mardi 15 septembre 2009

la suite...


La cuisine est encore plongée dans la pénombre. Tout à l’heure, elle n’a pas prit le temps d’ouvrir les volets. Le frigo ouvert devant elle, elle saisit les ingrédients les plus simples pour leur confectionner des sandwiches consistant. Jambon, beurre, cornichons, camembert. Elle hésite un instant puis sort également une bouteille de vin. Après tout, cela ne leur fera pas de mal avec ce qu’ils viennent d’entendre.
Et ce qu’ils s’apprêtent à vivre.
Saute bel ange,
Saute dans mes bras

Elle a fait volte face. La fillette brune est là. assise sur le canapé. Elle sourit de la façon la plus charmante du monde.
Si tu ne sautes pas
-- Tais-toi. Tu n’as rien à faire ici. Va-t-en.
Le diable te pren-dra !
-- va-t-en.
-- Maintenant tu as peur.
-- Non. Tu m’as surprise, encore une fois.
-- cela peut marcher une fois, mais pas chaque fois.
-- penses ce que tu veux, tu n’existes pas.
-- pourquoi avaler ceci, alors ?
Julie aperçoit dans sa main un petit tube vert. Sa boîte de Lexomyl.
-- ce sont des médicaments pour dormir, rien à voir avec toi.
-- vraiment ?
La petite fille coule sur le canapé, se dématérialisant en une flaque sombre. La flaque glisse sans mouiller, se déplace sur le canapé, coule sur le sol, passe sous la table basse et se matérialise devant elle. Elle a prit la forme de Stéphane.
-- Je saurai de quoi tu as peur.
Julie respire lentement et saisi le couteau sur le plan de travail devant elle.
-- tu n’es pas là.
Elle commence à préparer les sandwiches, saisissant le pain placé dans une boite en bois sous l’établi.
Elle se concentre sur ses gestes, très précisément, inspectant la mie tranchée proprement par la lame, détaillant mentalement les sensations reçues, ignorant le Stéphane qui lui parle encore, mais d’une voix de plus en plus basse et enrouée. Il répète, inlassablement.
-- je saurai de quoi tu as peur. Tu auras peur. Tu auras peur.
Puis la voix se dématérialise, et n’en reste plus que le son étrange et vide.
Tu auras peur. Tu auras peur. Tu auras peur. Tu auras peur. Tu auras peur. Tu auras peur. Tu auras peur. Tu auras peur. Tu auras peur. Tu auras peur. Tu auras peur. Tu auras peur.
Enfin, la voix disparaît. Elle finit de préparer les sandwiches en prenant soin de conserver sa concentration. Une fois prêts, elle les glisse dans un sachet plastique, et le dépose à côté de la bouteille de vin sur la table basse sous laquelle l’ombre s’est glissé tout à l’heure.

Elle grimpe à l’étage sans précipitation, se concentrant sur les sensations de sa main sur la rampe, respirant lentement. Toujours dans la même bulle, elle se dirige vers la salle de bain, ouvre la porte et entre en refermant soigneusement la porte derrière elle. Le tiroir du petit meuble en pin gît au sol, ses morceaux éparpillés sur le carrelage fendu. Les boites de médicaments forment un dessin abstrait et coloré sur sol. Pas de trace de somnifères ou d’antidépresseurs. Les trois types de médicaments qui lui avaient été prescrit pour lutter contre les insomnies survenues après l’accident ont disparus.
La fillette est maligne, bien plus maligne qu’elle ne l’aurai cru. Elle refoule instantanément cette idée qui la glace. Elle regarde son visage dans le miroir et pense très fort à sa petite Léa. Elle sort de la pièce au bout de quelques instants, sans ramasser ce qui jonche le sol…plus tard…
Au moment où elle s’apprête à descendre l’escalier un mouvement derrière-elle lui fait détourner le regard. Une ombre grande et large d’épaules lève le bras, au bout duquel est brandie une longue barre effilée.
- Bonjour !
Vlan !
