lundi 24 septembre 2007

chapitre XIV

Darius ne trouve rien à dire.
-- C’est la maison, Papé. La maison. J’y pense encore plus depuis que Julie l’a achetée. Je m’en veux d’avoir vendu cette maison, sans avoir été capable depuis tout ce temps de remettre les pieds à l’intérieur. Tout ce qui m’inquiétait le jour ou elle l’a acheté, c’est qu’elle me demande d’y entrer ! Elle a un truc, cette maison, et ça n’a rien à voir avec les on-dit du village. Ou peut-être que si, mais alors il y a plein de choses qu’on oublie de raconter, non ?. Je suis sûr que tu sais tout, et moi, je veux tout savoir.
Le vieux le regarde sa ns expression. Il a l’air vide. Sa poitrine le serre un peu, mais pas plus que ça, et au fond, peu lui importe que ce soit juste un peu ou un peu trop.
-- Je ne peux pas.
-- Mais bon sang, pourquoi ? C’est si grave que ça ? Qu’est-ci qu’il y a, enfin ! Je ne t’en ai pas assez dit pour que tu me fasses confiance ? Je viens de te raconter que j’ai vu Marie Andrieu cinquante ans après sa mort dans la maison où, précisément, elle est morte ! Une maison, d’ailleurs, accessoirement, que je viens de vendre à une très chouette fille qui y vit toute seule ! Alors j’aimerai bien savoir ce qui ce passe là-bas, parce que je vais pas la laisser une maison si elle est hantée…
-- Et moi, ça fait quatre-vingt un ans que j’essais d’oublier ce que j’ai vu ce matin là, Stéphane, quatre vingt un ans que j’ai pas mis les pieds dans cette foutue cours, que je la regarde de loin en passant sur le chemin de terre et que j’évite soigneusement de passer devant la tombe des Andrieu au cimetière, et devant les autres aussi, d’ailleurs. Je ne peux pas te raconter ça parce que je ne l’ai jamais raconté à personne, parce que ce serait trop difficile, et parce que j’avais neuf ans. Si personne ne veut en parler ce n’est pas pour rien, et de toute manière, tu sais tout ce qu’il y a savoir. Ne va pas là-bas, c’est tout. Elle, elle ne risque rien, j’en suis persuadé. C’est autre chose. Si tu veux fréquenter ta Julie, fais-le, mais ne va pas chez elle, invite-la chez toi. C’est tout ce que je peux te dire.
Il a attrapé sa casquette et la cale sur sa tête, d’un geste un peu trop vif.
-- Je vais ramasser les œufs, tu en veux ?
Stéphane élude la question d’un revers de la main.
-- Il faudra bien que je sache un jour ou l’autre, tu sais. Je ne suis pas fou. Je l’ai bien vue, ce jour là.
Mais le vieux sort sans répondre, et Stéphane réalise que c’est la première fois qu’il se trouve en conflit avec son grand-père.

