'intérieur, sans même vraiment négocier le prix, comme ça, en cinq minutes. Elle avait de l'argent, visiblement suffisamment pour ne pas s'enquérir de plus de détails que sa propre envie mais tout de même, cela ne l'avait pas choqué sur le moment, mais aujourd'hui qu'ils se trouvaient embarqués ensemble, il s'interrogeait sérieusement sur le mystérieux passé de la jolie Julie. Elle n'avait pas fuit au récit de l'histoire, elle avait même ironisé sur les fantômes, ce jour-là. Et lui, il avait simplement trouvé ça terriblement pragmatique et plutôt charmant, finalement, cette insouciance qu'elle semblait avoir. Mais ce n'était peut-être pas de l'insouciance, au fond. De l'inconscience, peut-être, à moins que ce ne soit, précisément au contraire, une pleine conscience.
Il est arrivé devant la maison du papet, le volet de bois est ouvert et il voit la lumière mouvante de la télé qui éclaire l'intérieur de la cuisine. Il se demande ce que le papet va penser de tout ça. Après tout, il avait bien signalé qu'il ne se sentait pas de taille.
Julie est rentrée lentement après le départ de stéphane. Les idées bouillonnent dans sa tête. Non, effectivement, elle n'a pas peur du tout. Elle jubile plutôt sur ce hasard étrange qui met en présence des personnes et qui les confronte à des circonstances surprenantes. Son attirance pour Stéphane est claire, elle l'a trouvé séduisant dès leur toute première rencontre, qui fut suivit aussitôt de sa toute première rencontre avec la maison. Même jour, à trente minutes près. Il faudrait qu'elle étudie la composition du ciel ce jour-là, tant ces coïncidences, aujourd'hui plus que tout autre jour, lui paraissent douteuses. Elle se rend compte que Stéphane doit s'interroger sur elle, sur le fait qu'elle adhère sans broncher à cette histoire somme toute hallucinante. Mais, effectivement, elle ne pouvait décernent pas aborder la question de son passé au cours d'un repas au restaurant, même si elle savait qu'elle aurait à raconter, tôt ou tard.
Elle est allée directement dans la salle de bain, après avoir soigneusement fermé la porte d'entrée.
Après avoir fermé le verrou, elle s'est retournée vers sa cuisine salon, croisant les bras pour regarder l'espace vide devant elle, les chaises familières, les meubles qu'elle avait choisit avec ce petit plaisir du renouveau. Cette maison lui ressemblait. Et de toute façon, elle aussi était hantée.
L’eau de la douche brûlante frappant son cuir chevelu, elle vide sa tête, évitant de penser qu'elle est dans le ventre de l'ennemi. Ce n'est pas son ennemi à elle, c'est le leur à aux, les deux hommes, et peut être d'autres encore, qui sait? Mais elle, elle n'est pas intruse, ici, et s'il faut le prouver à la maison, elle lui prouvera. Elle sourit en pensant à l'absurdité de ses réflexions si elle tentait de les partager avec n'importe qu'elle personne normalement constituée. Y aurait-il une chance pour qu'elle ne finisse pas internée? Tous les gens qui croient vraiment que le monde procède vraiment de bizarreries matérielles et immatérielles, qu'il s'agisse de fantômes, d'esprits frappeurs d'extra-terrestres ou de père Noël passent au mieux pour des idiots ou des névrosés, au pire pour des mytho maniaques extrêmes qu'il faut enfermer parce qu'ils installent sur leur toit des dispositifs tarabiscotés pour capter les ondes venues de l'espace. Elle en savait quelque chose.
Elle arrête le jet, ouvre la porte de la douche pour se saisir de la grande serviette de bain qui l'attend sur le chauffage-sèche serviette qu'elle n'atteint pas, laissant le bras nu mouillé et soyeux s'égoutter sur le caillebotis de bois posé au sol. En face d'elle, dos au mur, une petite fille brune assise par terre la regarde par en dessous une frange nette de cheveux épais.
--qu'est ce que tu fais là ? Je ne te connais pas et tu ne me connais pas. Alors va-t-en
Malgré elle, les battements de son cœur se sont accélérés.
--tu as peur.
La petite fille a une voix rauque, comme si elle souffrait d'une grosse angine ou d'une rhino-
Pharyngite mal soignée. Julie fini son geste et attrape la serviette. Tout en commençant à se sécher le corps, toujours à l'intérieur de la douche, elle penche la tête, observatrice. Le ton est plus calme, mesuré.
--non, tu m'as surprise, ce qui crée forcement une tension momentanée, mais ce n'est absolument pas de la peur.
--Tu auras peur, toi aussi
--Tu n'es pas réelle.
--RIEN n'a JAMAIS été plus réel que moi!
Ju1ie ne bronche pas au rugissement. L'enfant est furieuse, elle s'est dressée d'un bond, les yeux noirs fulminent, les poings serrés au bout de bras raides et tendus vers le bas. Ju1ie s'enrou1e dans la serviette et demande:
--Comment t'appelles-tu ?
--je ne m'appelle pas.
--qui es-tu, alors?
--tu n'as pas besoin de le savoir.
--que veux-tu ?
--moi? Elle a l'air presque étonnée. Moi, mais je ne veux rien. Rien du tout.
--alors pourquoi es-tu là ?
--pour que tu me suives.
--ou ?
--là où on doit aller.
--et ou doit-on aller?
La petite fille se détend d'un coup, elle sourit et elle est presque jolie dans sa robe noire.