Chapitre 32

Il y a des charrettes entières pleines de corps qu’on amène, un immense brasier qui ne cesse de lancer ses flammes vers le ciel. Tapie dans le noir, à l’abri des ombres mouvantes des arbustes et des genets, elle observe. Il y a des hommes là-bas, qui brûlent les morts. Les corps s’entassent, enchevêtrés, énormes masses molles et lourdes qu’ils jettent dans les grands trous de flammes. Elle ne doit pas se faire attraper, elle ne sait pas trop pourquoi, pas encore, mais elle le sait, ressentant une terreur puissante, brûlante. Elle sent cette énorme boule sombre dans son torse qui grandi, s’élargi, se répand dans son corps. L’envahissement ne cesse pas, la peur irradie sans cesse, en cercles concentrique jamais éteints. Son corps entier tremble nerveusement, à l’affût du bruis, du mouvement, de la moindre information qui joindra son cerveau, prête à bondir, courir, fuir dans tous les cas, surtout sans montrer sa face. Pourquoi ? Pourquoi ne doit-elle pas se retourner ? La frayeur augmente encore, là. Plus qu’être vue, elle ne doit pas être reconnue. Elle cherche, se concentre, fronçant le sourcil, t^te baissée sr ses genoux accroupis. Pourquoi ?
Elle regarde ses mains, attirée par une sensation étrange. Ses doigts ne sont pas tous là. Le pouce est épais, un peu court. Son ongle forme une griffe, très recourbée. L’index et le majeur sont collés l’un à l’autre, clairement. La base de cet étrange doigt est très large, il s’affine sur la longueur jusqu’à une autre griffe. Sa main est une sorte de pince complétée par deux embryons de doigts pas plus longs de deux ou trois centimètres, qui sont comme amputés à la première phalange. Deux ridicules pointes les terminent. La vision lui arrache un gémissement mi-surpris si-effaré. Par réflexe, elle secoue ses mains, comme lorsqu’on découvre dessus un insecte qui ne devrait pas y être…
Elle regarde ses jambes, ses bras, remue les pieds dans ses chaussures. C’est là qu’elle réalise. Elle porte une robe longue taillée dans une toile grossière, ajustée à la talle par une ceinture, le haut est garni de volants en dentelle noire de mauvaise qualité, assorti à la robe, Elle a un jupon en dessous et encore, des pantalons de flanelle. Ses chaussures sont des bottines en cuir, lacées serrées jusqu’au haut de la cheville. Elles sont visiblement usées, mais soigneusement entretenues. Comme ces objets que l’on sait rare et dont, en conséquence, on prend particulièrement soin.
Mais qu’est-ce que je fous-là ? C’est un délire. Une illusion de plus. Il faut juste que je lutte contre, et tout va rentrer dans l’ordre. Mais ce qui lui arrive est profondément, extraordinairement réel.
Son cœur s’est emballé il y a longtemps, mais il bat si fort qu’il la secoue, jusqu’au mal au cœur qui naît au bord des lèvres. Elle va vomir, c’est sur. L’acidité est là, au fond de la gorge, ce relent bien connu, aigre, qui semble ronger la chair, et ces vagues chaudes qui remontent le long de l’œsophage, accompagnées de bulles d’air vicié. En un rot sonore et particulièrement puant, son dernier repas est projeté au sol, dans un vif geyser glaireux et blanchâtre. L’odeur est la plus nauséabonde qu’il lui ait jamais été donné de sentir. Ça pu plus encore qu’au fin fond d’un égout qui recevrait les déjections de l’humanité toute entière. Une odeur qui dépasse l’humain.
Je suis malade, se convainc-t-elle, ça peut être que ça…
Elle s’éloigne de son poste d’observation avec mille précautions. Elle essaie de se dire qu’elle rêve et qu’il faut qu’elle se réveille mais non, rien à faire. Elle ressent la chose, elle les vis, vraiment. Elle n’est pas à côté, elle est bien dedans. Et si elle maintiens un quelconque doute, elle n’a qu’à se souvenir des relents qu’elle a exhalé, ou encore rebrousser chemin pour aller admirer la toile d’araignée de bave et de vomi qu’elle a projeté sur les cades qui l’entouraient.
Elle suspend son pas. C’étaient des Cades ? Comment peut-elle savoir cela ? Elle ne connaît pas cet arbre…Une fois éloignée de l’endroit, elle se retrouve rapidement sur un chemin de boue sèche, deux ornières creusées profondes dans le sol entre deux talus, et par dessus tout ça, de l’herbe jaune. Elle traverse le chemin et choisit de marcher en bordure du bois. La direction s’impose sans qu’elle en décide. Elle se laisse guider, intriguée. Elle ne sait pas ou elle va, mais comme pour le cade, elle doit savoir.