chapitre XIII

- Si tu y vas, t’aura plus jamais d’épreuves à passer, plus du tout. Tu feras partie de la bande à vie.
C’étaient ces deux dernier mots qui comptaient, à vie. Je n’aurai plus à négocier avec mon frère pour les accompagner, ni faire tout ces trucs débiles qui les faisaient rire à se rouler par terre. Non, je ferai partie de la bande, je pourrai pédaler avec eux et non pas dix mètres derrière, comme ils l’exigeaient jusqu’ici, je pourrai me baigner avec eux au lieu de garder leurs affaires au bord du lac, et peut être, oh oui peut être que je pourrai tirer une taffe sur une des cigarettes que Rémi piquait -au compte goutte- à Papa.
Et c’est la seule chose à laquelle j’ai pensé :
-- et je pourrai fumer ?
Rémi avait sont regard brillant, celui qui traduisait sa jubilation. J’ai mis du temps à m’en rendre compte, mais quand j’y repense, à chaque fois qu’il a eu ce regard là, j’aurais mieux fait de détaler. Ce regard voulait dire : je t’ai eu, tu n’es pas encore dans le panier, mais dans ta tête, tu y es déjà. Et c’était vrai. A chaque fois. Enfin, jusqu’à cette fois là, parce qu’ensuite, je n’ai plus jamais vu cette lueur là dans son regard.
Ce n’était pas un méchant garçon, mais il savait qu’il avait un pouvoir sur moi, et il s’en servait pour se venger, car, ce que je ne savait pas, à l’époque, c’est que maman l’obligeait à m’emmener, parfois. Pas toujours, mais souvent, c’était elle qui le lui disait. Elle ne le faisait pas devant moi, pour une raison que j’ignore, peut-être pensait elle que je préférais croire que mes suppliques portaient leurs fruits, je ne sais pas. Toujours est-il que j’ignorais que la plupart du temps Rémi était obligé de m’emmener, et que par conséquent, il pensait que je devais amuser la galerie puisque je leur gâchais leur l’après-midi.
Je m’était accroupi par terre pendant la discussion, et je balançait mes fesses d’en haut en bas, très vite. Rémi était debout, les autres étaient accroupis, comme moi, sauf José qui s’était assis en tailleur par terre. Sa mère hurlait tout le temps que ses pantalons étaient aussi sales que des pattes de poules, mais il oubliait tout le temps de faire attention. Il était plutôt du genre à chercher des dragons dans les nuages.
Donc, avec ses yeux qui disaient qu’il ‘avait eu, Rémi a dit :
-- Ouais, et tu pourra commencer dès aujourd’hui.
Et il a sorti son paquet de chewing-gum Hollywood à moitié vide, dans lequel il avait glissé une des gauloises filtre de papa.
Alors j’y suis allé. Je suis entré par le jardin, parce que la porte ne fermait qu’avec un petit guichet et que c’était plus facile. On est rentrés tous les trois et je devais monter à l’étage.
Quand on a été dedans, Rémi a allumé une cigarette - et il m’a fait tirer ma première taffe. J’ai toussé pendant au moins une éternité, et il m’a dit : « Alors, petit frère, tu continue à tousser comme un minot, ou tu deviens un homme ? » J’avait neuf ans à l’époque, et lui treize. J’ai regardé la porte de l’escalier parce qu’il me la montrait du bout de la cigarette en me parlant ; Il l’a donnée à José, et j’ai rien répondu.
Philippe était resté prés de la porte, et Christophe s’avançait dans la pièce, les mains dans les poches de son jean. La porte se trouvait sur notre gauche, entrouverte, et on voyait le bas sombre des escaliers. Il y avait encore la table, au milieu de la cuisine, et en face la porte qui donne sur le devant de la maison. C’était la même cuisine que toutes celles des maisons du coin, avec les malons rouges sur le sol et les carreaux blancs au-dessus de la pille. José se dandinait un peu, à côté de Rémi.
-- C’est bon, Rem, il est rentré, il est pas obligé de monter, non ?
Rémi lui a repris la cigarette un peu vivement.
-- Non.
Il m’a regardé. J’ai soudain eu une envie terrible de pisser. J’avais encore le goût de cette saloperie de cigarette dans la bouche, et la toux m’avait fait mal à la gorge. Et je voulais aller pisser, mais si je l’avais dit, Rémi et les autres auraient ri, et je ne voulais pas. C’était la dernière épreuve à passer, il n’y aurait plus rien après ça, jamais. Et je disais ça à ma vessie pour la faire patienter, en évitant de penser seulement au moment où j’allait pouvoir la soulager.
Alors j’y suis allé. Je n’ai pas plus réfléchit, j’avait trop peur pour ça, peur de la maison et peur d’uriner dans mon bermuda. Je ne voulais plus être traité comme un gamin, et puis, en y repensant, j’avais pas vraiment le choix. J’était encore un gamin. Et qu’y a-t-il de pire à neuf ans de se faire traiter de gamin ? les fantômes et toutes les histoires macabres qu’on se racontait sur la maison me paraissaient à ce moment là beaucoup moins effrayantes que l’idée de les voir se moquer de moi une fois de plus, précisément ce jour là. Toutes les autres ne comptaient pas, c’est ce jour là qui les effaceraient.
Je suis monté jusqu’au premier. Je regardais les marches devant moi, pas le palier, ni la porte d’en haut, juste la prochaine marche où placer mon pied. La porte était entrouverte, en haut. Sur le petit palier, deux pièces se faisaient face. Celle de gauche était ouverte, et dans la demi obscurité, le soleil filtrant à travers les persiennes, je distinguai les tomettes, au sol, recouvertes d’une épaisse couche de poussière, et une grande armoire à glace qui ne reflétait plus que le mur d’en face, brouillé par la crasse sur le miroir. J’ai attrapé la poignée en porcelaine de la porte de droite. J’avais les poils des jambes et des bras hérissés, et l’impression, à chaque mouvement, de rencontrer toujours plus de toiles d’araignées répugnantes qui se collaient à l’humidité de ma peau.
J’ai ouvert brusquement la porte, en bondissant en arrière Dans la pièce, il y avait une petite fille qui se tenait bien droite. »
Darius cille à peine, mais la phrase l’a douché des pieds à la tête.
« J’ai eu tellement peur que je ne me rappelle même pas avoir crié. Je suis resté paralysé, incapable de bouger un doigt, la respiration coupée. Et ça a duré un siècle, au moins. Et puis d’un coup, tout s’est remis à fonctionner, et je me suis retrouvé au pied des escaliers en deux secondes. Les autres n’avaient pas quitté la cuisine, mais ils s’étaient rapprochés de la porte, tous les quatre. José avait presque passé le seuil, et il était blanc comme de la craie. Les autres n’étaient pas bien plus vaillants, et quand j’ai croisé le regard de Rémi, j’ai eu les jambes coupées une seconde fois.
Elle n’était pas vraiment là, sûrement, je n’ai pas pourquoi, pendant des années, j’ai pensé que j’avait rêvé. La peur, l’émotion, et tout ce qu’on se racontait sur la maison, et ce qu’on avait entendu dire, enfin, le mélange de tout ça, j’ai pensé que j’avais cru la voir.-
Enfin, il regarde son grand-père.
-- Je l’ai revue, au cimetière. En photo, sur la pierre des Andrieu. Elle s’appelait Delphine. Elle souriait et elle avait un cerceau à la main, elle posait à côté de son frère. Depuis, je me suis dis que j’avait dû voir cette photo en accompagnant maman au cimetière, et que c’est sûrement la peur qui faisait que je l’avait vue.
-- Mais… ?
Stéphane baisse les yeux sur les setters imprimés sur la toile cirée, et souffle :
-- Elle n’était pas habillée pareil.
Une vague mêlée de soulagement, d’incompréhension et de cette même peur ressentie la veille et qui le poursuit depuis frappe Darius. Un long et interminable frisson. Ni Stéphane ni lui ne sont fous, mais cette idée, finalement, ne le rassure pas.
-- Je suis presque tombé en redescendant, et arrivé en bas, les autres étaient complètements affolés, on est partis tous les trois en courant jusqu’aux vélos, on est montés dessus et on a pédalé tant qu’on a pu jusqu’au hangar de Papa. On en a jamais reparlé. Sauf en arrivant, Rémi m’a demandé ce qui m’avait fait crier, et j’ai répondu que j’avais pas crié. Il ne m’a plus jamais parlé de la maison.