--tu verras bien, suis moi.
--non, tu n'es pas réelle.
Ju1ie sort de la douche, commence à sécher ses cheveux avec une nouvelle serviette, ignorant la petite fille et se concentrant sur les actes qu'elle accomplit. La discussion est terminée, elle le sait. La gamine va tenter à présent de l'emmener, par les pensées, en lui volant son esprit, comme elle l'a fait avec Stéphane tout à l'heure. Elle est maligne, la petite. Elle sait s'y prendre. Ju1ie est forte, elle ne risque rien, pas même en dormant. Elle n'a pas de lien avec cette maison, elle lui appartient, c'est tout. Elle s'en veut un peu de cette rencontre. En y pensant trop, elle l'a provoquée, sans doute. Elle se regarde dans le miroir, tournant ostensiblement le dos à la petite fille. Son reflet s'efface progressivement, comme un fondu au noir, et le mur décrépi d'avant les travaux apparaît lentement au delà de son reflet. Les mains posées sur le rebord du lavabo, elle se concentre sur son image qui ne transparaît plus qu'en filigrane. Elle fixe ses propres yeux, calmement, évaluant la puissance de l'effet. Le miroir réapparaît, le mur blanc et propre aussi. Dans le tiroir supérieur du petit meuble dans lequel elle range les médicaments, elle prend une petite boîte verte. Lexomyl. Elle sort de l'étui le tube vert tendre, l'ouvre, coupe un cachet en deux et l'avale avec une grande rasade d'eau.
Un sommeil loin des rêves, c'est ce qu'il lui faut. Peu importe si la gamine revient pendant la nuit, elle ne peut pas jouer avec sa conscience ou son inconscience. Pendant qu'elle dort, elle est protégée, ses peurs ne sont pas fixées ici, donc ici il ne peut rien lui arriver. Mais il est impératif qu'elle n'emmène pas au matin ses cauchemars de la: nuit. C'est cela qui la rendrait vulnérable. Le cachet prit, elle sort de la salle de bain. La fillette brune a disparue, et la maison a repris son calme souverain. Julie se couche avec un bon bouquin, une histoire à faire peur, histoire d'orienter un peu ses pensées avant le sommeil. Rien de mieux qu'une bonne histoire de vampires pour s'endormir sur ses deux oreilles.
Stéphane est de nouveau assis à sa place dans la cuisine du grand-père. Il est huit heure trente. Le café chaud coule de la petite casserole où le grand-père l'a fait réchauffer. Sa main tremble un peu, mais pour un homme de son âge, s'en serait presque rassurant.
Stéphane commence par lui raconter dans le détail ce qui s'est passé dans la maison. Ses
mésaventures avec la gamine, la gifle salvatrice, la discussion avec Julie, sa surprenante réaction.
Il y a longuement pensé en rentrant, dans la nuit il a poursuivit ses doutes, ses peurs. Le papet
partage ses positions dubitatives. Mais il suit malgré tout le raisonnement de la jeune fille.
--écoute, nous lui poserons la question, et nous verrons bien. Malgré tout cela, c'est tout de même un atout qu'elle ne panique pas et qu'elle soit avec nous. Je pense que votre rencontre et son installation dans la maison compose effectivement une étrange équation, mais il va falloir jouer la partie avec cette donne là. C'est pas un hasard si c'est elle, toi et moi. Il faut juste trouver ce qui fait que ce hasard là nous a réunis tous les trois. Il faut qu'elle nous raconte son histoire de toute façon, pour qu'on puisse comprendre ce qui a fait que cette maison l'a choisie.
--Bon sang, papet, tu t'entends? C'est du délire!
Le vieux pose calmement ses deux mains sur la table, penchant le torse au dessus de la table, à demi levé.
--toute cette histoire est un long délire, Steph, c'est justement ça qu'on ne doit pas oublier.
Il se rassoit, les mains toujours calées sur la table. Tout ça ne peut pas être réel, tu comprends? C'est cela qui doit nous guider. Cette histoire n'existe pas, on ne peut pas rationaliser. Tu sais ce que tu as vécu dans cette maison, moi aussi. Nous n'avons pas rêvé, et nous ne sommes pas fous. Alors nous allons décortiquer ce qui s'est passé jusqu'à comprendre et déjouer ce qui s'y passe.
--je croyais que tu ne te sentais pas d'attaque?
--je croyais que j'étais fou. Mais ta Julie a un rôle à jouer, donc je ne le suis pas. Je suis vieux et fatigué, mais cette histoire pourrai bien me tuer de l'intérieur avant l'heure, et tu sais quoi? Elle ne m'a pas eu à l'époque, c'est pas pour que je cède aujourd'hui.
--je comprends, papet, mais là, c'est plus qu'une simple frousse. Je... Cette fille débarque, achète la maison... j'en suis raide, et je me demande maintenant ce quelle cache.
--tu as toujours confiance en elle?
--Et toi?
--Elle est la seule qui puisse nous aider, justement, et je crois vraiment qu'elle n'y est pour rien. Il y a quelque chose en elle qui l'a préfigurée pour nous aider. Il s'agit peut-être d'une simple coïncidence ou bien d'autre chose, mais dans tous les cas nous ne pouvons ignorer ce fait. Nous allons partir là-bas essayer de régler au moins ce problème là. D'ac ?
Le ton était presque léger pour leur petit mot à eux seuls. Stéphane esquisse un sourire tout juste dessiné.
--D'ac papet, d'ac.