Elle est surprise de la sûreté de son pas, de la rapidité de son allure. Les arbres défilent autour d’elle et elle a la sensation de regarder un film de l’intérieur. Oui, c’est bien cela. Elle est comme assise dans une salle de cinéma, et elle assiste à un film. Une sorte de super jeu interactif, « vivez des aventures inédites dans un corps virtuel ». Elle pourrait en dessiner l’affiche, avec un corps lumineux, dessiné juste aux contours, qui se détacherait sur un fond sombre avec des résonances de vert. Et peut-être aussi rajouterait-elle des taches sur le sol, blanchâtres et glaireuses…
Les arbres défilent toujours à une vitesse étonnante. Le sous-bois s’est épaissi au fur et à mesure de sa course mais elle avance toujours aussi vite, slalomant entre les tiges courtes des arbres bas quelle nomme à chaque fois, étonnée de sa science, se baissant sous les ramures trop lourdes qui penchent vers le sol pour l’empêcher de passer, sautant au dessus des repousses déjà hautes des petits chênes. Elle ne glisse pas sur les tapis de feuilles, évite les ornières creusées pas l’eau, ne tombe pas en enjambant les tas de bois mort, les souches et les rochers, se griffe malgré tout aux petites branches, aux fines ronces qui dépassent. L’odeur de terre du sous-bois, le bruit rythmé de chacun de ses pas dans les feuilles … tchac, tchac, tchac.
Tout est familier, tout résonne en souvenirs dans sa tête embrumée. Comment est-ce possible ? Elle ralenti à l’orée ; après une pente ardue, le bois fait place au vide. Soudain, la protection des enchevêtrements des arbres du sous bois s’efface pour laisser une longue étendue au raz du sol, un champ moissonné, rasé de près, le blé coupé qui ne laisse que la paille et quelques gerbes oubliées. Et la plaine, à perte de vue. Droit devant elle, une bicoque mal foutue, bizarrement familière, extrêmement rassurante. « C’est ma maison. »
Oui, c’est bien cela. Ce qu’elle a pu être à l’origine.
Elle s’apprête à s’élancer, mais se fige sur place, glacée par la silhouette qui se détache de la masse sombre, se déplace, ce n’est pas une illusion. Puis une autre, et encore une autre. Trois hommes. Elle cherche des yeux autre chose, mais quoi ? Ses yeux s’arrêtent près de l’arbre, à cent mètres de la maison. Trois chevaux.
Pourquoi a-t-elle peur des hommes ? Parce que bon sang, elle en a peur, ça oui. Elle a rarement eu peur dans sa vie. Vraiment peur. Du genre de ce qu’on doit ressentir quand les enjeux nous dépassent, quand ils sont vitaux. Une arme dans le dos, un couteau sur la jugulaire, une menace indicible et terrifiante, recroquevillée dans un trou, cachée au fin fond du plus obscur, entendant approcher des pas lents qui nous glacent. Non, jamais elle n’avait éprouvé cette peur issue des entrailles, qui fige, cette peur qui déraisonne le plus censé des cerveaux.
Une peur immense.
C’est ce que lui inspirent les hommes.
Dans la masse des chevaux, soudain quelque chose cloche.
Une quatrième tête vient d’apparaître soudain, au dessus de l’encolure d’un autre. Quatre, ils sont quatre. C’est à ce moment seulement qu’elle perçoit la présence, pourtant évidente, à l’instant. L’homme est à quelques dizaines de mètres. Il ne l’a pas encore vue, il scrute le bord du bois en amont de sa place. Elle recule sans le quitter des yeux. Un pas en arrière, deux pas en arrière, une branche à éviter, elle lève le pied plus haut, troisième pas en arrière. L’homme tourne brusquement la tête. Il est laid, avec un nez énorme, et surtout deux yeux profondément sombres sous une broussaille de poil qui lui fait comme une tache en travers du visage, deux points brillants au milieu du noir.
Elle s’est retournée et court. De nouveau. Mais ce coup-ci sa course n’a plus rien d’assuré. Sa trouille est telle qu’elle fuit sans stratégie, sans réflexion, comme un animal. Ses pas ne trouvent plus l’exacte place sur le sol, celle qui lui a permis de traverser le sous-bois d’une traite. Elle trébuche, saute, tord ses chevilles et rebondi. Maladroitement, elle soulève ses lourdes masses de tissus pour ne pas s’entraver, maudissant ce siècle, maudissant ces hommes. Elle voudrait imposer sa propre volonté à ce corps. Elle n’est pas de trempe à fuir. Ce n’est pas elle, ça. Mais elle ne fait qu’assister impuissante à sa propre débâcle, sa propre indicible panique qui l’entraîne à toute vitesse vers une chute assurée.