chapitre XII


Il se lève, et malgré le geste définitif de son grand-père pour mettre fin à la discussion, il le suit dehors. Le vieux est à peine à quelques mètres de la porte, fixant l’horizon, de l’autre côté de la plaine.
-- Il faut que je te raconte quelque chose. Tu n’as peut-être pas envie de me parler, mais moi, j’ai quelque chose à te dire, qui te fera changer d’avis. Ou pas, mais en tout cas, écoute moi, c’est très important.
Darius tourne la tête, le regarde droit dans les yeux, le regard plus froid que Stéphane aurai jamais pu imaginer sur son visage. Il comprend comment son grand-père a su se faire respecter, dans la vie. Ce regard-là a dû largement suffire. Il reprend, d’une voix très douce, lentement.
-- Moi non plus, il y a quelque chose que je n’ai jamais raconté à personne. Et ça c’est passé à là-bas. » Il prend une longue inspiration, puis saute dans le vide « Quant on était gamins, avec Rémi, Christophe, Philippe et José, on y allait. C’était un peu notre maison hantée. On posait les vélos contre l’arbre du chemin de derrière, et on allait dans la cour. On se racontait des histoires sur la maison. Des histoires qui nous foutaient la trouille. On jouait aux explorateurs, et on se provoquait les uns les autres pour savoir qui serait chiche de rentrer dans la maison.
Le vieux fixe maintenant son petit-fils intensément. « Il vaut mieux qu’on rentre, je sens que ça va être long, non ?
Stéphane hoche la tête.
-- j’aurai bien besoin d’un bon café, et si tu veux bien en refaire chauffer, je crois que j’en prendrais volontiers un deuxième, après.
-- Alors ?
Darius verse le café dans la tasse devant stéphane.
-- Donc, la maison était notre château hanté, et tu me connais, je supportais pas de passer pour une lavette. C’était moi le plus petit, alors ils me poussaient pour que j’y aille. C’était le défi qui me ferait devenir grand. Et puis Rémi décidait de tout, alors je devais entrer dans la maison parce qu’il l’avait décidé. C’est tout. C’était un peu comme un rite de passage, sauf qu’il en inventait toujours des nouveaux pour moi, soi disant parce que j’étais plus petit, et que donc il fallait vérifier souvent si j’était digne d’être dans la bande. J’ai dit à Rémi que je voulais pas y aller, vu que les autres n’avaient pas eu à le faire et, putain, c’était sacrément plus effrayant que de grimper en haut du chêne du père Dalmas. Rémi a dit : «