L’homme la rattrape, indéniablement. Elle entend son pas lourd qui fait rugir la terre derrière elle, qui écrase violemment les herbes sèches, incrustant dans le sol les cailloux délavés blanchis par le soleil sec de la fin de l’été. Sa terreur est à présent totalement désespérée, toutes ses forces, toutes les ressources cachées de son corps tordu et bizarre sont à sa fuite, en peine perdue. Le sol se dérobe, disparaît. Elle sombre. Sa salive a un goût salé, soudain.
Elle se retourne, allongée sur le sol, pour voir arriver le corps sur elle.
Entre temps il a crié. Les autres arrivent en quelques minutes. Le type la regarde au sol, elle ne comprend rien de ce qu’il dit, mais ses paroles l’apaisent, comme si quelque part au fond d’elle elle reconnaissait les mots.
Il lui fait signe de se lever, sans s’approcher. Il recule quand elle esquisse un geste. Aurait-il peur, aussi peur que moi ?
« -- t’approches pas, Brémont !
Un des types qui arrivent en courant a crié.
-- y a des morts là-haut ?
-- non, tout à l’air normal.

Elle repense aux corps que l’on brûle.
C’est une épidémie.
Il a peur qu’elle ait cette saloperie de maladie, voilà pourquoi il ne s’approche pas. Tout est beaucoup plus clair.
La peste.
Sa tenue, les bûchers, sa peur viscérale, la crainte visible des hommes… Elle ne se souvient plus l’année, mais quelqu’un lui en a parlé il y a peu. Comme ses autres souvenirs, celui-là encore est voilé. Elle n’a pas vraiment le temps de creuser l’idée, c’était il y a très longtemps, ça oui.
1830.
La date explose, elle est stupéfaite.
« -- qu’est-ce qu’il y a, la laide, qu’est-ce que j’ai ?
Ses yeux sont écarquillés, elle reste stupide, collée au sol, tous les membres figés. 1830. Elle est en 1830. Comment peut-on sauter en arrière de deux siècles comme ça, sans se souvenir ?
-- t’as perdu ta langue, la laide ?
-- elle ne parle pas ?
-- peut-être qu’elle sait pas !

Elle comprend les phrases de façon instinctive, même si les mots lui sont pour beaucoup étrangers. C’est du français mêlé de patois, un magma de syllabes familières et de mots mal prononcés. Celle qu’elle est comprend tout, mais ne répond pas.
Elle est dans un rêve. Particulièrement étrange, particulièrement réaliste, et particulièrement effrayant. Mais rien qu’un rêve. Cette sensation d’être elle, et à la fois quelqu’un d’autre, comme si elle partageait ce corps, à quelques détails près, avec une autre personne, mais les sensations sont communes, les souvenirs se chevauchent, la science de chacune entre en collision avec celle de l’autre dans l’esprit trop étroit. Un esprit trop étroit, c’est cela. C’est cela qui l’empêche de raisonner, de réfléchir correctement. L’esprit de l’autre est toujours là, qui occupe de la place, et même si cette place est infiniment moindre par rapport à celle qu’il lui faudrait pour se souvenir de tout, elle est de trop pour la petite taille de ce qui les contient toutes les deux. C’est cela qui fait qu’elle assiste en spectatrice. Elle est colocataire d’un cerveau déjà trop plein, faiblard, et dont les rouages rouillés ont du mal à s’enclencher pour autre chose que l’inné.
A travers l’autre, elle comprend les hommes, connaît les bois, s’oriente, marche et respire. A travers l’autre, elle vit, voit, sent et ressent. Elle peut agir, aussi, comme quand elle a regardé ses mains. Mais sa personnalité, c’est celle de l’autre. Les évènements sont ceux de la vie de l’autre. Elle ne peut pas les changer ou réagir en fonction de sa connaissance propre. Alors elle ne peut qu’être une spectatrice impliquée, à la fois témoin et victime du drame qui se noue. Elle est dans l’autre, mais l’autre ignore sa présence, l’autre est seule.
Les hommes se sont groupés autour d’elle.
Ils sont immenses, vus d’en bas.
Elle est percluse de terreur.
Elle veut sortir de là. Sortir d’elle, sortir de la situation, sortir de ce siècle.
Les hommes se penchent sur elle, la mine dégoûtée. Ils l’observent, la scrutent. L’un deux s’enhardi, s’approche et la bouscule du bout de son fusil.
« --lèves-toi.
-- elle comprend rien
-- lève-toi, allez !