mercredi 5 septembre 2007

chapitre XI

11

Après avoir raccroché, Stéphane prend son petit déjeuner devant un livre qu’il a déjà lu des dizaines de fois, qu’il a rouvert dès qu’il à fermé la porte derrière Julie. Salem, de Stephen King L’histoire d’une ville progressivement envahie par des vampires, un monument littéraire, à son insignifiant avis. Il aime ces livres sur l’étrange, où le mal se personnifie et les monstres qui effraient tant lorsqu’on est enfant sont réhabilités à leur place d’honneur. Une scène, précisément dans ce livre, l’avait marqué et avec un certain masochisme. Il la relisait régulièrement. Le héros, un homme d’âge mur, raconte à une jolie jeune fille son entrée dans la maison mystérieuse de la ville, lieu d’un drame qui a marqué la ville des dizaines d’années auparavant. Un moment de sa vie qu’il n’a jamais oublié, un instant ou en haut d’un escalier il a vu le cadavre d’un pendu, le visage vert, ouvrir les yeux. Stéphane frémit à chaque fois qu’il la relit. Mais ce n’est qu’une histoire née dans l’imagination prolixe d’un écrivain américain. Cela n’existe pas dans la réalité. Dans la réalité, les enfants jouent à se faire peur, en y croyant vraiment. Mais le temps passant, les anciens enfants savent qu’il n’y a pas de monstres dans les placards, que les fantômes ne sont que les ombres sans mystère du tas de vêtement posés en vrac sur la chaise de la chambre. Stéphane ne crois pas en un quelconque dieu. Il n’y a pas d’au delà, pas de mystère. Il a réglé ses comptes avec dieu un jour d’automne où, en enterrant sa grand mère il avait vu le corps sans vie et torturé de la vieille femme s’éteignant dans le brouillard cotonneux des calmants divers qui entraient dans son corps par les tubes infâmes plantés dans ses bras, son coup, son nez… Non, la souffrance n’est pas l’épreuve à passer pour accéder au paradis, c’est l’abomination de l’enfer sur terre, c’est l’abandon de l’humanité pour le retour à l’animal, quand faute de s’en apercevoir, on baigne dans ses propres excréments, où l’odeur qui se propage n’est plus celle du parfum rassurant et tendre des bras qui serrent et cajolent, mais celle écœurante et prégnante des médicaments, de l’alcool, de l’éther, cette odeur d’hôpital qui enferme, clos les mots et les sensations.
Alors pendant des années, Stéphane s’est persuadé, refoulant l’image, l’apparition de cette petite fille un matin de fin d’été, dans une pièce poussiéreuse et abandonnée. Les fantômes n’existent pas, c’est un fait, une réalité physique. Il s’était fait peur tout seul, la sensation s’alimentant de l’angoisse qu’il avait éprouvée en montant les escaliers. Comment croire, d’ailleurs, qu’une âme peut survivre à un corps quand on considère l’homme lui-même comme un animal intelligent, n’ayant pas plus d’âme qu’une fougère ou un ver de terre.
Mais voilà, même en se raisonnant, il n’avait jamais réellement réussi a comprendre ou a se convaincre. Au fond de lui, il en était intiment persuadé. Il l’avait vue. Sans conteste, il ne doutait pas de ses yeux. Elle était là, tangible, même pas transparente. Vivante. Et tous ses raisonnement logique ne lui avaient servi qu’à se rassurer. L’impression étrange laissée par ce souvenir s’est renforcée depuis la vente de la maison et l’arrivée de Julie. Le comportement de son grand père aussi l’inquiète un peu, et tout ce mélange crée une aura autour de lui, un halo de stress sous-jacent, un mal être qu’il connaît bien, cette sensation d’impuissance et de frustration. Cette idée stupide qu’il devrai empêcher, finalement, Julie de s’installer là-bas, ce désir irrépressible et apparemment injustifié de traîner son grand-père chez son cardiologue. Tout ça parce qu’il avait tardé à répondre au téléphone ce matin-là. Avec une culpabilité voilée, Stéphane se rend compte soudain que son esprit dérive. Il saisi le programme télé, l’ouvre à la date de la veille et lit dans la colonne de la sixième chaîne le nom de la série policière que son grand père lui a dit avoir regardée. C’est plutôt rare que le vieux s’intéresse à une série, le journal télévisé parvient tout juste à le maintenir hors de la torpeur dans laquelle il sombre au bout d’une heure de télé, alors une série en deuxième partie de soirée… qu’est-ce qui a pu inquiéter le vieux au point qu’il ne s’endorme pas ?
C’est la première chose qu’il lui demande en arrivant.
Malgré la crainte qu’il a de lui parler, sachant qu’il ne doit pas trop en dire, Darius voit qu’il ne s’en sortira pas par une entourloupe : le petit est inquiet, et s’il ne lui dit rien, il pensera qu’un malaise plus grave que d’habitude est arrivé. Alors, à peine rentré dans la cuisine, tout en versant leur deuxième café de la journée dans la petite casserole qui sert à le faire réchauffer et profitant qu’il lui tourne le dos, il explique un peu à son petit fils ce qui s’est passé la veille. Pas tout, juste qu’il s’est rendu à la maison, il peut alors prétendre avoir été bouleversé par ses souvenirs, ce qui expliquerait son insomnie télévisuelle. Mais il n’est pas à l’aise dans son mensonge. Darius sent qu’il ne va pas s’en sortir à si bon compte, les questions planent dans l’air. Il se doute qu’elles ne vont pas tarder à être posées, et il n’est pas certain de pouvoir raconter sans tout dire. Avant même qu’il puisse réfléchir à une réponse neutre sans évoquer un quelconque malaise, le garçon s’assoit sur la chaise en bois dans le coin de la cuisine où il s’asseyait sur un gros coussin pour manger quand il était petit.
Le garçon est intelligent, il a l’esprit ouvert, beaucoup plus que les habitants du village. Mais cela ne l’empêche pas d’avoir les pieds sur terre, et un vieux qui perds la boule à quatre vingt treize ans est bien plus courant que des résurgences sonores du passé. Darius a déjà décidé de retourner à la maison ce soir. Entendre de nouveau les bruits le rassurera sur son état mental mais il ignore ce qu’il fera au cas où cela arriverait.
-- pourquoi tu y es retourné ?
Darius soupire, et cherchant une excuse.
-- oh, ça fait des années que j’ai envie d’aller y faire un tour, alors, comme bientôt ce sera une propriété privée…
-- c’est déjà une propriété privé, et ça ne répond pas vraiment à ma question Sa voix est excessivement douce.
-- bé tu sais bien, avec tout ce qui s’y est passé… j’était curieux, c’est tout.
-- et qu’est ce qui t’a perturbé à ce point ?
le vieux proteste.
-- j’ai pas été perturbé
Stéphane lui coupe la parole.
-- papé, t’es pas arrivé à dormir hier au soir, et si je me souviens bien, ça fait un bail que ça t’étais pas arrivé.
-- tu sais, avec ce qui c’est passé là-bas…
-- Et qui s’y passe encore.
Stéphane a formulé sa phrase comme une question, mais c’est comme une affirmation qu’elle traverse la pièce et atteint son grand père. Darius fait volte face si vivement que le café fait une pirouette étrange dans la casserole qu’il tient encore à la main.
Le jeune homme a l’air grave, son regard a la lourdeur de celui qu’il a toujours lorsqu’ils évoquent les problèmes de cœur du vieux, avec, en plus, cette fois-ci, une attente à laquelle Darius ne s’attendait pas. Comment le garçon a-t-il pu deviner ? Il a du mal à croire lui même ce qui lui est arrivé la veille, et voilà que son petit fils lui tend une perche grosse comme une échelle, presque comme s’il savait déjà. Il regarde le garçon, muet de stupeur.
-- Qu’est ce que qui c’est passé, papé ?
Il s’assoit pesamment en face de lui, de l’autre côté de la table, posant la casserole sur le dessous de table aux motifs provençaux., et tente de se reprendre :
-- rien, enfin, rien du tout, qu’est ce que tu crois ? J’ai passé l’age de ces légendes de village ou des rumeurs farfelues. Tu devrais savoir que je suis arrivé à un âge ou je sais que les fantômes n’existent pas ! Qu’est-ce que tu crois, que j’ai vu des morts se lever de terre ? » et sa phrase lui paraît résonner étrangement dans la pièce, perdant dans sa bouche toute l’ironie qu’il espérait y mettre. Stéphane se tient en arrière sur sa chaise, les bras croisés.
-- Je ne te parle pas de ça, papé. Je te parle de ce qui c’est réellement passé
Il se penche en avant, croise ses mains sur la toile cirée, et fixe son grand-père, comme il regardera Julie, un peu plus tard.
-- Dis-moi, raconte-moi tout.
-- Quoi ?
Darius sent qu’il ne s’en sortira plus, là. Il s’est levé comme s’il avait été assis sur un siège éjectable brusquement mis en action, comprenant en même temps qu’il ne tient pas à en parler… non, il tient à ne pas en parler, plus précisément.
-- Ah non, ça je ne peux pas, non, non, je ne peux pas ;
Stéphane reste dans le silence pesant laissé par la porte fermée.

chapitre X


10
Stéphane a téléphoné tôt ce matin là à son grand-père. Il ne travaille pas, c’est samedi, et le vieux avait peut-être envie de descendre à Vinon avec lui pour rendre visite à son deuxième petit-fils. Darius se lève toujours tôt, pas plus tard que six heures, et ne prend la voiture pour aller acheter son journal au village que vers huit heure trente, après son petit tour du potager qu’il entretenait toujours - et grâce auquel Stéphane profitait de légumes frais gratuits -, et son petit déjeuner, devant la télévision, sa compagne immuable. Alors, à sept heures trente, lorsque la sonnerie avait résonné plus de six fois sans réponse, Stéphane avait ressenti cette emprise, déjà connue, de l’étau qui enserrait son torse lorsque son grand-père tardait à répondre ou qu’il dormait en pleine journée en dehors de l’heure de la sieste. Le vieux était en forme, ces derniers temps, mais le jeune homme ressentait de façon aiguë les marques de fatigue et de vieillesse qui s’accumulaient à grande vitesse sur son aïeul. La relation qu’il entretenait avec le vieil homme était particulière, faîte de complicité et de compréhension mutuelle, sans paroles superflues, une sorte de ressemblance comme en ont les vieux couples en fin de vie, quand tout à été dit et que ne reste que l’essentiel. Le vieux lui avait dit un soir, il y a des années, qu’il ne suffit pas d’être nés dans la même famille pour se sentir familier avec les gens, et c’est très exactement ce que pense Stéphane. Son grand-père aurait pu être n’importe quel autre vieux du village, il était persuadé qu’ils auraient été tout aussi complices, pourvu qu’ils en aient eu l’occasion. Leur complicité balayait les génération, et leurs caractères y étaient pour beaucoup. Lorsque Stéphane, cinq ans auparavant s’était fait lourdement plaquer six mois après ses fiançailles en grandes pompe, il était provisoirement venu s’installer chez Darius. Il avait débarqué un soir chez le vieux, son gros sac de sport à l’arrière de la voiture, et lui avait juste demandé s’il pouvait rester quelques jours. Le vieux n’avait pas posé de question, il lui avait servit un verre de vin cuit, et s’était attablé à côté de lui devant la télé. Il savait, en venant là, qu’il ne serait ni assailli, ni jugé et que, si elles venaient à couler, les larmes ferraient simplement se lever et sortir le vieil homme. Avec beaucoup de pudeur, il lui dirait simplement ou se trouvait le double des clés, et lui conseillerai de garer la voiture sous le hangar, à l’abris des regards. « On sait jamais, si ta mère passe dans le coin demain matin, ça lui évitera de faire le détour. »
Voilà qui était son grand-père, un vieil homme d’aspect bourru, intelligent, qui parlait peu mais qui savait observer les gens. Stéphane était persuadé qu’il détenait une sorte de don, la faculté de connaître les gens. Et il le connaissait, aussi. Il pensait depuis des années qu’il ne mourrai vraiment que le jour ou il ne serait plus capable de raisonner, et s’il échapper à cette dégénérescence lente et désespérante de l’esprit, il mourrai libre.
Lorsque Darius entend enfin le téléphone, c’est déjà la quatrième sonnerie. Elle est venue résonner dans son rêve. Son esprit, doucement, quitte l’engourdissement, ses impressions bizarres et la légère angoisse du mauvais rêve. Il descends l’escalier prudemment, les pieds nus sur les marches carrelées et froides qui terminent de le réveiller. Il a jeté un œil au radio réveil qui marquait sept heure trente-trois. Le commutateur de la cuisine fonctionne du premier coup, éclairant la lumière d’abord hésitante du tube néon qui l’éblouit. le téléphone est posé sur une frêle tablette aux pieds ouvragés aussi fins que les os d’uns squelette, ce qui donnait l’aspect d’une solidité toute relative. Lorsqu’ils avaient installés le téléphone, vingt ans auparavant, la pauvre Gabrielle avait décrété qu’il devait se trouver dans la cuisine, lieu ou elle passait le plus clair de sa journée, puisque c’est elle qui avait insisté pour l’avoir. Elle s’installait devant ses haricots à équeuter ou ses légumes à trier et peler, les coudes calés sur le bord de la table, le couteau actif au-dessus du journal de la veille qui recueillait au milieu de ses lignes grises les restes destinés aux lapins. Et le téléphone trônait à sa droite, à portée de main, prêt à être décroché au premier embryon de sonnerie. Elle essuyait soigneusement ses mains sur le tablier épinglé sur sa poitrine et attaché dans le dos, , calais l’appareil dans le creux de l’épaule, et reprenait son épluchage. A l’autre bout du fil, probablement, une femme devant sa table, les mains elles aussi dans les légumes, énumérait les nouvelles du village.
C’est à la dixième sonnerie, à peu près qu’il décroche le combiné. Le ton un peu inquiet de Stéphane lorsqu’il lui répond aurait dû l’agacer, et c’est certainement ce qui se serait passé s’il avait été simplement dans le jardin lorsque le téléphone s’était mis à sonner. Mais Darius ne le réprimande pas, se rendant compte, alors, que son petit-fils va vraiment s’inquiéter.
« Je me suis rendormi, après que j’ai éteint le réveil. Ca m’arrive, des fois, c’est quand je me couche un peu tard. J’ai regardé la télé hier soir, et je suis monté à onze heures passées, alors il faut bien que je récupère, non ?
- Qu’est ce que tu as regardé ?
- Le téléfilm sur la sixième chaîne, tu sais, le policier. C’était pas mal, je me suis laissé prendre et du coup, j’ai regardé jusqu’à la fin. »
Il se félicitait de se souvenir du programme télé, ce qui lui donnait un alibi crédible pour éviter les questions de son petit-fils. Il s’en voulais un peu de lui mentir, surtout de cette manière là, mais il ne pouvait décemment pas le laisser poser des questions. Le bougre le connaissait trop bien et finirait par lui tirer les vers du nez. Et là, le problème ne serait plus son inquiétude, mais son affolement. Le petit le croirai, c’est sûr, et là deux options seulement se présenteraient : Soit il penserai que son pauvre vieux grand-père commence à perdre la tête, auquel cas Darius est sûr d’atterrir à l’hôpital du village qui fait aussi office de maison de retraite, ce qui serai la moindre des choses pour un type qui se met à entendre des voix ; soit il le croirai sur parole, chose fort improbable, ce qui impliquerai que l’histoire - toute l’histoire -, lui soit racontée, chose dont Darius se sent incapable. Car d’une part, il ne veut pas se plonger dans ses souvenirs là, qui surgissent déjà trop ces derniers jours, et d’autre part, s’il n’arrive pas à imaginer quelles en serai les conséquences, il devine qu’elles ne seront pas simples. Stéphane ne resterai pas sans rien faire, il avait toujours été très curieux de tout. Un de ces gamins insupportables qui ne vous lâche que lorsqu’il a vraiment compris, de a à z, ce qu’il voulait savoir. La plupart d’entre eux, arrivés à un certain âge, cessent de poser question sur question, mais pas lui. Après avoir posé à son grand-père toutes les questions auxquelles il pouvait répondre, il était allé à l’université pour chercher les réponses qu’il ne possédait pas. Il avait brillamment réussi ses études mais, au grand dam de sa mère, ne s’était pas résolu à les mettre à profit. Il était revenu au village, fait quelques petits boulots à la mairie, avant de prendre cet emploi à l’agence immobilière de Manosque, où il dénichait des maisons pour les citadins en mal de verdure. Donc, il n’en parlera pas. Il faudra qu’il vive avec ça et qu’il s’y fasse.