La fille semble comprendre. Elle se dresse maladroitement. Une douleur vive monte de sa cheville et éclate dans le tibia. Elle gémit, les hommes ricanent.
--c’t’animal là, l’ira pu ben loin, hein !
Celui qui parle a une bouche laide, un trou noir puant peuplé à l’envie de chicots gris et jaunes tordus qui viennent soulever les bords de peau, retroussant de formidables lèvres qui le bordent et l’étendent presque au reste du visage. Le ton est stupidement satisfait. La fille garde toujours le visage baissé, de côté, mais ne parvient pas à masquer son visage.
-- Bon sang que t’es laide…
-- laisse, c’est un monstre !
Les types ne sont pas vraiment effrayés, plutôt impressionnés. Impressionnés, oui c’est bien ça. Ils sont saisis…
-- Remontez-la a la maison, la vieille est pas là.
-- Remonte la toi-même, moi je la touche pas.
-- Elle a pas l’air malade !
-- le vieux de tout à l’heure non plus, juste avant que ça commence !
-- Ouais, ben malade ou pas, moi, je l’approche pas, cette chose !
Cette chose. Le mot résonne douloureusement dans son hôte. Julie comprend l’air des hommes, oui, ils sont impressionnés. Non, ils ne la toucheront pas, non pas par peur de la contagion, mais par peur tout court. A quoi ressemble-t-elle donc, cette pauvre fille au point que des hommes qui traquent les moribonds et les cadavres s’en écartent de la sorte ? Julie sent bien le malaise du corps, rien ne semble a sa place, les membres s’empêtrent, tout autant que les idées. Elle n’est pas si jeune, non, elle est débile. Cet esprit étroit, la confusion de la compréhension, la difficulté à réagir… Julie voudrait prendre le dessus, mais que faire ? Suivre les hommes jusqu’à la maison ? Et là quoi ? Qu’allaient-ils faire ? S’enfuir en courant vers le bois ? Entre la cheville abimée et la coordination approximative de ses mouvements, elle n’ira pas bien loin. Et quand bien même elle parviendrait à s’éloigner, leurs fusils ne lui laisseraient aucune chance. Tuer une femme peut-être pas, mais la tuer elle, ils en seraient bien capables. En ces temps de peurs et de folies, qui pourrait savoir ?
De toute façon, elle ne parvient pas à imprimer sa volonté à l’esprit de l’autre, tout entier a sa peur.
L’homme le plus proche s’adresse a elle, et d’un geste du fusil, lui montre le chemin ;
-- Avance !
Elle marche vers la maison, les hommes l’entourent à bonne distance, sauf celui qui est derrière, Brémont, un peu plus près. Leurs pas crissent sur le sol, écrasant à présent du blé mal coupé, qui écorche le bas des chevilles. C’est bien ça, la fin de l’été… les moissons ont commencé, mais ceux qui moissonnent ici ne sont pas bien vaillants. L’évidence se fait. C’est la fille qui a coupé le blé. Le sentiment de familiarité, le regard rivé au sol, elle scrute le champ, ses brins, et la vision du blé la rassure, comme si l’élément familier prenait toute la place dans son esprit malade. La couleur du blé, le bruit que font ses pas en l’écrasant, le rythme sonore qu’il crée résonne dans sa tête. La fille perd la notion de l’instant. Julie ressent le bien être qui s’installe à travers la vision agréable du blé, la détente extrême qui s’empare du corps. La fille boîte péniblement, la douleur sans cesse remonte jusqu’à la cuisse, rayonne, assourdissante. Mais la fille semble l’ignorer, contemplant les blés coupé, les tiges rigides et irrégulières qui s’écrasent, s’écartent, éclatent sous ses chaussures montantes. Les jupes de plus en plus relevées, la fille se courbe, se penche, concentrée sur ce qui se passe en dessous d’elle, le résultat de l’action de ses pieds.
Julie observe les pieds, elle aussi.
Mais elle entend toujours le pas des hommes.
L’autre les oublie, lentement, derrière l’invasion du blé.
Julie a senti la terreur s’en aller, remplacée par le bruit du blé.
Elle sent la légèreté qui fait son chemin, doucement, qui l’enrobe. La douleur de la cheville devient lointaine, comme si elle ne devenait plus qu’un bruit qu’on entend très loin dans son sommeil. Comme un petit enfant qui oublie qu’il vient de se cogner, attiré par le vol d’un papillon, l’autre commence à fredonner intérieurement le rythme de ses propres pas.