chapitre IX


9

V… , le 22 juillet
Salut ma sauterelle !
Ca y est, presque terminé, je vis un peu dans le plâtre, mais j’y suis. Je me languis que tu puisse venir. Il y aura un peut de retard parce que tout n’est pas tout à fait terminé, mais bientôt je viendrai te chercher. Tu es bien sage et bien patiente ma chérie, et maman est très fière de toi. J’ai reçu ta lettre et cela m’a fait très plaisir. Je mettrais la nouvelle adresse en bas et tu pourra m’écrire à notre nouvelle maison !
Nos chambres et la salle de bain seront au premier étage, et il y aura la place de mettre une mezzanine tout comme tu en a envie tellement les plafonds sont hauts.
J’ai acheté des meubles dans une grande surface de Marseille, et un ordinateur tout neuf, beaucoup plus performant que le vieux. Dès que je suis connectée, je te ferai visiter via la Web-Cam ! ! En tout cas, je suis sûre que tu va adorer. Il y a des champs à perte de vue et comme le village est en contrebas, on dirait qu’on est seul au monde. Il faudra restaurer les autres maisons, mais ce sra surement pour l’année prochaine, parce que ça prend du temps. Là, je t’écris dans l’herbe devant la maison, et la nuit commence à me faire forcer sur mes pauvres petits yeux. Je dors encore à l’hôtel pour deux ou trois jours parce qu’on ne m’a pas encore livré les meubles des chambres.
Je n’ai pas mit de papier peint dans la tienne parce que tu le choisira toi quand tu la verra. D’accord ?
je t’adore ma puce, à demain au téléphone.
Ta maman qui t’aime.


Chapitre 8

8
Peur.
Le mot résonne. Il se répand tout autour de la maison du vieux, trouvant un écho sur les arbres, les cailloux, les murs du hangar qui abrite encore le désormais inutile tracteur. c’est une jolie petite fille facétieuse, elle se cache, surgit pour se cacher de nouveau. Mais elle n’est jamais très loin. Son rire raisonne entre les hautes herbes. Ce n’est pas un petit rire cristallin, délicat : c’est un éclat de rire franc et un peu rauque, quand à bout de souffle la voix s’enraye, si bien que l’on s’attend presque à l’entendre supplier de cesser les chatouilles. Une jolie petite fille, vraiment. Et c’est étrange comme, malgré la glace qui se répand peu à peu dans les veines, son rire est entraînant, irrésistible. Aussi irrésistible que cette chose qui faisait se lever Stéphane, en pleine nuit, tremblant, à fleur de peau, pour aller ouvrir la porte du placard en grand, et constater que, évidemment, il ne contenait rien de vivant -ni de mort.
Et elle est là, assise sur la marche où, petit, Stéphane s’asseyait pour mettre ses chaussures avant de s’élancer avec ses amis sur les chemins de terre. Elle est assise sur les talons, le dos calé sur la porte de bois, un peu échevelée dans sa robe noire, jouant du bout des doigts avec un anneau métallique un peu rouillé.
Saute bel ange
Saute dans mes bras
Si tu ne saute pas…
Le Diable te prendras

chapitre VII

7

La plaine est déserte.
Les arbres parsemés à travers les champs de blé et de lavandes commencent à allonger leurs ombres sur la terre rouge et poussiéreuse. Le vieux est à trois pas de sa vielle Diane cabossée échouée sur le bord du chemin. Il fournit sa pipe précautionneusement, avec l’agilité de l’habitude, levant régulièrement son regard vers la barre sombre qui se détache sur l’horizon à quelques centaines de mètres devant lui. D’ici, elle ressemble à ces maisons qu’ont fait construire les services sociaux, toutes identiques, serrées les unes contres les autres avec leurs petits jardins clôturés. Sauf qu’aucune lumière ne filtre à travers les volets. Pas la moindre lueur sinon les reflets des rayons de soleil un peu rouges, là où les volets ont été arrachés par le vent ou détériorés par le temps. Il y a des années de cela, de nombreuses années, les volets étaient peints, les façades claires, et partout autour de l’alignement de maisons remuait une fourmilière active. Le seul mouvement perceptible aujourd’hui est celui des vagues que crée le vent dans les hautes herbes, les seuls bruits le chuintement du blé, et, moins fort en cette fin de soirée, le bourdonnement sourd des abeilles tout autour des cubes blancs disposées en contrebas des baragnes. Rien à des kilomètres alentour.
Le vieux a fait de mauvais rêves, ces dernières semaines. Il s’est souvent levé la tête lourde, l’estomac embrouillé, les journées se traînant en longueur, accumulation d’heures inutiles, vides. Des heures de gamberge intensive, assis sur un banc de la promenade - toujours le même : l’avant dernier, devant les terrains de pétanque- les deux mains appuyée sur sa canne, rendue nécessaire par le changement de temps qui réveillait la rouille accumulée dans ses articulations. Et il restait là une bonne partie de ses après midi, les yeux fixés sur le goudron granuleux, à ressasser des souvenirs, sa jeunesse, son enfance, les jeux sur la plaine avec louis, simone et Albertine, les travaux dans les champs qu’ils se partageaient, les yeux de Simone, son sourire à huit ans, puis à dix huit… Du petit déjeuner expédié - un simple café, son ventre n’aurai rien pu accepter de plus- à l’après-midi passée à jouer au rami chez les Armand, au village, cette journée là était passée plus rapidement que les autres, et Darius savait que cela tenait à la décision qu’il avait prise. Ce soir, au lieu de se rendre au bar comme d’habitude, la vielle diane l’emmènerait sur les chemins caillouteux de la plaine.
Voilà plusieurs semaines qu’il va mal. Depuis que son petit-fils lui a dit qu’il avait enfin vendu la maison. Et ce matin, au réveil, il a décidé que cela devait cesser. Il ne sait pas vraiment ce qu’il cherchera, des souvenirs, une exorcisation, peut être, de ce passé qui est revenu hanter ses nuits et emplir ses journées. Vers six heures, il s’est garé sous l’arbre qui marque le croisement des chemins de terre, pour la regarder de loin. Depuis des années, il est repassé bien des fois sur ce chemin, devant la maison, même, mais, il s’en rend compte ce soir, jamais il ne l’a regardée - observée -, comme ce soir. Il ne détournait pas le regard, non, mais il ne la regardait pas, voilà tout.
Il s’apprête à monter dans la voiture quand il voit un nuage de poussière s’approcher de la baraque par le chemin sud, le plus court depuis la route du village, qu’il a soigneusement évité de prendre tout à l’heure pour passer inaperçu. La voiture s’arrête derrière la maison, dans la cour que son poste d’observation ne lui permet pas de voir, mais une silhouette apparaît bientôt sur le côté de la maison, en fait le tour, lentement, et même s’il est bien trop loin pour distinguer quoi que ce soit, il devine la femme qui observe la maison de l’extérieur, s’arrêtant, repartant, les yeux levés sur la façade, sur les volets qu’elle a fait remplacer, les gouttières, les bordures de toitures… Lorsque enfin la voiture rouge quitte la maison, le vieux se cale sur le cuir usé de son siège, et prend le chemin sur sa droite, vers la barre qui s’assombrit de plus en plus dans la nuit qui tombe lentement.
Il s’arrête devant l’entrée, sans pénétrer dans la cour. La bâtisse fait front. Elle n’a rien de changé, les volets neufs et les tuiles remplacées le ramènent à une époque où le temps passait si lentement qu’il semblait même ne pas exister, les jours succédant aux jours, aussi naturellement, aussi instinctivement perçus que par un animal. Il est descendu de la voiture et approche de la maison par la cour, pensivement, lentement, laissant dans les herbes un sillon léger, les yeux portés par ses pensée lourdes de souvenirs, parcourant les façades successives. Il a perdu du temps, retardé par la visite imprévue de la femme, et il est contrarié de faire son petit tour, comme il l’appelle intérieurement, alors que le soleil disparaît. Superstition, se dit-il. Il s’est avancé jusque devant la première maison de l’alignement, la plus grande. Son regard la scrute, de la marche de pierre de la porte d’entrée jusqu’au pignon. Ce ne sont que des pierres, imbécile, et les pierres ne parlent pas. Les pierres sont des pierres, et rien de plus…Il reste un long moment planté là, pris d’un léger vertige face à la masse inerte qui lui fait face. C’est un pèlerinage, je fais un pèlerinage, c’est tout… et il se met à longer les façades, traçant son propre chemin dans l’herbe emmêlée, les yeux toujours fixés sur les pierres encastrées du mur, comme on scruterait la maison de son enfance, jamais revue.
Et pendant qu’il les longe, ses yeux s’arrêtent, presque surpris, sur deux pointes de métal courbés vers le ciel. Deux crochets métalliques bâtis dans le mur à hauteur d’homme, espacés d’exactement quatre-vingt quinze centimètres.
Il s’en souvient.
Il secoue la tête, serrait-il possible… Et pour quelle raison n’y seraient-ils plus ?
Il s’est retourné brusquement et fixe le sol derrière lui. Là, à deux mètres cinquante du mur, un genou posé un peu trop prestement à terre, il fourrage dans les herbes enchevêtrées.
Il est toujours là.
Relié solidement par la chaîne au rocher si profondément enfoui dans le sol, l’anneau est encore là.
Des rires d’enfants, des exclamations, le claquement du vent dans la toile tendue, « Paul ! Paul… »
Le vieux relève la tête d’un coup, comme si on l’avait frappé. L’appel se relance, comme porté par un écho tout proche : « Paul ! Paul… ».
Rien à droite, rien à gauche. Le tour complet de sa tête ne lui permet d’apercevoir que la cour déserte et les murs aveugles de la maison aux volets fermés. Qu’est ce que c’est, bon sang, que…
« Paul ! Attends moi… »
Darius chavire. Claire, ses jolis yeux bleus malicieux, ses cheveux blonds et fins, les bouclettes sauvages qui s’échappaient de ses tresses. Claire et sa petite bouche en cœur, ses fossettes. Son rire…
« mais attends moi-heuh… »
Il s’est relevé avec une étonnante vivacité, et il s’essouffle un peu plus en tentant de courir, traversant précipitamment la cour vers la sortie, vers sa voiture, fendant l’herbe imprudemment, trébuchant sur les pierres qu’elle dissimule, la tocante emballée dans sa poitrine, dans un roulement de battements frénétiques.
Enfin, le refuge. Il se retourne, acculé à la portière de sa voiture, collé, écrasé sur la tolle. Ne pas tourner le dos… Bon sang, à son âge, être aussi stupide… Mais la voix semblait si réelle, et le bruit du vent qui malmenait le drap, au-dessus de sa tête… Pauvre vieux fou, arriver à presque quatre-vingt-dix ans pour piquer un sprint au milieu des herbes et des cailloux. Il secoue la tête et ouvre la portière, s’asseyant lourdement sur le siège. De longues minutes lui sont nécessaires pour reprendre son souffle, et sa main tâte la boursouflure rassurante du tube en plastique dans la poche de sa chemise. Il n’hésite pas longtemps avant de l’en sortir et de prendre un comprimé.
Le rire et l’appel résonnent encore dans sa tête.
L’étreinte passionnée de la crise se relâche un peu, laissant passer l’air, atténuant la douleur dans le bras. Il tourne à fond la clé du démarreur, qui se fait prier, relançant brièvement son inquiétude. Ce ne sont pas vraiment le moment et le lieu pour tomber en panne. Il démarre enfin, soulagé, en grommelant.
- Vieux con.

Il est rentré directement, sans l’escale au Bar des Sports, qu’il avait néanmoins prévu de faire. La peur éprouvée devant la maison a laissé sa trace, sous la forme d’une angoisse prégnante, boule oppressante, persistante, aiguë, qui enserre sa poitrine. Ce n’est pas la peur simple et identifiable déjà éprouvée à deux reprise quand son cœur avait montré ses limites. Non, ce n’est pas celle-là. A son âge, il a fait la part des choses, il a appris à apprécier le jour qui commence, redoutant la souffrance, mais non sa fin. Il a bien vécu, il a prit ce qu’il avait à prendre et il est fatigué de ses souvenirs accumulés, fatigué de la peine éprouvée à accompagner les derniers survivants dont la route s’interrompt avant la sienne, et celle des plus jeunes qu’il n’aurait pas dû voir partir. Déjà, lorsque la douleur s’était présentée pour la seconde fois, il avait fait le tour de la question, sans regrets ni remords particuliers, et s’était dit : « ça y est, c’est le moment ». Simplement..
Mais la peur qui l’a surprit tout à l’heure dans l’herbe sèche n’a rien avoir avec cette appréhension raisonnée. Elle est venue de son ventre, du tréfonds, des souvenirs. Devant l’anneau à demi enfoui dans le sol, il a eu de nouveau neuf ans, il a ressenti de nouveau cette peur irrationnelle qui le saisissait la nuit, quand le vent soufflait dehors un peu trop fort et qu’il se réveillait, seul dans la chambre obscure et le silence pesant de la maison. Il sourirai bien s’il n’y avait cette angoisse, à l’idée que cette foutue peur l’avait rajeuni de près de quatre vingt ans.
Il secoue la tête, de nouveau : « J’ai couru comme un lapin. ». Maintenant, devant son poste de télévision, confortablement installé dans son fauteuil, la situation lui parait presque comique.
Jusqu’à un certain point.
Jusqu’au point où il se dit que si le cœur fatigue, il est encore capable de mobiliser sa mémoire, qu’il n’oublie ni les dates ni les événements, qu’il est encore capable de réciter la longue liste des rois de France apprise à la communale, et qu’il n’a pas pour autant oublié ce qu’il a mangé au repas de midi.
Jusqu’au point où il se dit qu’il ne s’est pas rappelé les rires et le bruit du vent, mais qu’il les a distinctement entendus, aussi distinctement qu’il entend à présent la voix de la doublure française de Colombo dont la première chaîne diffuse un épisode en seconde partie de soirée. Il a entendu. Et c’est ça qui l’effraie le plus.
Il est onze heures moins le quart et Darius commence à se dire qu’il dormirai volontiers avec une veilleuse cette nuit.
- Bon sang, je suis en train de virer du ciboulot. »
Il s’est levé et se dirige vers le téléphone. En composant le numéro, il cherche une excuse toute faîte. Il n’en trouve pas et repose lentement le combiné. Comment expliquer à son petit-fils qu’il voudrait, ce soir, ne pas dormir tout seul dans cette grande maison vide ? Tu n’as plus neuf ans, vieux fou, et si tu racontes ça au petit, il va croire que tu perds la boule - et peut-être n’aura-t-il pas tout à fait tord, au fond- et si tu ne lui explique rien, il va savoir que tu as encore eu une alerte, et tu es bon pour l’hopital du village…Et merde, les fantômes n’existent pas.
Il est retourné à son vieux fauteuil, devant la télé. Il repousse un peu la couverture multicolore, cadeau que sa fille lui avait personnellement tricoté pour qu’il se couvre à l’heure de la sieste, et fixe la télé. Sacré Colombo, il a autant d’allure qu’un basset hound mouillé. Ou un anneau de métal rouillé.
-- J’ai peur, se dit-il, un peu surpris de parler à haute voix.